> FIL DE LECTURE de Lucien Wasselin : Baldacchino, Garnier, Grisel

FIL DE LECTURE de Lucien Wasselin : Baldacchino, Garnier, Grisel

Par |2017-12-30T21:17:44+00:00 8 février 2016|Catégories : Adeline Baldacchino, Critiques|

L'E.N.A. et la poésie

 

Adeline Baldacchino a fait l'ENA (pro­mo­tion 2007-2009) ce qui ne l'empêche pas d'avoir publié de nom­breux recueils de poé­sie. Le fait est d'autant plus remar­quable qu'elle a un pré­cé­dent illustre en la per­sonne de Dominique de Villepin qui a inté­gré cette école en 1978 et qui a la répu­ta­tion d'être poète sans que l'on puisse trou­ver ses recueils… Remarquable aus­si dans la mesure où elle vient de publier en 2015 un essai sur ce pres­ti­gieux éta­blis­se­ment dont elle ne dit pas que du bien et un dou­zième livre de poèmes…

 

La ferme des énarques.

 

C'est le titre de son essai qui fait tout de suite pen­ser à La Ferme des ani­maux de George Orwell qui est une fable sati­rique cri­ti­quant le sta­li­nisme. La cou­leur est annon­cée, les énarques étant consi­dé­rés comme de nou­veaux appa­rat­chiks qu'Adeline Baldacchino veut sau­ver, mal­gré eux, en pro­po­sant une réforme de l'École. Partant du constat (qu'elle maî­trise par­fai­te­ment) que les énarques, ont appris, non pas à trou­ver des solu­tions, mais à pla­cer les pro­blèmes sous le tapis (pour reprendre son expres­sion), se ser­vant allé­go­ri­que­ment de la fameuse sta­tuette des trois singes (ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire), elle écrit ce réqui­si­toire, non pour sou­hai­ter la sup­pres­sion de l'ENA, mais faire des pro­po­si­tions de réforme de la for­ma­tion sui­vie par ses élèves.

L'ENA, en 70 ans, a four­ni 3 Présidents de la République, 7 Premiers Ministres et des dizaines de ministres et de dépu­tés. Peut-on alors s'étonner que les pro­blèmes qu'ont à régler ces poli­tiques ne le sont jamais quand on sait que ces hommes et femmes (qui sont par ailleurs "conseillés" par des énarques) sont les "man­da­rins de la socié­té bour­geoise" ? Peut-on s'étonner que l'ENA, par voie de consé­quence, ne forme que de fidèles défen­seurs de l'ordre du moment ? Mais, Adeline Baldacchino a un point de vue posi­tif quant aux fonc­tion­naires de base qu'elle oppose aux énarques et autres hauts fonc­tion­naires qui tiennent tou­jours le même dis­cours (rigueur bud­gé­taire, res­pect des règles euro­péennes, abais­se­ment du coût du tra­vail, com­pé­ti­ti­vi­té des entre­prises, etc…). Elle va même jusqu'à affir­mer que l'ENA for­mate ses élèves à dis­ser­ter doc­te­ment, à sim­pli­fier voire à défor­mer le réel, non à régler les pro­blèmes que ren­con­tre­ront ensuite les fonc­tion­naires de base : elle leur apprend à ne pas faire de vagues car "rien ne doit remon­ter de ce qui ne marche pas". La pro­prié­té pri­vée des moyens de pro­duc­tion et d'échange est deve­nu un dogme, au nom duquel les énarques ne font pas l'effort d'imaginer autre chose que cette pro­prié­té pri­vée… Il est à remar­quer qu'à aucun moment Adeline Baldacchino n'emploie l'expression pro­prié­té pri­vée ou col­lec­tive de ces moyens… Certes, les énarques pour­raient faire mieux en pro­po­sant aux poli­tiques en place de réfor­mer (même pas d'opé­rer une révo­lu­tion !) le sys­tème éco­no­mi­co-poli­tique. Mais ils per­draient immé­dia­te­ment la confiance de leurs maîtres et c'en serait fini de leur car­rière. Certes, je donne l'apparence de don­ner des leçons alors que je suis "désar­mé devant ce monde". Mais j'ai lu quelques-uns des éco­no­mistes hété­ro­doxes, pour reprendre le qua­li­fi­ca­tif d'Adeline Baldacchino. Mais je sais com­ment je vis et ce à quoi je crois ; je n'ai pas fait car­rière mais je reste per­sua­dé que l'éga­li­té (pas l'équi­té, cet affreux mot qui jus­ti­fie toutes les inéga­li­tés !) reste un but à atteindre car sinon, com­ment vou­loir vivre ensemble ? On m'objectera que ce n'était pas là le but de ce livre. Certes. Mais je peux réflé­chir et je peux vou­loir chan­ger le monde, modes­te­ment, à la mesure de mes faibles moyens ; et le dire.

