> Deux lectures de : Christophe Dauphin , Comme un cri d’os, Jacques Simonomis

Deux lectures de : Christophe Dauphin , Comme un cri d’os, Jacques Simonomis

Par | 2018-05-28T05:34:48+00:00 24 août 2015|Catégories : Critiques|

 

Ce fort volume de 240 pages, don­né comme l’ultime der­nier de la revue Le Cri d’os [1993-2003], cepen­dant édi­té par les Hommes Sans Épaules, s’avère un régal. La pre­mière moi­tié du volume est consa­crée à une pré­sen­ta­tion du poète Simonomis, 37 ouvrages parus, un prix obte­nu en 1993 auprès de la SGDL, un poète peu connu donc, pré­sen­ta­tion signée Christophe Dauphin. Et la seconde moi­tié four­nit un copieux choix de poèmes qui retient plus que l’attention.

La pré­sen­ta­tion, riche d’informations sur la vie poé­tique des cin­quante der­nières années, est conduite avec adresse, luci­di­té, et une confra­ter­ni­té du meilleur aloi. C’est une ana­lyse de l’œuvre et un témoi­gnage à la fois dont les cinq par­ties se lisent d’une traite. Cela com­mence par le vif por­trait d’un « jeune homme au regard d’abîme, au dos­sard illi­sible, qui dut gagner son pain ado­les­cent ». Au tra­vail, en effet, dès l’âge de 17 ans, le poète a acquis sa culture en auto­di­dacte. Il pour­ra écrire, ne publiant son pre­mier volume qu’à 35 ans, « ma poé­sie ne sort pas des livres ». Péguy, rap­porte Gérard Cléry dans sa pré­face à ce livre, notait qu’un « mot n’est pas le même selon un écri­vain ou un autre : l’un se l’arrache du ventre, l’autre le tire de son par­des­sus ». Simonomis écri­vait à peau nue. C’est sans doute en par­tie pour­quoi « le milieu le reçut à bras fer­més » et pour­quoi cet ouvrage est si émou­vant.

Christophe Dauphin, qui a de même pré­sen­té Jean Breton ou la poé­sie pour vivre en 2003, rap­pelle sans ambi­guï­té : « La poé­sie fait-elle autre chose que fouiller cette plaie qu’est l’homme ? » Le cri­tique a des trou­vailles, c’est-à-dire un style : « les images gla­pissent […] le poète se boni­fie livre après livre […] il a l’humour d’attaque ». Il a su prendre le pouls de l’œuvre de Simonomis consi­gnant cette grave facé­tie : « La vie n’est pas sérieuse, la preuve c’est qu’on en meurt. »

Le cri­tique dis­tingue trois plaques tec­to­niques dans cette œuvre. La pre­mière, dans le temps, s’apparente à la poé­sie des sans-grade, d’un pes­si­misme actif. Lui suc­cède une poé­sie picro­cho­line que Dauphin pré­fère d’ailleurs rat­ta­cher à la nature des contes. Enfin il y a toute une part proche de Vincensini, si natu­relle qu’elle parle aux enfants, et qui, dans de courts poèmes en prose, rejoint par­fois Godeau. Ces trois axes s’interpénètrent. Ce sont en fait les fron­tières qui varient.

Le choix de poèmes, nour­ri, pro­cu­rant une belle antho­lo­gie sur 120 pages, illustre bien ce que le cri­tique a su lire et don­ner l’envie de lire. Un des pre­miers poèmes publiés, le Puits, en 1976 fait qu’on ne peut mieux dire : « Mi-larmes, mi-colère /​ mécon­tent de ce bas bon­heur /​ je des­cen­dais dans le cafard /​ nu, sans poi­gnard, cigale à folie noire […] Je ne crois plus à mon déclin, j’appartiens à la route /​ j’ai faim. » À ce cycle faut-il rat­ta­cher les poèmes sur la guerre d’Algérie, dans un choix éta­bli par Jean Breton et publié en 1999 sous le titre La Villa des roses ? Le très beau poème qui donne son titre à ce volume devrait en tout cas être étu­dié au col­lège. Donner à par­ta­ger la nature même de l’injustice, la plaie de l’homme, quoi de plus néces­saire ? Simonomis ne conci­liait-il pas ce qu’attend la jeu­nesse : « Donnez-moi les mots pour me battre » en même temps que « la tac­tique de mon cœur /​ était de vous aimer ». On lit encore ce cri d’os, comme il disait : « j’ai vou­lu vivre sans men­tir » et, les illu­sions consu­mées, « les yeux ne sont pas faits pour se regar­der écrire ».

Un fort beau volume, donc, qui confère à ses auteurs, l’un vif et la mémoire de l’autre lui devant de le res­ter, une pleine et entière recon­nais­sance. Puissiez-vous, qui pas­sez, la par­ta­ger à votre tour !

