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Actualité éditoriale de Sylvestre Clancier

Par |2018-08-17T04:09:16+00:00 30 avril 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 …et quelques autres ouvrages des édi­tions L'Herbe qui Tremble

 

Sylvestre CLANCIER :  Le témoin incer­tain.

 

            Cinq suites com­posent ce recueil. La pre­mière, Es-tu la matrice de l'univers ?, est un exemple remar­quable de la conver­gence de la recherche scien­ti­fique et de l'écriture poé­tique. Elle est consti­tuée de poèmes brefs qui dépassent rare­ment les six vers qui sont eux-mêmes courts, réduits par­fois à un mot. Sylvestre Clancier donne son inter­pré­ta­tion de l'univers mais ne néglige pas pour autant les mys­tères de l'écriture poé­tique. Se mêlent ain­si aux trous noirs, aux neu­tri­nos et à l'anti-matière l'ardeur /​ d'une langue à inven­ter et les règles de l'harmonie. La deuxième, Le témoin incer­tain, donne son titre au recueil : c'est dire l'importance qu'accorde Sylvestre Clancier à cette suite dans laquelle il essaie de cap­ter la réa­li­té de ce qu'il voit. Mais cela ne va pas sans dif­fi­cul­tés et il hésite à nom­mer : "… mais sais-je /​ entendre ou devi­ner". L'importance accor­dée à l'homme ou au couple dans l'univers est-elle une façon d'interroger l'humain ? Ce poème "N'oublie pas :  /​/​ aucun gra­nit /​ aucune dalle /​ aucune stèle /​ ne sont durables /​/​ Ils ne sont ni la vie /​ ni la terre qui les porte" résume admi­ra­ble­ment la peti­tesse et l'incertitude de l'homme… La troi­sième, Lieux dits, est une suite brève de lieux/​scènes dédiés à Jean Follain i.m. Ce qui n'est sans doute pas un hasard. Le ton est plus élé­giaque, plus lyrique ; le vers plus long. Sont évo­quées des scènes du pas­sé, une vie dans la nature, un peu plus près des choses simples de la vie et l'on attend dans l'ordre du monde que quelque chose arrive qui ne sur­vient jamais dans le poème. La qua­trième, Libres comme l'air, semble avait été écrite spé­cia­le­ment pour Auck qui illustre ce recueil. Mais Sylvestre Clancier, n'oublie pas de mettre en lumière le paral­lé­lisme des démarches du poète et du peintre. Il faut dire que cette plas­ti­cienne accom­pagne admi­ra­ble­ment les poèmes de Clancier. Quant à la cin­quième, La Toison d'ailes, au titre énig­ma­tique, elle fonc­tionne comme une conclu­sion qui met en évi­dence les simi­li­tudes entre le poète et le peintre : "étoffe du poème /​ fan­tasme de l'artiste /​ poète ou peintre /​ peintre et poète".

 

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Christine BINI, Le Voyage et la demeure (L'itinéraire poé­tique de Sylvestre Clancier).

 

            On pense, en feuille­tant cet ouvrage, à la col­lec­tion Poètes d'aujourd'hui des édi­tions Seghers qui per­mit aux lec­teurs désar­gen­té de décou­vrir nombre de poètes : essai, entre­tien, repères chro­no­lo­giques, antho­lo­gie… Le livre de Christine Bini est com­plé­té par un essai de Sylvestre Clancier lui-même, "La poé­sie est poïé­tique" et une biblio­gra­phie exhaus­tive à ce jour. Et même un cahier pho­to­gra­phique vient illus­trer l'ensemble !

            La pre­mière par­tie, forte d'un peu moins de 70 pages, est un essai de Christine Bini qui, dans un style ima­gé et sans jar­gon, apporte quelques expli­ca­tions quant à l'écriture de Sylvestre Clancier. Celle-ci est mar­quée  par la volon­té du poète de nom­mer les choses et de les clas­ser. Faut-il voir dans cette der­nière une volon­té d'appropriation du monde ? En tout cas, comme le sou­ligne Christine Bini, le lec­teur décèle que Sylvestre Clancier veut – au moins dans son livre Écritures pre­mières (2004, Éditions L'improviste) – cap­ter "la véri­té intime de la vie et de la mort, du pas­sage et de la trans­mis­sion de la mémoire" (p 37). Curieusement, l'essayiste ne dit rien, dans les quelques pages consa­crées aux mythes, du Christ en croix pour­tant annon­cé page 39. Pourquoi ? Le néo­phyte s'y perd, d'autant plus qu'on ne trouve pas trace de ce titre dans la biblio­gra­phie… Par contre, le moment où le jeune Sylvestre est confié à ses grands-parents, Élise et Pierre, est lon­gue­ment ana­ly­sé via le recueil Enfrance (1994, Éditions Proverbe) et explique bien des choses.

