Christian Monginot, Après les jours, Véronique Wautier, Continuo, Fabien Abrassart, Si je t’oublie

Par |2020-04-07T16:15:21+02:00 6 avril 2020|Catégories : Christian Monginot, Critiques, Fabien Abrassart, Véronique Wautier|

Christian Monginot, Après les jours

Le récent recueil de Christian Monginot est com­po­sé de deux suites qui consti­tuent un seul poème : « Un roc affreux » et « Une dou­ceur sin­gu­lière ». Le lec­teur se ques­tionne : qui est ce « tu » auquel s’adresse Christian Monginot ?

À Arthur Rimbaud qui figure avec trois exergues dès les pre­mières pages du recueil ? En deux feuillets, sous le titre d’ « Une Parole Clandestine », Christian Monginot expose clai­re­ment les objec­tifs de ce recueil : « Aller vers le réel ou le fuir. […] La langue veut cela » (p 9). Au-delà de cette contra­dic­tion, la poé­sie peut récon­ci­lier le poète avec l’écriture poé­tique : telle est du moins la tâche à laquelle s’attelle Christian Monginot. Autrement dit, il semble que Christian Monginot pense que « l’homme réel demeure un trop, un excès pour l’homme de la langue et des dis­cours ». Mais en même  temps, Monginot assigne à la poé­sie de cap­ter cette parole qui est celle de l’homme réel… Y réus­sit-il ? La réponse consiste sans doute à lire « Après les jours »… La poé­sie est mul­tiple : quoi de com­mun entre Adam de la Halle et Christian Monginot par exemple ? Les deux démarches semble radi­ca­le­ment opposées.

Dès le début, Christian Monginot ne fait que phi­lo­so­pher ; il faut le citer : « élar­gir cette zone d’affleurement de l’homme réel dans le lan­gage de l’homme ».

Christian Monginot, Après les jours, L’Herbe qui Tremble 
édi­teur, 134 pages, 14 euros. Encres de Caroline François-Rubino.

Mais le poème n’est jamais bien loin : le titre du poème limi­naire (« L’ombilic des inno­cences ») ne fait-il pas pen­ser à celui d’Antonin Artaud (« L’ombilic des limbes ») ? C’est à une vision pro­mo­théenne, mar­quée par la lutte, qu’est invi­té le lec­teur. Christian Monginot semble relire l’œuvre com­plète d’Arthur Rimbaud, les indices abondent : les mouches, le roc affreux, l’alchimie du verbe, les tran­sac­tions, la folie, mettre un pied devant (l’homme aux semelles de vent selon l’expression de Paul Verlaine), etc… Monginot semble se pla­cer dans le sillage de Rimbaud. La poé­sie est mul­tiple : quoi de com­mun entre Adam de la Halle (pour ne prendre que cet exemple) et Christian Monginot ? « … tu veux savoir /​ Ce qui se cache au fond  du puits » (p 20) : pen­sée com­plexe qui exige une seconde lec­ture, voire une troi­sième…  D’autant plus que Christian Monginot paraît faire le tri entre une poé­sie qu’il refuse et une autre qu’il accepte. Trop de méta­phy­sique (p 29) :  je n’entre pas dans le poème, et c’est dom­mage ! À la décharge du poète, il faut dire que la voie est étroite tant elle res­semble à une chi­cane ; ou alors, je ne sais pas déco­der, sai­sir le rap­port entre la pro­blé­ma­tique et les poèmes. Il me semble que Christian  Monginot a été trop ambi­tieux dans les poèmes qu’il pro­duit qui n’apportent pas de réponses convain­cantes aux ques­tions qu’il (se) pose dans des éclairs lumi­neux. Les meilleurs moments sont ceux où le lec­teur retrouve Rimbaud (pp 46, 72 par exemple) ou cette « Monnaie de singe » ou ces « Mirages publi­ci­taires » ( p 94). À l’appui de ce long poème, je retiens ces accu­mu­la­tions, ces redites, ces construc­tions ter­naires répé­tés… Le poète essaie de cap­ter « Cette vie qui fuit, qui te déserte et qui t’ignore », semble-t-il remar­quer à l’intention du lec­teur (p 117). Il tente de faire coïn­ci­der, en poète qu’il est, le réel et l’homme.

 

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Véronique Wautier, Continuo

Pourquoi, pour quelles rai­sons, un vers touche-t-il le lec­teur plus qu’un autre ? Et pour­quoi tel lec­teur plus qu’un autre ? Ainsi ces trois vers (un poème) : « j’ai vu ce matin l’aubépine en fleur /​ elle sou­lève chez moi un buis­son de joie blanche /​ c’est peut-être cela ne pas cher­cher et trou­ver » (p 18). Est-ce pour la joie blanche, est-ce pour la façon de trou­ver ? 

