Ce fort vol­ume de 240 pages, don­né comme l’ultime dernier de la revue Le Cri d’os [1993–2003], cepen­dant édité par les Hommes Sans Épaules, s’avère un régal. La pre­mière moitié du vol­ume est con­sacrée à une présen­ta­tion du poète Simonomis, 37 ouvrages parus, un prix obtenu en 1993 auprès de la SGDL, un poète peu con­nu donc, présen­ta­tion signée Christophe Dauphin. Et la sec­onde moitié four­nit un copieux choix de poèmes qui retient plus que l’attention.

La présen­ta­tion, riche d’informations sur la vie poé­tique des cinquante dernières années, est con­duite avec adresse, lucid­ité, et une con­fra­ter­nité du meilleur aloi. C’est une analyse de l’œuvre et un témoignage à la fois dont les cinq par­ties se lisent d’une traite. Cela com­mence par le vif por­trait d’un « jeune homme au regard d’abîme, au dos­sard illis­i­ble, qui dut gag­n­er son pain ado­les­cent ». Au tra­vail, en effet, dès l’âge de 17 ans, le poète a acquis sa cul­ture en auto­di­dacte. Il pour­ra écrire, ne pub­liant son pre­mier vol­ume qu’à 35 ans, « ma poésie ne sort pas des livres ». Péguy, rap­porte Gérard Cléry dans sa pré­face à ce livre, notait qu’un « mot n’est pas le même selon un écrivain ou un autre : l’un se l’arrache du ven­tre, l’autre le tire de son pardessus ». Simonomis écrivait à peau nue. C’est sans doute en par­tie pourquoi « le milieu le reçut à bras fer­més » et pourquoi cet ouvrage est si émouvant.

Christophe Dauphin, qui a de même présen­té Jean Bre­ton ou la poésie pour vivre en 2003, rap­pelle sans ambiguïté : « La poésie fait-elle autre chose que fouiller cette plaie qu’est l’homme ? » Le cri­tique a des trou­vailles, c’est-à-dire un style : « les images glapis­sent […] le poète se boni­fie livre après livre […] il a l’humour d’attaque ». Il a su pren­dre le pouls de l’œuvre de Simonomis consignant cette grave facétie : « La vie n’est pas sérieuse, la preuve c’est qu’on en meurt. »

Le cri­tique dis­tingue trois plaques tec­toniques dans cette œuvre. La pre­mière, dans le temps, s’apparente à la poésie des sans-grade, d’un pes­simisme act­if. Lui suc­cède une poésie picro­choline que Dauphin préfère d’ailleurs rat­tach­er à la nature des con­tes. Enfin il y a toute une part proche de Vin­censi­ni, si naturelle qu’elle par­le aux enfants, et qui, dans de courts poèmes en prose, rejoint par­fois Godeau. Ces trois axes s’interpénètrent. Ce sont en fait les fron­tières qui varient.

Le choix de poèmes, nour­ri, procu­rant une belle antholo­gie sur 120 pages, illus­tre bien ce que le cri­tique a su lire et don­ner l’envie de lire. Un des pre­miers poèmes pub­liés, le Puits, en 1976 fait qu’on ne peut mieux dire : « Mi-larmes, mi-colère / mécon­tent de ce bas bon­heur / je descendais dans le cafard / nu, sans poignard, cigale à folie noire […] Je ne crois plus à mon déclin, j’appartiens à la route / j’ai faim. » À ce cycle faut-il rat­tach­er les poèmes sur la guerre d’Algérie, dans un choix établi par Jean Bre­ton et pub­lié en 1999 sous le titre La Vil­la des ros­es ? Le très beau poème qui donne son titre à ce vol­ume devrait en tout cas être étudié au col­lège. Don­ner à partager la nature même de l’injustice, la plaie de l’homme, quoi de plus néces­saire ? Simonomis ne con­cil­i­ait-il pas ce qu’attend la jeunesse : « Don­nez-moi les mots pour me bat­tre » en même temps que « la tac­tique de mon cœur / était de vous aimer ». On lit encore ce cri d’os, comme il dis­ait : « j’ai voulu vivre sans men­tir » et, les illu­sions con­sumées, « les yeux ne sont pas faits pour se regarder écrire ».

Un fort beau vol­ume, donc, qui con­fère à ses auteurs, l’un vif et la mémoire de l’autre lui devant de le rester, une pleine et entière recon­nais­sance. Puissiez-vous, qui passez, la partager à votre tour !

 

Pierre Per­rin

 

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Le Cri d’os a cessé de paraître en mai 2003 avec son n° 39/40… Et voici que Christophe Dauphin pub­lie un hom­mage à Simononomis, l’an­i­ma­teur de cette revue, décédé en févri­er 2005, un n° 41/42 et ultime dernier qui se présente comme les précé­dents à peu de choses près, les ama­teurs recon­naîtront. Cet hom­mage regroupe une pré­face de Gérard Cléry, un essai de Christophe Dauphin (inti­t­ulé Comme un cri d’os, Jacques Simonomis, paru en 2001 sous un autre titre et ici revu et com­plété), un choix de textes et de poèmes de Simonomis et une bib­li­ogra­phie de ce dernier. Le livre est com­plété par de nom­breuses illus­tra­tions et une liste des poètes et des illus­tra­teurs pub­liés dans Le Cri d’os de mai 1993 à mai 2003.