Que faire alors, s'interroge Adeline Baldacchino. Certes pas la Révolution, qu'elle assi­mile à la Terreur telle que vue par les enne­mis de Robespierre. Si elle a le mérite de la fran­chise, elle n'expose pas les moyens à employer, de façon géné­rale. Elle se fait sans doute des illu­sions sur l'État qui n'est que l'expression, à un moment don­né, des rap­ports de forces et ce n'est pas en se récla­mant de Michel Onfray -qui est tout sauf un intel­lec­tuel rigou­reux : la pré­face qu'il a écrite pour Diogène, frag­ments inédits a sou­le­vé de nom­breuses répliques, toutes plus cin­glantes les unes que les autres- et de son post-anar­chisme qu'elle arri­ve­ra à convaincre le lec­teur pour­tant acquis à l'idée de chan­ge­ment. Les élèves qui intègrent l'ENA ont déjà sui­vi un cur­sus à Sciences Po où l'enseignement repose essen­tiel­le­ment sur l'économie et le droit. D'où la pro­po­si­tion d'Adeline Baldacchino d'introduire (ou de réin­tro­duire) la culture géné­rale et l'art du débat dans la for­ma­tion dis­pen­sée par l'ENA. Le signa­taire de ces lignes (de for­ma­tion lit­té­raire et socio­lo­gique) ne peut qu'applaudir. D'où une deuxième pro­po­si­tion, à mettre en rap­port avec sa remarque (expo­sée plus haut) sur les fonc­tion­naires de base : plu­tôt que de faire un stage en pré­fec­ture (par exemple) dans le cos­tume du secré­taire géné­ral de la dite pré­fec­ture ( ! ), il vau­drait mieux envoyer l'énarque en stage sur le ter­rain, au plus près des pré­oc­cu­pa­tions sociales, ou syn­di­cales : ils pour­raient ain­si consta­ter de visu le résul­tat des poli­tiques déci­dées par les énarques ou par les ministres qu'ils ont conseillés… Une troi­sième pro­po­si­tion est mar­quée par le coin du bon sens : se spé­cia­li­ser en début de seconde année pour évi­ter le sau­pou­drage des connais­sances… Mais il faut s'arrêter : une telle énu­mé­ra­tion ris­que­rait d'indisposer le lec­teur… D'autant plus qu'il y a encore bien des choses à rele­ver comme le plai­doyer d'Adeline Baldacchino pour la relance, la crois­sance du pou­voir d'achat, le key­né­sia­nisme, l'intervention de l'État dans l'économie… Ce sont là des concepts hété­ro­doxes (ou du moins étran­gers à la vul­gate du moment) ! Si elle répète à l'envi l'expression "sculp­ter le réel" à tel point que ça en devient presque une incan­ta­tion dont on ne sait trop ce qu'elle recouvre, on se demande ce qu'attendent les poli­tiques pour confier à Adeline Baldacchino une mis­sion pour réfor­mer la for­ma­tion à l'ENA… Mais le pou­voir étant ce qu'il est, ce n'est sans doute pas pour demain. Sauf si les citoyens s'emparent de cette idée… Adeline Baldacchino a écrit La Ferme des énarques non seule­ment pour faire ses pro­po­si­tions quant à une autre for­ma­tion à l'ENA, mais sur­tout pour lut­ter contre l'ascension du FN. Cependant, face aux Madoff, face aux Buffet et autres thu­ri­fé­raires du pro­fit libre et sans entraves, dont les poli­tiques de droite et de gauche qui se suc­cèdent aux affaires sont les com­plices, il importe de sup­pri­mer le capi­ta­lisme, si c'est encore pos­sible. À lire Michel Onfray qu'elle cite lon­gue­ment et qui déclare que l'autre gauche qu'il appelle de ses vœux se situe entre "éthique de convic­tion res­pon­sable et éthique de res­pon­sa­bi­li­té convain­cue. Elle veut ici et main­te­nant pro­duire des effets liber­taires. Son sou­ci n'est pas de gérer le capi­ta­lisme, comme la gauche libé­rale, ni de briller dans le res­sen­ti­ment et les mots sans pou­voir sur les choses, comme la gauche anti­li­bé­rale, mais de chan­ger la vie dans l'instant, là où l'on est" (p 208), on serait ten­té de dire "chiche" ! Mais le grand chan­tier idéo­lo­gique du XXI ème siècle sera l'articulation entre le com­mu­nisme dit offi­ciel et le com­mu­nisme liber­taire, faute de quoi rien ne chan­ge­ra en ce monde. Entre trans­for­mer le monde et chan­ger la vie… C'est donc un pari osé que fait Adeline Baldacchino, sans même être cer­taine qu'il existe une jus­ti­fi­ca­tion uni­ver­sel­le­ment valable à ce pari. En l'état, La Ferme des énarques est une pièce à ver­ser au dos­sier du chan­ge­ment plus que jamais néces­saire.

