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Hommage à Pierre Garnier

Par | 2018-02-25T20:27:23+00:00 6 février 2014|Catégories : Blog|

 

Le cime­tière est situé entre les der­nières mai­sons et le bois
il a la forme rec­tan­gu­laire d’un petit port
chaque tombe dresse un mât.

N’euche point peur thiote gàr­noule
el Mort ale ét laù.
n’aie pas peur, petite gre­nouille,
la Mort est bien là. (1)

Le cime­tière s’étend à l’horizon,
là où ces der­niers temps il y avait encore des fleurs

« Chut, fait mon père.
Quand nous entrons dans le cime­tière,
on ne parle pas ! »
Il en va de même dans le poème. Chut !

« Laisse la porte ouverte ! », criait ma mère
morte il y a cin­quante ans ;
« Par la porte ouverte tu vois le ciel étoi­lé
il va pas­ser, il passe ».
C’est ce qu’on écri­ra sur ma tombe

au vil­lage les morts vont seuls au cime­tière
avant de mou­rir ils portent leur sque­lette dans leurs bras

Je suis dans l’autre monde, pense le vieil homme,
revoyant la mai­son, le jar­din, le ruis­seau, Ilse.

Monsieur Gambiez, l’instituteur qui jouait
le chant de Solveig sur son vio­lon
n’avait
– comme lui, eux, nous –
fait que pas­ser –

Que savait-il de ce qui lui était arri­vé ?
– Rien – ou à peine.

Quand le vieil homme pen­sait à la mort, il sou­riait :
de cette chose énorme que sen­ti­rait-il ?

un point peut-être.

Elle est arri­vée sou­dain
comme ce rouge-gorge qui sort sou­dain du buis­son.

« C’est un poème », disait l’instituteur.
« C’est un ensemble d’échos et de reflets »
pen­sait le vieil homme.

Et en arrière brillait la tou­jours étoi­lée.

 

Pierre, ton « poème c’est une nati­vi­té »,
avec sa lumière, son étoile, ses étoiles.

Il y eut, pour l’enfant, Noël 1933 au sapin « cou­vert de che­veux d’ange ».
Il y eut Noël 43 autour de Stalingrad.
Il y eut « Noël toute l’année » en ces temps où l’oncle Léon
(Léon , le mot noël à l’envers) cui­sait son pain dans son four.

Il y eut Noël 1994 où tu écri­vis les der­niers mots
d’Une Mort tou­jours enceinte.

Il y eut Noël 2013, un petit Noël humide,
Un Noël clan­des­tin.

Et puis ce 1er février 14
où tu as déci­dé de prendre « l’âge du soleil »,
déci­dé de te croire « cinq mil­liards d’années à vivre »
déci­dé de demeu­rer chry­sa­lide sus­pen­due
dans l’attente de l’éternelle nati­vi­té.

 

Pierre Garnier/Jean-Louis Rambour

Note.
1. Les deux der­niers vers du qua­train sont la tra­duc­tion des deux pre­miers écrits en picard. Ce qua­train rap­pelle aux lec­teurs que Pierre Garnier fut un Picard convain­cu. Parmi sa biblio­gra­phie :

Poèmes spa­tiaux picards ( Eklitra, 1966),
Ozieux (Eklitra, 1967),
El tère à bètes (Le Jardin Ouvrier, 1996),
El tère, el tète (Le Jardin Ouvrier, 1998),
Ech Catieu d'Pinkigni (Secondes édi­tions du K, 2003),
Ech Biœ tenp (L'Enfance, 2005).