    J’ai tou­jours dans ma bib­lio­thèque les livres de Jacques Simonomis, ceux que j’ai achetés comme ceux que j’ai reçus en ser­vice de presse de sa part ou de celle de son épouse Yvette après sa dis­pari­tion… L’un d’en­tre eux me fit une telle impres­sion, La Vil­la des ros­es (pub­lié en 1999 par la Librairie-Galerie Racine) que je le place aux côtés de La Ques­tion d’Hen­ri Alleg (ouvrage que celui-ci com­plétera en 2001 par un entre­tien co-édité par Le Temps des ceris­es et Aden)…  J’avoue que j’ai ouvert à nou­veau La Vil­la des ros­es : l’im­pres­sion est tou­jours la même…

    L’es­sai est une bonne intro­duc­tion à l’œu­vre de Simonomis qui pour­rait appa­raître hétérogène à ses nou­veaux lecteurs : de l’hu­mour au con­te en pas­sant par la dénon­ci­a­tion et l’indig­na­tion ! C’est que, comme le souligne Christophe Dauphin il n’y a chez lui “aucune trace du poli­tique­ment cor­rect”. On peut lire aus­si dans cet essai un intéres­sant développe­ment sur le poème en prose et une com­para­i­son avec l’u­til­i­sa­tion de la prose par Ben­jamin Péret qui vise à met­tre en évi­dence l’o­rig­i­nal­ité de Jacques Simonomis : “… les petites his­toires de Simonomis ne relèvent pas, même si cer­taines  s’en approchent  forte­ment, du poème en prose” et “Le con­te de Péret relève de l’écri­t­ure automa­tique, du sur­réel. Le con­te de Simonomis, d’une réal­ité qui dérape, pour gag­n­er les ter­res de l’imag­i­naire, du bur­lesque et de l’hu­mour”. Le plus beau et le plus intéres­sant chapitre de cet essai est sans doute celui con­sacré à la guerre d’Al­gérie et à la pub­li­ca­tion de La Vil­la des ros­es. C’est le con­stat implaca­ble de la démarche d’un appelé du con­tin­gent, non poli­tisé et qui n’est pas encore poète : com­ment Simonomis réag­it à ce qu’il voit et à ce qu’il subit. La Vil­la des ros­es est un très beau livre, un livre utile comme dis­ait Paul Élu­ard… Un livre tou­jours d’ac­tu­al­ité : on peut relever dans ce qu’écrit Christophe Dauphin ces mots : “On le sait, nom­breux sont ceux qui n’ac­cepteront pas et n’ac­ceptent tou­jours pas d’avoir dû lâch­er leurs priv­ilèges”, mots qui ren­voient à l’ar­ti­cle paru sur le site inter­net La Faute à Diderot qui rap­pelle que la nos­tal­gérie 1 est tou­jours de mise… Façon de dire ici que La Vil­la des ros­es est tou­jours à lire ou à relire.

    Christophe Dauphin illus­tre son essai par un choix de poèmes qui per­met de se faire une idée pré­cise du tal­ent de Simonomis : presque tous les recueils sont représen­tés. Cette antholo­gie est une épreuve de rat­tra­page pour tous ceux qui n’au­raient pas encore lu le poète… Certes, le “poli­tique­ment cor­rect” est absent de cette poésie. Mais ce sont les poèmes de l’époque 1954–1962, écrits pen­dant la guerre d’Al­gérie, qui ont ma préférence : peut-être est-ce dû aux bruits de bottes, aux explo­sions, aux miaule­ments des shrap­nels et autres fan­taisies guer­rières qui domi­nent actuelle­ment le monde… Pour ne pas dés­espér­er des hommes.

 

Lucien WASSELIN.

 

Note.

1. Nos­tal­gérie. L’in­ter­minable his­toire de l’OAS. Chris­t­ian Lan­geois a lu le dernier livre d’Alain Ruscio.

 

 

 

 

 

 

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Lucien Wasselin

Il a pub­lié une ving­taine de livres (de poésie surtout) dont la moitié en livres d’artistes ou à tirage lim­ité. Présent dans plusieurs antholo­gies, il a été traduit en alle­mand et col­la­bore régulière­ment à plusieurs péri­odiques. Il est mem­bre du comité de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Tri­o­let, Faîtes Entr­er L’In­fi­ni, dans laque­lle il a pub­lié plusieurs arti­cles et études con­sacrés à Aragon. A sig­naler son livre écrit en col­lab­o­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (suivi de 18 arti­cles retrou­vés d’Aragon), au Temps des Ceris­es en 2007. Il est aus­si l’au­teur d’un Ate­lier du Poème : Aragon/La fin et la forme, Recours au Poème éditeurs.