 

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33 Poèmes com­po­sés dans le noir (pour jouer avec la lumière).

 

La poé­sie semble être une nour­ri­ture cou­tu­mière d'Adeline Baldacchino. Non seule­ment, elle a publié depuis 1999 une dou­zaine de recueils, la plu­part aux édi­tions Clapas du regret­té Marcel Chinonis mais en juin 2008, dans le numé­ro 45 de Faites Entrer L'Infini, elle fait paraître un texte où elle relate sa ren­contre sym­bo­lique avec Max-Pol Fouchet et com­ment sa vie en fut trans­for­mée… Elle ira jusqu'à écrire un essai sur ce der­nier, Max-Pol Fouchet, le feu, la flamme, une ren­contre 1. Mais il y a plus : dans La Ferme des énarques, elle avoue avoir fait une année d'hypokhâgne avant de décou­vrir qu'elle n'avait aucun goût pour l'enseignement ; elle part alors à la fac de Montpellier où, paral­lé­le­ment à ses études, elle écrit "tou­jours plus de poé­sie"… avant de se retrou­ver à l'ENA ! D'ailleurs son essai sur la for­ma­tion des énarques est émaillé de nom­breuses réfé­rences aux poètes (Rimbaud, Whitman, Éluard, Césaire, Char, Aragon pour ne citer que ceux-là). Aussi ne faut-il pas s'étonner que paraisse un recueil de poèmes presque simul­ta­né­ment à son essai dont il est ques­tion plus haut…

Ses 33 poèmes com­po­sés dans le noir font, dès le titre, pen­ser aux 33 son­nets com­po­sés au secret de Jean Cassou (parus sous le pseu­do­nyme de Jean Noir…). Il n'est pas jusqu'à la pré­sen­ta­tion (qui accom­pa­gnait l'édition clan­des­tine de 1944) de François la Colère (un pseu­do­nyme qu'Aragon uti­li­sa pen­dant la Résistance) qui ne rap­pelle le goût d'Adeline Baldacchino pour la poé­sie, Aragon dont elle disait, dans son article de Faites Entrer L'Infini, ce qu'il repré­sen­tait pour elle, en 1998, dans la poé­sie contem­po­raine : "c'est pour moi Aragon, pas grand-chose après, pas grand-chose au-delà"… D'ailleurs dans La Ferme des énarques, Char, Aragon, Éluard (qui furent des Résistants) tra­versent fugi­ti­ve­ment quelques pages… Si Adeline Baldacchino écrit : "Je n'ai pas l'outrecuidance de croire que l'on devient résis­tant en lisant un poème d'Aragon" (p 138 de cet essai), elle semble par­ti­cu­liè­re­ment mar­quée par la poé­sie de la Résistance. Mais je n'écris pas ces lignes pour faire savant, mais sim­ple­ment parce qu'elles éclairent sin­gu­liè­re­ment la poé­sie d'Adeline Baldacchino telle qu'on peut la décou­vrir dans les 33 poèmes com­po­sés dans le noir.

