> Jean Chatard, Clameurs du jour

Jean Chatard, Clameurs du jour

Par | 2018-02-19T22:50:24+00:00 22 juin 2015|Catégories : Critiques|

 

    Lire Jean Chatard n'est pas de tout repos, le sens n'est pas don­né, il se mérite. La dif­fi­cul­té est ren­for­cée par l'hétérogénéité des trois suites qui com­posent ce recueil, Clameurs du jour. Mais il est vrai qu'on a trop assi­mi­lé  Chatard à la vie de marin : or il n'a été dans la marine que peu de temps, sept années au total (une à l'école des Pupilles de la Marine, une à l'école des Mousses et cinq dans la Marine natio­nale pen­dant les­quelles il fit de nom­breux voyages dont cer­tains sur un voi­lier). Mais à 22 ans, il quitte la marine pour entrer aux Transports pari­siens où il demeu­re­ra jusqu'à la retraite !

    Son écri­ture est mar­quée par cette expé­rience de marin (mais aus­si par le sur­réa­lisme). Cela se remarque dans ce recueil ; le voca­bu­laire abonde de mots appar­te­nant au monde de la mer : hau­bans, amar­rer, voi­lier, port, île, mer, vague, mate­lot, rivage, mât (de hune ou d'artimon), marées, équi­page, accos­tage, houle… Mais un dis­tique comme "Le boutre s'éloignait en ouvrant le pas­sage /​ de beaux alexan­drins som­més de lou­voyer" inter­roge. On se pose alors quelques ques­tions : ces deux vers seraient-ils auto­bio­gra­phiques (il suf­fit de rem­pla­cer boutre par bougre) et ren­voient-ils à l'œuvre de Chatard (bour­rée d'alexandrins) ? De façon plus géné­rale, les deux octo­syl­labes ("Il navi­gua jusqu'à l'espace /​ et se plon­gea dans un grand lit"), semblent faire réfé­rence à ce brusque départ de la navi­ga­tion pour prendre un emploi plus stable, aban­don dont Chatard semble ne s'être jamais remis tant les réfé­rences à la marine sont nom­breuses dans son œuvre et dans ce livre. On se demande alors si ce n'est pas pour une femme dont il était fol­le­ment amou­reux (il en avait l'âge) qu'il a quit­té la marine ! Rien ne vient ici étayer cette hypo­thèse car Jean Chatard est un homme dis­cret… Ou ne fut-ce qu'une expé­rience tel­le­ment forte qu'elle n'en finit pas d'imprégner sa poé­sie ? Ou l'écrin dans lequel s'épanouit une poé­sie amou­reuse ?

    La deuxième suite, Petits gestes sin­gu­liers, est un long "poème" qui désar­çonne le lec­teur par cette suc­ces­sion de vers que ne par­court aucun fil rouge. Sans doute pour les appré­cier plei­ne­ment, faut-il les consi­dé­rer iso­lé­ment ou tels qu'ils sont regrou­pés en strophes. Alors naît un sens auquel on ne s'attendait pas, un sens qui n'a rien à voir avec l'existence for­ma­tée qui nous est impo­sée. Jean Chatard donne ain­si nais­sance à une poé­sie inquié­tante, parce qu'inouïe au sens pre­mier du terme. Surréalisme ? On pense bien sûr à l'écriture auto­ma­tique mais on s'aperçoit vite que plu­sieurs de ses vers sont des alexan­drins, ce qui amène à situer sa poé­sie quelque part entre une écri­ture contrô­lée et une ins­pi­ra­tion libé­rée… Cela résiste à la lec­ture. Dans la der­nière suite, Les Folies, on retrouve les mêmes mots que dans les pré­cé­dentes (les faons, pavoi­ser, le mât, les ifs…). C'est tout un ima­gi­naire per­son­nel qui appa­raît et se donne à lire.

    Par son lyrisme amou­reux, par sa musique lan­ci­nante, par son goût de l'alexandrin (ou, de manière géné­rale du vers tour­nant autour des douze syl­labes, comme celui-ci : "Demain est cet oiseau per­du qui vole nos regards"), Clameurs du jour n'est pas sans rap­pe­ler cer­tains poèmes de Robert Desnos…

 

 

 

 

 

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