            Dans l'entretien qu'il accorde à Christine Bini (pp 83-107), Sylvestre Clancier ne manque pas d'affirmer l'autonomie de la Poésie par rap­port à l'Histoire. Pour être bien com­pris, il ajoute : "C'est la poé­sie contem­po­raine qui les [les formes, les blancs…] a trans­for­més et non l'inverse" (p 85). Propos éclai­rants ! Sylvestre Clancier, se révèle, dans cet entre­tien, comme un poète ouvert, aux lec­tures plu­rielles. Et il explore sur­tout lon­gue­ment la notion d'Orphée métis. Cette conver­sa­tion est un via­tique pour abor­der serei­ne­ment l'œuvre de Sylvestre Clancier. Un choix de poèmes per­met­tra à ceux qui n'ont pas l'envie de se plon­ger dans une œuvre, qu'on devine faci­le­ment en par­tie introu­vable, de décou­vrir celle-ci frag­men­tai­re­ment… Enfin, dans l'essai qui clôt l'ouvrage, Sylvestre Clancier part de la méta­phore du potier dans Le Timée de Platon. Le poète est comme le potier qui tra­vaille une matière fra­gile : le poète éprouve "la fra­gi­li­té exis­ten­tielle qui est pour [lui] comme en cha­cun de nous". Et il ajoute : "Il y a de l'interrogation méta­phy­sique à l'origine de toute poé­sie". On sent là l'ancien étu­diant en phi­lo­so­phie et l'enseignant de cette dis­ci­pline. Dans son texte, Sylvestre Clancier va jusqu'à Victor Hugo dont il cite ces mots : "Hélas ! quand je parle de moi, je vous parle de vous ! Comment ne le sen­tez-vous pas ? Ah ! insen­sé qui crois que je ne suis pas toi !". Ainsi peut-il par­ler de fra­ter­ni­té, une ver­tu laïque que les poètes par­tagent, à l'opposé de toute inno­cence, au sens où ils ne se lavent pas les mains devant l'horreur…

            Le Voyage et la Demeure est un livre géné­reux qui ouvre bien des pers­pec­tives. Le lire est une bonne occa­sion de décou­vrir Sylvestre Clancier, un poète dans la cité.

 

 

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Véronique DAINE, Extraction de la peur.

 

            Ce recueil de courtes proses qui signalent leurs emprunts (visibles au demeu­rant) com­mence avec une suite au titre énig­ma­tique pour les non mélo­manes, La sai­son Morimur. Il faut savoir que Morimur est le titre d'un album consa­cré à Jean-Sébastien Bach enre­gis­tré par l'ensemble Hilliard : Véronique Daine semble avoir écou­té cet enre­gis­tre­ment durant une sai­son. Ce qui est une façon de se repé­rer dans le temps qui passe car elle tient appa­rem­ment un jour­nal  : une écri­ture comme mal­adroite pour mieux cap­ter l'indicible, l'aliénation dont elle est consciente. Valant mieux que ce à quoi la vie nous a réduits, semble dire Véronique Daine qui n'hésite pas à répé­ter cer­tains mots qui font dès lors comme un refrain lan­ci­nant. C'est que Véronique Daine aspire à être le monde : "On aime­rait ça se répandre crème muqueuse sur les pies le jar­din le monde sans ques­tion ni réponse". Aspiration au calme plat, à un encé­pha­lo­gramme sans relief  ? Au-delà des ques­tions ?

            La        suite "Les inven­taires métho­diques" dit l'amour et sa néces­si­té pour vivre, pré­oc­cu­pa­tion pre­mière de Véronique Daine. L'amour ou le désir… Ce qui ne l'empêche pas, par glis­se­ment séman­tique des mots employés dans ces proses, de mettre en évi­dence cette autre pré­oc­cu­pa­tion, une indi­gna­tion même, le pas­sage à tabac, ayant entraî­né la mort, d'un pri­son­nier dans un com­mis­sa­riat en Belgique. Justice de classe ? Sans doute, mais valable ici et là. En tout cas, l'expression "Extraction de la peur" prend tout son sens. Véronique Daine, disant les choses, ne les craint plus. Éros et Thanatos mêlés, pour le meilleur et le pire, on ne sait… Ce qui per­met­trait à Véronique Daine de dépas­ser sa peur et de retrou­ver les autres : le poème de la page 38 auto­rise le lec­teur à le croire : "l'assiette alu­mi­nium gelée de Panoussis et ce nous nous aimions tant autour de l'assiette intacte qui ne fumait plus".

            "M'endors et mer­veille" témoigne dès le titre d'un beau jeu sur les mots.  Cette suite revient sur l'écriture. Si Véronique Daine semble pri­vi­lé­gier une sorte d'écriture auto­ma­tique ("atta­cher bout à bout les phrases qui se pré­sentent à l'esprit […] être dans le flux de phrases dans le dérou­lant des phrases du monde"), cette pré­fé­rence n'est pas gra­tuite car elle per­met de dire la peur : "l'eau sombre et gla­cée où nageaient toutes les ter­reurs de l'enfance". Renaît ain­si l'évocation de l'actualité comme si tout se mélan­geait : ici une femme de 54 ans condam­née à 10 ans de pri­son pour avoir tué ses deux enfants d'une ving­taine d'années han­di­ca­pés sévè­re­ment comme nous l'apprend une note (pp 72-73). C'est l'occasion de s'interroger sur la jus­tice et de se révol­ter.