Ces 33 poèmes sont tous construits iden­ti­que­ment (6 strophes de 7 vers) et traitent tous d'une notion, d'un lieu ou d'un être réel ou mytho­lo­gique. Façon d'appréhender le réel ? De le com­prendre avant d'agir ? Je ne sais que répondre à ces ques­tions que je me pose. En tout cas, se dégage de ces vers une règle de conduite mul­tiple, une phi­lo­so­phie de l'existence. Il faut prendre son temps pour vivre, pour réflé­chir, pour déci­der ("l'art de l'oubli du temps"). Ailleurs, c'est l'insomnie qui prend des allures funèbres. À lire ce recueil, on se rend compte de l'importance du temps. Est-ce un hasard si ce livre qui com­prend 33 poèmes paraît en 2015 alors qu'Adeline Baldacchino, qui est née en 1982, a 33 ans ? Hasard objec­tif si la réponse est posi­tive ? Là encore, je ne sais pas ou, plu­tôt, je ne le pense pas si j'en crois les quelques lignes ajou­tées après ces 33 poèmes… Quand on lit, comme je l'ai fait, ces deux livres l'un après l'autre, on ne manque pas de remar­quer d'étranges coïn­ci­dences : Vézelay , Diogène, Simourgh… Cohérence de la pen­sée, de la méthode plu­tôt. Si Vézelay dans l'essai est l'occasion de mettre en lumière l'écart qui existe entre l'énarque qui tord le réel pour l'adapter à son dis­cours et l'élu local qui règle un pro­blème banal, le Poème pour Vézelay apporte plus de pro­fon­deur à la réflexion qui aborde des rivages qu'on pour­rait qua­li­fier de méta­phy­siques. Le simourgh est un oiseau légen­daire et béné­fique de la tra­di­tion per­sane. Il appa­raît dans La Ferme des énarques comme le sym­bole de la vision de ceux qui cherchent et de leur propre quête (autre­ment dit, on ne ren­contre que ce que l'on est deve­nu à la fin de la quête). Métaphore d'Adeline Baldacchino ? Alors que dans le Poème pour Simourgh, il sym­bo­lise l'oiseau qui s'en vient pêcher l'âme qui flotte sur la mer (p 61). Évanescence de la vie ? Il faut lire ces poèmes qui jouent avec la lumière, qui disent le temps qui passe et la fra­gi­li­té de l'existence, non sans réflexion… Car Adeline Baldacchino écrit pour reven­di­quer le droit à l'existence pour tous, le droit de vivre pour cha­cun comme il l'entend : et c'est bon d'entendre une telle voix par ces temps de fana­tisme ! Encore une remarque : en 2014, Adeline Baldacchino publiait dans Recours au Poème une suite inti­tu­lée Treize petits tableaux dio­gé­niques, treize poèmes de sept vers… Au-delà du titre de l'ensemble qui fait pen­ser au Poème pour Diogène du pré­sent recueil, d'autres coïn­ci­dences ne laissent pas d'étonner le lec­teur : le tableau 1 fait pen­ser au Poème tout seul, le tableau 4 au Poème pour le Simourgh ; cha­cun des tableaux étant pla­cé sous le signe d'un écri­vain dont un frag­ment (un ou plu­sieurs vers dans le cas d'un poète) est cité en exergue, le tableau 5 rap­pelle le Poème pour le fan­tôme de Desnos, le 10 René Char cité dans La Ferme des énarques, le 13 le Poème du bateau ivre à cause des vers de Rimbaud en exergue… J'ai écrit coïn­ci­dences ? Il s'agit bien d'une constante de la démarche d'Adeline Baldacchino.

 

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Il faut lire ces deux livres qui ne sont pas de tout repos pour l'abîme de réflexions dans lequel on est plon­gé. Que l'on soit d'accord ou non sur tous leurs aspects, ou quant aux pro­po­si­tions d'Adeline Baldacchino, peu importe, car ils appellent la dis­cus­sion. Au lec­teur alors de faire usage de sa liber­té cri­tique…

 

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Note

1. Paru en 2013 aux édi­tions Michalon.

 

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Adeline Baldacchino, La Ferme des énarques. Éditions Michalon, 230 pages, 17 euros.