 

Pierre Perrin

 

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Le Cri d'os a ces­sé de paraître en mai 2003 avec son n° 39/​40… Et voi­ci que Christophe Dauphin publie un hom­mage à Simononomis, l'animateur de cette revue, décé­dé en février 2005, un n° 41/​42 et ultime der­nier qui se pré­sente comme les pré­cé­dents à peu de choses près, les ama­teurs recon­naî­tront. Cet hom­mage regroupe une pré­face de Gérard Cléry, un essai de Christophe Dauphin (inti­tu­lé Comme un cri d'os, Jacques Simonomis, paru en 2001 sous un autre titre et ici revu et com­plé­té), un choix de textes et de poèmes de Simonomis et une biblio­gra­phie de ce der­nier. Le livre est com­plé­té par de nom­breuses illus­tra­tions et une liste des poètes et des illus­tra­teurs publiés dans Le Cri d'os de mai 1993 à mai 2003.

    J'ai tou­jours dans ma biblio­thèque les livres de Jacques Simonomis, ceux que j'ai ache­tés comme ceux que j'ai reçus en ser­vice de presse de sa part ou de celle de son épouse Yvette après sa dis­pa­ri­tion… L'un d'entre eux me fit une telle impres­sion, La Villa des roses (publié en 1999 par la Librairie-Galerie Racine) que je le place aux côtés de La Question d'Henri Alleg (ouvrage que celui-ci com­plé­te­ra en 2001 par un entre­tien co-édi­té par Le Temps des cerises et Aden)…  J'avoue que j'ai ouvert à nou­veau La Villa des roses : l'impression est tou­jours la même…

    L'essai est une bonne intro­duc­tion à l'œuvre de Simonomis qui pour­rait appa­raître hété­ro­gène à ses nou­veaux lec­teurs : de l'humour au conte en pas­sant par la dénon­cia­tion et l'indignation ! C'est que, comme le sou­ligne Christophe Dauphin il n'y a chez lui "aucune trace du poli­ti­que­ment cor­rect". On peut lire aus­si dans cet essai un inté­res­sant déve­lop­pe­ment sur le poème en prose et une com­pa­rai­son avec l'utilisation de la prose par Benjamin Péret qui vise à mettre en évi­dence l'originalité de Jacques Simonomis : "… les petites his­toires de Simonomis ne relèvent pas, même si cer­taines  s'en approchent  for­te­ment, du poème en prose" et "Le conte de Péret relève de l'écriture auto­ma­tique, du sur­réel. Le conte de Simonomis, d'une réa­li­té qui dérape, pour gagner les terres de l'imaginaire, du bur­lesque et de l'humour". Le plus beau et le plus inté­res­sant cha­pitre de cet essai est sans doute celui consa­cré à la guerre d'Algérie et à la publi­ca­tion de La Villa des roses. C'est le constat impla­cable de la démarche d'un appe­lé du contin­gent, non poli­ti­sé et qui n'est pas encore poète : com­ment Simonomis réagit à ce qu'il voit et à ce qu'il subit. La Villa des roses est un très beau livre, un livre utile comme disait Paul Éluard… Un livre tou­jours d'actualité : on peut rele­ver dans ce qu'écrit Christophe Dauphin ces mots : "On le sait, nom­breux sont ceux qui n'accepteront pas et n'acceptent tou­jours pas d'avoir dû lâcher leurs pri­vi­lèges", mots qui ren­voient à l'article paru sur le site inter­net La Faute à Diderot qui rap­pelle que la nos­tal­gé­rie 1 est tou­jours de mise… Façon de dire ici que La Villa des roses est tou­jours à lire ou à relire.

    Christophe Dauphin illustre son essai par un choix de poèmes qui per­met de se faire une idée pré­cise du talent de Simonomis : presque tous les recueils sont repré­sen­tés. Cette antho­lo­gie est une épreuve de rat­tra­page pour tous ceux qui n'auraient pas encore lu le poète… Certes, le "poli­ti­que­ment cor­rect" est absent de cette poé­sie. Mais ce sont les poèmes de l'époque 1954-1962, écrits pen­dant la guerre d'Algérie, qui ont ma pré­fé­rence : peut-être est-ce dû aux bruits de bottes, aux explo­sions, aux miau­le­ments des shrap­nels et autres fan­tai­sies guer­rières qui dominent actuel­le­ment le monde… Pour ne pas déses­pé­rer des hommes.

 

Lucien WASSELIN.

 

Note.

1. Nostalgérie. L'interminable his­toire de l'OAS. Christian Langeois a lu le der­nier livre d'Alain Ruscio.

 

 

 

 

 

 

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