> Mathieu Bénézet, Premier crayon

Mathieu Bénézet, Premier crayon

Par |2018-08-16T01:04:48+00:00 10 mai 2015|Catégories : Critiques|

 

     Mathieu Bénézet s'est éteint le 12 juillet 2013. Mais en 2012, il avait déjà été hos­pi­ta­li­sé pour se faire soi­gner du mal qui a fini par l'emporter. La qua­trième de cou­ver­ture pré­cise : "Malgré l'affaiblissement et la lour­deur des trai­te­ments , il se met à rem­plir avec une sorte de calme dans l'urgence de nom­breux car­nets". Premier crayon en est le résul­tat, publié. Pas de com­plai­sance pour la souf­france, pas d'apitoiement, pas de dolo­risme : c'est ce qui appa­raît immé­dia­te­ment à la lec­ture.

    Cette médi­ta­tion sur la mort (car c'en est une), de nom­breux frag­ments nous la signalent : "… le cri /​ est Douleur" ou "le bruit d'eau signe /​ toi qui vas dis­pa­raître /​/​ la prière des morts habite /​ la boîte aux lettres". Un poème la résume admi­ra­ble­ment : "toute bles­sure remonte au visage – /​ indé­lé­bile – bles­sure du der­nier /​ visage – l'ultime – /​ celui de la  morgue – /​ (hôpi­tal)…" Mais il y a dans ce livre comme une mise à dis­tance, quelque chose comme une obser­va­tion froi­de­ment cli­nique en même temps que, d'une cer­taine manière, empreinte d'une sombre poé­sie.

    Pas de com­plai­sance envers soi-même ou ce corps souf­frant mais un effort conti­nuel, une curio­si­té sans fin pour com­prendre ce qui arrive et le nom­mer une fois pour toutes. Mathieu Bénézet tente d'objectiver la dou­leur, il essaie d'apprivoiser la mort par l'écriture et les réfé­rences à ce qu'il a repé­ré dans la pein­ture et dans la lit­té­ra­ture pour mieux se faire à l'idée qu'il va dis­pa­raître. Tout en res­tant sen­sible à ce qu'il observe du monde exté­rieur (un bal­lon sur le toit en ter­rasse d'un immeuble voi­sin, le soleil qui tombe sur le mur) : le lec­teur finit par oublier que ce sont là les ultimes confi­dences d'un homme qui va bien­tôt mou­rir.

    Les réfé­rences à la poé­sie, à la lit­té­ra­ture ou à la pein­ture sont nom­breuses, dans ce livre comme, de manière géné­rale, dans les pré­cé­dents de Mathieu Bénézet. Références aux poètes (Max Jacob au des­tin tra­gique, Jules Laforgue, Paul Claudel, Louis Aragon -dont on sait que sa ren­contre avec Bénézet dans sa jeu­nesse mar­qua pro­fon­dé­ment ce der­nier-, Gérard de Nerval, Raimbaut d'Orange, Ezra Pound, François Coppée, Paul Verlaine -pour ses séjours à l'hôpital-,…), réfé­rences aux lit­té­ra­teurs en géné­ral (Roger Laporte, Georges Perros, Noël Roux  "tré­pa­né à l'hôpital /​ un œil sort de l'orbite et pend sans dis­con­ti­nuer", Jacques D (Derrida ?), Michel Leiris…), réfé­rences aux peintres et aux sculp­teurs ( Rothko -pour son noir-, Matisse -pour son jaune-, Camille Claudel, Giacometti…). Ces réfé­rences ne peuvent se com­prendre que par la volon­té de Mathieu Bénézet de cer­ner au plus près ce qui lui arrive et que par sa volon­té d'écrire contre, de dés­écrire, d'excrire (p 86) : "alors seule­ment, l'émotion /​ ô la pen­sée peut naître". Cela ne va pas, par­fois, sans une cer­taine obs­cu­ri­té : que com­prendre de l'allusion aux livres de Roger Laporte ou de Noël Roux dès lors qu'on ne les a pas lus ? C'est sans doute le cas limite, mais qui est cette Zette liée à Michel Leiris  quand on ne connaît pas sa bio­gra­phie ? Sans doute est-ce ici plus facile de trou­ver une réponse : il suf­fit de consul­ter une ency­clo­pé­die en ligne, par exemple… Poésie savante donc que celle de Mathieu Bénézet, même si elle évite le didac­tisme…

    Reste la construc­tion du livre. Mathieu Bénézet rap­proche des formes dif­fé­rentes : ain­si Sonnet (qui ne res­semble en rien à un son­net aux qua­torze vers rimés) voi­sine-t-il avec des "poèmes" d'allure très libre… Comment com­prendre alors ce titre d'un poème dont un vers fait réfé­rence à cette forme : "que s'inscrive un son­net quelque poète" ? La réponse est dans la forme… Mais Mathieu Bénézet va plus loin que ce para­doxe : toute une vie (toute sa vie) réduite aux sens et à la mémoire tra­verse ce livre, non de manière chro­no­lo­gique, mais plu­tôt par asso­cia­tion d'idées. Et alors cette pré­ci­sion dans une page "la  /​ jus­tesse, à nos yeux aujourd'hui, /​ est si belle que la langue peut /​ s'y repo­ser, dans une anfrac- /​ tuo­si­té bien­ve­nue aux âmes tour- /​ men­tées ou sim­ple­ment inquiètes /​ de véri­té dans la langue…" explique l'écriture du poète (pp 71-72). Mais il faut suivre le conseil don­né par Mathieu Bénézet : rompre avec la rhé­to­rique comme il le fait pour décrire le quo­ti­dien de l'hospitalisation et de la souf­france. C'est tout aus­si insup­por­table ! Le lec­teur peut avoir par­fois l'impression en lisant ces poèmes appa­rem­ment déstruc­tu­rés (vers com­men­çant par un signe de ponc­tua­tion, mots cou­pés à la fin d'un vers, poèmes ponc­tués ne se ter­mi­nant pas par un point…) qu'il est confron­té à une langue hachée qui est la méta­phore d'une pen­sée hachée par la souf­france… C'est bou­le­ver­sant.

    Premier crayon est le livre de l'effacement devant la dou­leur, d'une ten­ta­tive pour trou­ver enfin le lieu où désha­bi­ter, de l'espoir (déses­pè­ré ?) de tout écrire au néga­tif : la non-bles­sure, la non-messe, la non-âme, la non-mort… Et il faut enfin se dire qu'il a fal­lu une grande audace à celui qui savait qu'il allait bien­tôt mou­rir pour inti­tu­ler ce livre Premier crayon

 

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