Adeline Baldacchino, 33 poèmes com­po­sés dans le noir. Éditions Rhubarbe, 80 pages, 9 €.

 

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« Pierre et Ilse GARNIER : le monde en poé­sie ». Catalogue de l'exposition.

 

Le poète Pierre Garnier nous a quit­tés début 2014. À l'automne de la même année, la biblio­thèque Louis Aragon d'Amiens orga­ni­sait une expo­si­tion autour de celui qui fut, avec son épouse Ilse, l'inventeur du spa­tia­lisme en France. C'est qu'il était né à Amiens et vivait depuis 1974 à Saisseval, un petit vil­lage picard, à une quin­zaine de km à l'ouest d'Amiens. Le cata­logue de cette expo­si­tion, « Pierre et Ilse Garnier : le monde en poé­sie » vient de paraître en cette fin 2015. Le fait est d'autant plus remar­quable que cette biblio­thèque n'avait pas édi­té de cata­logue depuis plu­sieurs années ; c'est donc l'occasion, pour tous ceux qui n'avaient pu visi­ter cette expo­si­tion, de la décou­vrir tran­quille­ment, sans se dépla­cer. Certes, cette décou­verte est incom­plète si j'en juge par mes sou­ve­nirs : la lec­ture ne rem­pla­ce­ra jamais la vision de grands « tableaux » thé­ma­tiques, le lec­teur n'aura pas droit à la voix de Pierre Garnier dif­fu­sée dans le local de l'exposition, ni aux docu­ments rares qui étaient mon­trés aux visi­teurs… Mais, en l'état, même si les nom­breuses pho­to­gra­phies illus­trant ce cata­logue ne rem­pla­ce­ront jamais la tota­li­té des docu­ments offerts à la curio­si­té des uns et des autres, le pré­sent ouvrage est une bonne intro­duc­tion à la vie du poète et à la col­la­bo­ra­tion entre Ilse et Pierre en même temps qu'une excel­lente ini­tia­tion au spa­tia­lisme : il a en effet été écrit par Violette Garnier, la fille du couple mythique, et Martial Lengellé (qui sou­tint sa thèse en novembre 2000 à l'université de Paris III-Sorbonne Nouvelle, thèse inti­tu­lée « L'Œuvre poé­tique de Pierre Garnier » 1) avec la col­la­bo­ra­tion de divers spé­cia­listes ou acteurs de ce mou­ve­ment poé­tique.

 

Un arbre cache la forêt, dit la sagesse ( ? ) popu­laire… Cela se véri­fie ici : si le poème fran­co-japo­nais le plus connu est celui de Pierre Garnier /​ Seiichi Niikuni (réa­li­sé en 1966), Pierre col­la­bo­ra aus­si avec Nakamura Kéiichi pour trois recueils dans les­quels le poète japo­nais uti­li­sait des pro­cé­dés dif­fé­rents (pho­to­gra­phies et papier jour­nal décou­pé). Le com­men­taire est assu­ré par une spé­cia­liste, Marianne Simon Oikawa… La part belle est faite à la poé­sie spa­tia­liste, le texte de Martial Lengellé n'est pas inédit : il est une reprise de son étude parue dans « Livre /​ Poésie : une his­toire en pratique(s)» – édi­tions Calliopées, 2013 (Étude que l'auteur et l'éditeur m'avaient auto­ri­sé à repro­duire dans l'hommage ren­du à Pierre Garnier dans Recours au Poème, n° 52 du 29 mai 2013). Il s'agit d'un texte inti­tu­lé « La spa­tia­li­sa­tion du texte poé­tique dans quelques ouvrages signi­fi­ca­tifs de Pierre Garnier », très ins­truc­tif et très détaillé. Martial Lengellé montre aus­si l'originalité d'Ilse Garnier à tra­vers ses « Fensterbilder » et, de façon géné­rale, dans son approche de la poé­sie visuelle ; et c'est bon qu'ainsi, jus­tice lui soit ren­due ! Quant à Violette Garnier, elle s'attache à mettre en évi­dence la chro­no­lo­gie d'Ilse et de Pierre, leur étroite col­la­bo­ra­tion, leur ami­tié pour des peintres, les incur­sions de la poé­sie spa­tiale vers le poème pho­né­tique, leurs rap­ports avec les poètes de l'Europe de l'Est… Julien Blaine signe un texte qui se sou­vient de l'exposition des Garnier à Ventabren en 1998, mais je me sou­viens que Pierre Garnier publia quelques poèmes spa­tia­listes dans le n° 27 de Doc(k)s daté de l'hiver 1980 ! Claude Debon (qui pré­fa­ça le tome III des Œuvres Poétiques) donne un texte éclai­rant sur l'influence qu'eut l'œuvre de Nietzsche sur Pierre Garnier. Giovanni Fontana ana­lyse « Tristan et Iseult » de Pierre Garnier…