Véronique Wautier est atten­tive à la beau­té du monde (mais aus­si à sa souf­france) qui, par­fois, s’identifie à un rien (le mot revient à plu­sieurs reprises dans ses poèmes). Les exergues semblent rete­nir cette double atten­tion car c’est une grande lec­trice. Véronique Wautier paraît beau­coup voya­ger : du sud (Aix-en-Provence) aux bords de la Sambre. Face à la souf­france du monde, elle s’interroge sur le peu que nous sommes : « Je me demande com­ment j’ose être témoin d’une fleur, com­ment j’ose par­ler du silence dans l’abri poé­sie » (p 35) ; il est vrai que c’est au retour d’une visite à une amie atteinte d’une mala­die incu­rable : « des mil­liers d’assassins mangent sa lumière » (id). Mais, en même temps, Véronique Wautier médite sur une toile de Nicolas de Staël qui, faut-il le  rap­pe­ler (?), s’est défe­nes­tré… Ça pour la dou­leur ? Si un poème brûle la dou­leur (p 48), car la joie immo­bile /​ résiste au feu… Véronique Wautier ajoute « je crois » à la fin de son poème. 

À la fin du vers pré­cé­dem­ment cité ! Mais elle ajoute ailleurs (p 37) « cer­tains croient moi pas », le poème com­mence par ce vers qui met ain­si en lumière la poly­sé­mie du verbe croire.

Véronique Wautier, Continuo, L’herbe qui tremble, 2017, 64p., 13€. Peintures d’Anne Slacik.

Véronique Wautier, Continuo, L’Herbe qui tremble 
édi­teur, 64 pages, 14 euros. Peintures d’Anne Slacik. 

Que faire dans le mys­tère de la nature qui se suf­fit à elle-même ? Que faire dans ce monde où les hommes sont égoïstes ? « Écrire à sa soli­tude » comme elle le note si bien… (p 44).

Véronique Wautier regorge d’amour pour ses sem­blables : elle s’essaie à sai­sir au vol « le chant d’être tou­jours en vie dans ce pay­sage ban­cal » (p 51). Et elle y réus­sit fort bien. C’est ce qui fait le charme incom­pa­rable de cette poé­sie. Si Véronique Wautier vit en poète, elle s’accompagne de la pein­ture ; ce n’est pas un hasard si Nicolas de Staël ouvre et clôt le livre dont les œuvres furent vues lors d’expositions…

 

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Fabien Abrassart,  Si je t’oublie 

Le titre est élé­giaque à sou­hait mais il ne faut pas s’y fier. J’ai lu « Si je t’oublie » sans rien y com­prendre. Est-ce parce que Philippe Lekeuche, dans sa pré­face, remarque : « Ces poèmes cal­ci­nés, loin de nous déses­pé­rer, éclairent notre errance au sein de l’absence d’unoù être, notre déré­lic­tion consti­tu­tive de ne point exis­ter encore… » (p 9). Qu’est-ce qu’écrire de la poé­sie ? 

Je me le demande de plus en plus sou­vent … Est-ce ce qu’écrit Fabien Abrassart ? Une voix semble remar­quer : « … on existe coûte que coûte, poé­ti­que­ment, envers et contre tout » (id). J’avoue n’avoir rien enten­du. Et pour­tant j’ai bien cher­ché ce lien onto­lo­gique entre Jérusalem et Auschwitz et je n’ai rien trou­vé. Est-ce parce que je n’ai jamais lu la Bible ? Et ce ne sont pas les réfé­rences (à) ou les cita­tions de Baudelaire, de Villon ou d’Appolinaire qui changent quoi que ce soit à l’affaire ; ou alors je ne sais plus lire des poèmes ou alors étais-je dans une dis­po­si­tion d’esprit qui m’empêchait d’apprécier ces pièces de vers … Le Poème d’amour (p 39) est le seul que je sauve de cette incom­pré­hen­sion, de ce nau­frage. Qui est cette sainte à Rouen ? Je peux devi­ner ce que sont ces che­veux mais pas ce qu’est ce corps de cire 

Je peux devi­ner l’horreur des camps d’extermination mais il y a trop de mys­tères que je ne perce pas… J’arrive même à trou­ver comme des échos du Roman Inachevé d’Aragon (je ne sais pour­quoi  la Chansonnette Madame d’Abrassart me fait pen­ser à La Guerre et ce qui s’en sui­vit d’Aragon !).

