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Yves di Manno, Champs

Par | 2018-05-25T01:23:32+00:00 14 juin 2015|Catégories : Critiques|

 

La pré­sente édi­tion de Champs (sous-titrée Un livre-de-poèmes et datée 1975-1985) se pré­sente comme l'édition défi­ni­tive des deux volumes parus chez Flammarion en 1984 et 1987. Cette nou­velle ver­sion éla­guée paraît aujourd'hui dans la col­lec­tion Poésie que dirige chez Flammarion Yves di Manno depuis 1994. On peut s'interroger de suite sur la signi­fi­ca­tion du mot champ : il est à l'image du mot culture, par­mi ceux les plus poly­sé­miques. Un champ, c'est son accep­tion la plus connue, est une par­celle de terre culti­vée, mais il désigne dans divers domaines (comme la chi­rur­gie, l'informatique, la lin­guis­tique, la socio­lo­gie…) bien autre chose. On peut, à titre d'hypothèse, défi­nir le champ, tel que le mot est employé dans le titre de l'ouvrage, comme l'espace lit­té­raire méta­pho­rique dans lequel se mettent en place une rela­tion spé­ci­fique entre les termes employés par l'auteur, de nou­veaux modes d'écriture poé­tique éloi­gnés de la tra­di­tion… Je n'ai pas lu les deux volumes de 1984 et de 1987, je ne peux donc pas me livrer à une étude com­pa­ra­tive, je ne sais pas en quoi l'édition de 2014 est dif­fé­rente des deux pre­miers ouvrages…

    Un poème comme Upstairs rap­pelle d'abord que Yves di Manno a aus­si tra­duit de l'américain nombre de poètes. C'est dire qu'il trouve à ali­men­ter sa pra­tique aus­si bien chez les poètes étran­gers que dans l'histoire de la poé­sie fran­çaise. Ceci étant dit, ce poème se sert de la leçon de Jaufré Rudel comme un peu plus loin un autre de celle de Rimbaud. On a l'impression que di Manno est plus en rela­tion avec la langue poé­tique qu'avec les êtres ou les choses. Il est  à la recherche d'une manière dif­fé­rente de per­ce­voir le réel, cela ne va pas sans une cer­taine obs­cu­ri­té même si sa poé­sie se veut objec­tive.

    Les formes poé­tiques sont nom­breuses dans ce livre : dis­tiques, qua­trains, laisses plus ou moins longues de vers, le vers est aus­si bien rimé que libre, voire désar­ti­cu­lé (comme dans la sec­tion Le Thème), la rime lorsqu'elle est pré­sente est pauvre, comme secon­daire… Port de Lorient est com­po­sé de "quatre strophes muettes", c'est-à-dire de quatre pho­to­gra­phies, illus­trant ain­si l'idée que la poé­sie n'a rien à voir avec la défi­ni­tion qu'en donne une cer­taine tra­di­tion. L'écriture évite soi­gneu­se­ment le lyrisme, le culte du moi comme tout roman­tisme. Yves di Manno essaie de dépas­ser une concep­tion indi­vi­dua­liste de la poé­sie (d'où cette quête éper­due et infi­nie d'une poé­sie objec­tive). Le goût du son­net appa­raît dans la suite inti­tu­lée La gale­rie avec ses rimes inté­rieures occa­sion­nelles signa­lées par un arti­fice typo­gra­phique ou dans cette autre ayant pour titre Lieux-dits. Il y a encore la jus­ti­fi­ca­tion du vers au centre pour mettre en évi­dence le jeu des rimes internes (in Cœur Double). C'est l'ensemble du livre qui est le ter­rain d'expérimentations diverses… Yves di Manno n'abandonne pas la pro­so­die clas­sique, il la retra­vaille comme si l'important pour lui était d'assurer une cer­taine conti­nui­té tout en renou­ve­lant la forme poé­tique.

    Reste alors à convaincre le lec­teur. Mais il est vrai que la poé­sie n'intéresse que peu de monde… Alors, convaincre quelques lec­teurs dans ce peu de monde, pour­quoi pas ? Et, sur­tout, reste un docu­ment de pre­mière impor­tance sur le plan his­to­rique quant aux formes de poé­sie défen­dues par l'auteur dans les années soixante-dix/­quatre-vingts, un docu­ment qui reste actuel car, pour dire les choses rapi­de­ment, on assiste tou­jours à un com­bat entre la poé­sie de la tripe ou de l'épanchement sen­ti­men­tal et une poé­sie qui s'intéresse à la maté­ria­li­té de la langue et à la forme… Champs est à prendre comme une pièce ver­sée au dos­sier d'un débat qui se pour­suit ; au lec­teur, alors, de choi­sir ou de refu­ser de choi­sir, mais pas de reje­ter négli­gem­ment ce livre…

Lucien Wasselin a publié Aragon/​La fin et la forme chez Recours au Poème édi­teurs

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