Mais je ne dirai rien des Cabotans, de Francis Edeline, ni de la poé­sie numé­rique pré­sen­tée par Martial Lengellé, ni des contri­bu­tions d'Eugen Gomringer et de celle d'Eduard Ovcacek : c'est pour­quoi il faut se pro­cu­rer et lire ce cata­logue !

 

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Note

1. Ouvrage publié sous le même titre, Presses de l'Université d'Angers, 2001, 570 pages (hors annexes).

 

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Ce cata­logue au for­mat 148 x 315 mm, non pagi­né, PNI ; ren­sei­gne­ments à la Bibliothèque Louis Aragon, 50 rue de la République. 80000 AMIENS. Tel : 03 22 97 10 10.

 

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Laurent GRISEL : Un Hymne à la paix (16 fois)Climats.

 

Laurent Grisel est un écri­vain à la fois para­doxal car il emprunte à des domaines étran­gers à la poé­sie comme la socio­lo­gie (je me sou­viens de La Nasse) ou la cli­ma­to­lo­gie et exem­plaire car il a com­men­cé par publier ses livres en ver­sion papier avant de pas­ser au numé­rique. Même si j'ignore si la publi­ca­tion numé­rique est meilleure pour la pla­nète : certes on fait des éco­no­mies de papier et d'encre, mais avec l'édition numé­rique, il faut un ordi­na­teur qui n'est pas fabri­qué avec du vent et qui uti­lise de l'électricité ! Sans doute cette éner­gie est-elle renou­ve­lable mais les éoliennes, mal­gré leur mérite, pol­luent dou­ble­ment la nature par le béton néces­saire à leur ins­tal­la­tion et par leur incon­grui­té dans le pay­sage ; le jour où l'on ins­tal­le­ra une éolienne dans les jar­dins de l'Elysée, on en repar­le­ra… Et je ne parle pas, les habi­tudes de lec­ture étant ce qu'elles sont chez ceux qui lisent encore, de l'obli­ga­tion d'imprimer les livres numé­riques… Le capi­ta­lisme vert reste ce que le capi­ta­lisme a tou­jours été : la course au pro­fit et les divi­dendes en hausse ! Publie​.net est à l'origine une mai­son d'édition créée par François Bon et qui publie exclu­si­ve­ment des livres numé­riques en même temps qu'une coopé­ra­tive d'auteurs qui rétri­bue ces der­niers quand tant d'éditeurs de livres tra­di­tion­nels ne leurs versent pas de droits (ou taxent l'amitié !). Et depuis 2012, publie​.net s'est lan­cé dans l'édition telle qu'elle existe depuis des siècles puisqu'une "offre papier incluant la ver­sion numé­rique" 1 est sans sur­coût pour l'acheteur. Mais je m'éloigne des recueils de Laurent Grisel !