Fabien Abrassart, Si je t’oublie, L’Herbe qui Tremble 
édi­teur, 66 pages, 13 euros. Peintures de Marie Alloy.

  Et ce ne sont pas les majus­cules mises aux mots (pp 48-50) qui sont capables de me faire chan­ger d’avis à la lec­ture de Si je t’oublie

Présentation de l’auteur

Christian Monginot

Christian Monginot, né en 1947 à Béziers. Famille mater­nelle d’origine ita­­lo-croate venue de Pula, famille pater­nelle cham­pe­noise. Enfance et une par­tie de l’adolescence à Rabat, Maroc. Vit en Aquitaine. Écrit depuis tou­jours. Publié beau­coup moins. Sur le tard.

Christian Monginot

Textes publiés aux édi­tions de L’Atlantique :

Poésie :
Ce que l’on ne peut dire
Voix inverse
Le syn­drome d’Orphée
Sous la dic­tée de l’eau (en écho au Yi King)
Le livre de l’onde et du rocher (en écho au Livre des Psaumes, pré­face de Pierre Dhainaut)

Aphorismes :
Le livre de la stu­peur et du vertige

Contes :
L’idiot et son tourment

 

Textes publiés aux édi­tions de L’herbe qui tremble :

Poésie :
Le miroir des soli­tudes (en écho à La Divine Comédie de Dante et illus­tré par Alain Dulac)
Le dit de l’horizon
Après les jours (en écho à l’œuvre et à la cor­res­pon­dance de Rimbaud et illus­tré par caro­line François-Rubino)
Le radeau d’Ulysse (en écho à l’œuvre d’Homère et illus­tré par Denis Pouppeville)

 

En pré­pa­ra­tion aux édi­tions de L’herbe qui tremble :

Coups de mar­teau en forme de ciel (en écho à l’œuvre et aux cahiers d’Artaud, illus­tré par Denis Pouppeville)

 

Inédits :

Poésie :
Le livre du souffle et de l’écho (en écho au Livre de la Genèse)
Le livre de l’innocence et de ses fins
L’avaleur d’échanges et d’usages
Pour un jour d’exercice sur la terre (en écho à l’œuvre de Pascal)

Récit :
Patchwork
Articles publiés ou pas dans des revues et ras­sem­blés en recueil :
L’innocence, l’erreur, l’écho
Publications sur les réseaux sociaux ras­sem­blées en recueil :
Un souffle entre deux pierres, notes rapides au point du jour

Articles, poèmes, apho­rismes publiés dans les revues :

Saraswati, Arpa, Nu(e), Poésie/​​première, Thauma, Rivaginaire, Glyphes, Lieux d’Être, Le Journal des Poètes, Encres Vives, Mange Monde.

 

En cours d’écriture :

Les chro­niques de l’inconnaissance (jour­nal de bord depuis les années 70)

L’insecte du pla­card (Livre entre réflexions et poé­sie en écho à l’œuvre et à la vie de Kafka)

 

Autres lec­tures

Christian Monginot, Le miroir des solitudes

      Le miroir des soli­tudes est rigou­reu­se­ment construit. : trois par­ties inti­tu­lées Nigredo, Albedo et Rubedo regrou­pant exclu­si­ve­ment des poèmes du même modèle, cinq hui­tains de vers libres. Ces trois mots intriguent [...]

Lettre ouverte sur l’avenir de la poésie

Par cette lettre ouverte, je vou­drais dire à ceux que l’avenir de la poé­sie pré­oc­cupe qu’aucune rai­son d’espérer n’est plus forte que celle qui naît de l’expérience même. Ce n’est pas ce qu’une [...]

Présentation de l’auteur

Présentation de l’auteur

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Lucien Wasselin

Il a publié une ving­taine de livres (de poé­sie sur­tout) dont la moi­tié en livres d'artistes ou à tirage limi­té. Présent dans plu­sieurs antho­lo­gies, il a été tra­duit en alle­mand et col­la­bore régu­liè­re­ment à plu­sieurs pério­diques. Il est membre du comi­té de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, Faîtes Entrer L'Infini, dans laquelle il a publié plu­sieurs articles et études consa­crés à Aragon. A signa­ler son livre écrit en col­la­bo­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (sui­vi de 18 articles retrou­vés d'Aragon), au Temps des Cerises en 2007. Il est aus­si l'auteur d'un Atelier du Poème : Aragon/​La fin et la forme, Recours au Poème éditeurs. 
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