Au-delà des dif­fé­rences de formes, la poé­sie didac­tique, qui remonte à l'Antiquité gré­co-latine, est un "genre" où l'auteur trans­met des connais­sances pré­cises dans un cer­tain domaine. Il n'est pas ques­tion ici d'entrer dans le détail des nuances qui ont mar­qué le point de vue des spé­cia­listes au cours des siècles. On peut reprendre cette remarque, trou­vée dans une célèbre ency­clo­pé­die en ligne : "Un auteur de poé­sie didac­tique affirme géné­ra­le­ment sans équi­voque ses inten­tions poé­tiques. En effet, la poé­sie didac­tique se dif­fé­ren­cie de la prose du même type par le fait que l'auteur affiche dis­tinc­te­ment une volon­té de faire de la poé­sie en même temps ou même avant d'enseigner à son élève au point que, sou­vent, les lec­teurs ne s'attendaient pas à ce que l'auteur maî­tri­sât à la per­fec­tion le domaine qu'il vou­lait ensei­gner". Si l'on trouve des traces (et plus) de cette poé­sie dans l'histoire de la lit­té­ra­ture fran­çaise jusqu'à la fin du XIXème siècle (siècle où elle ne fait que sur­vivre), depuis le début du XXème, le "genre" est peu illus­tré. Laurent Grisel renoue avec cette tra­di­tion dans Climats qui mêle infor­ma­tions scien­ti­fiques et lyrisme : le lec­teur de poé­sie appré­cie­ra des vers comme "la fenêtre est ouverte /​ l'air est la lumière". Mais les infor­ma­tions scien­ti­fiques sont gla­çantes de véri­té, elles font craindre le pire. Et ce n'est pas la récente confé­rence pari­sienne qui va faire dis­pa­raître ces craintes ! Laurent Grisel s'est par­fai­te­ment docu­men­té, le lec­teur ne maî­trise pas toutes les infor­ma­tions expo­sées, mais c'est convain­cant. Laurent Grisel ne se contente pas de dénon­cer l'incurie et l'aveuglement des poli­tiques, et leur mal­hon­nê­te­té (la page 54 du recueil est exem­plaire), mais il ne manque pas de luci­di­té en dénon­çant la pro­prié­té pri­vée des moyens de pro­duc­tion et d'échange. Faute de s'attaquer à cette der­nière, rien ne sera réso­lu car la soif de pro­fits rapides des maîtres du monde et de leurs laquais élus (ou non) est sans limites. L'exemple des bre­vets (voir les agis­se­ments de la firme Monsanto dont on ne parle pas assez !) est éclai­rant : entre la bre­vé­ti­sa­tion du vivant et la "culture" pay­sanne, mon choix est fait. Climats est une heu­reuse décou­verte pour son retour à la poé­sie didac­tique, en rap­port avec l'actualité…

 

 

Un hymne à la paix (seize fois) se pré­sente de manière dif­fé­rente mais c'est tou­jours la même volon­té du poète d'enseigner, la paix cette fois. Cet hymne se pré­sente comme un dia­logue répé­té seize fois entre un Homme, une Femme, un Bourreau et la Justice. L'allégorie sym­bo­lise ici le didac­tisme. Seize fois car ces poèmes cor­res­pondent aux seize manus­crits peints d'Anne Slacik… Laurent Grisel mul­ti­plie les moyens de dif­fu­sion de ce poème (car il s'agit plus d'un poème que de seize textes) : livre impri­mé (la pré­sente édi­tion de publie​.net est la deuxième, Rüdiger Fischer l'a publié en bilingue en 2010 à ses édi­tions Verlag Im Wald, des extraits sont parus dans dif­fé­rentes revues tant en ligne que papier et même en ita­lien), livre numé­rique mais aus­si repré­sen­ta­tions et lec­tures publiques). Se battre pour la paix est tou­jours d'actualité, et il faut se sou­ve­nir de Gabriel Celaya qui écri­vait "La poé­sie est une arme char­gée de futur".

Place pour ter­mi­ner à Celaya : "Poésie pour le pauvre, poé­sie néces­saire /​ Comme le pain chaque jour, /​ Comme l'air que nous exi­geons treize fois par minute, /​ Pour être et tant que nous sommes don­ner un oui qui /​ Nous glo­ri­fie" ou encore "Je mau­dis la poé­sie conçue comme un luxe /​ Culturel par ceux qui sont neutres /​ … /​ Je mau­dis la poé­sie qui ne prend pas par­ti /​ Jusqu'à la souillure"… Laurent Grisel s'inscrit dans cette lignée.

 

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Note.

1. Voir le site www​.publie​.net à l'article la mai­son d'édition.

 

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Laurent Grisel, Un hymne à la paix (seize fois), publie​.net édi­teur, 70 pages, 9,50 € & Climats, publie​.net édi­teur, 100 pages, 9,50 €.

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