            C'est que lut­ter contre le mal est la rai­son de vivre et d'écrire de Véronique Daine ; le mal sous toutes ses formes : méta­phy­sique ou his­to­rique… Il n'est pas éton­nant que le recueil prenne l'aspect d'un réci­ta­tif contre la peur (la suite la plus courte avec ses trois poèmes) et ses conta­mi­na­tions. La peur est extraite, c'est du moins ce qu'apprend la der­nière suite, Joie la petite [fina­le­ment], grâce et pou­voir du poème ? "je par­le­rai comme ça minus­cule en chan­son  certes mais avec ma bouche au cœur".

 

            Servi par une écri­ture ori­gi­nale, ce recueil est pro­pre­ment cap­ti­vant. Par son explo­ra­tion du lan­gage et de la poé­sie

 

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Max ALHAU : Si loin qu'on aille.

 

            Ce recueil est dédié à Annie, la femme aimée. Mais l'important n'est pas là, même si tous les poèmes semblent avoir été écrits pour cette Annie. C'est que le poète coïn­ci­de­rait avec ce désir pro­fon­dé­ment ancré dans l'homme de croire à un au-delà de la vie que les reli­gions exploitent dans ver­gogne. Car com­ment com­prendre le poème limi­naire de cet ensemble ? Mais peut-être le ran­don­neur impé­ni­tent qu'est Max Alhau éprouve-t-il le besoin de jus­ti­fier sa marche dans le pay­sage auprès de celle qui par­tage ses jours, tant le tu auquel il s'adresse pour­rait être lui-même que celle-ci ?

 

            Finalement, ce que trouve Max Alhau à mar­cher (aus­si loin qu'il aille) est réso­lu­ment ter­restre bien que pro­fon­dé­ment méta­phy­sique au moins méta­pho­ri­que­ment. La terre se refuse tou­jours même si elle fut nôtre. Le mar­cheur se dilue dans l'espace qu'il tra­verse ("… il ne reste plus de nous /​ que cette cou­leur si pâle /​ dénon­çant notre absence"). Ce qui ne va pas sans un cer­tain mys­tère : "Seul, on n'a plus le choix : /​ on ne mar­chande pas /​ ses rêves". Qu'est-ce que mar­chan­der ses rêves ? Max Alhau n'en dit rien. Un absent tra­verse la vie ou le pay­sage, on  ne sait jamais rien de nous-mêmes. C'est que lorsqu'on se retourne, on n'aperçoit qu'une ombre qui n'est pas la sienne, "alors même que tu es seul en route".

            La deuxième suite, Quelques empreintes sur le sable, est une leçon de modes­tie ; rien de gran­di­lo­quent dans la ran­donn­née, que du fugi­tif, semble énon­cer Max Alhau.  Mais qu'on ne s'y trompe pas : ce que nous voyons "nous épargne toute céci­té". Une strophe exprime par­fai­te­ment la phi­lo­so­phie de Max Alhau : "lI suf­fi­ra de pas­ser /​ la fron­tière /​ pour com­prendre /​ qu'en arrière /​ nous aurons rayé le temps /​ de notre pers­pec­tive /​ et que l'oubli /​ nous pré­ser­ve­ra /​ à jamais /​ de toute absence". C'est expri­mé sim­ple­ment mais le poète maî­trise par­fai­te­ment le sens du rythme. Max Alhau refuse de mar­cher dans un monde inté­res­sé, il adhère à l'instant ; il se situe "en contre-bas du temps".

            Le troi­sième ensemble de poèmes, En d'autres lieux, au jour le jour, même s'il parle d'endroits hors normes (la Savoie, la Martinique…), cultive la même modes­tie : "La porte n'ouvre sur  rien, /​ sinon sur le vide ou l'infini". Ces deux vers carac­té­risent un  pay­sage de Savoie, un moment rare ; mais il en est d'autres comme  "… le regard por­té /​ vers d'invisibles som­mets /​ déjà per­dus, déjà si proches" ou "Mais mal­gré tout per­siste /​ cette ardeur à pré­ser­ver /​ ce qui reste du voyage". Ou alors, ça parle de la Martinique : "puisqu'il y a lieu /​ de miser sur l'impossible, /​ de fondre dans la lumière /​ l'ombre qui nous cerne en vain". Car Max Alhau n'en finit pas de miser sur les mots "pour convoi­ter l'inespéré".

 

            Au final, le poète com­mu­nique bien au lec­teur l'ivresse et le ver­tige qui se sai­sissent lors de sa marche. Ivresse et ver­tige indi­cibles. Et leur (in)certaine gra­tui­té qui n'est pas négli­geable dans cet uni­vers où l'argent est roi : car c'est la seule liber­té (ines­ti­mable) qui nous reste…

 

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Béatrice MARCHAL : Résolution des rêves.

 

            Le titre de ce recueil ren­voie-t-il à la réa­li­té ? Le rêve est-il un pro­blème à résoudre ? Dès le pre­mier poème de  Résolution du rêve I , Béatrice Marchal ren­voie à l'écriture : "lettres, syl­labes et mots". S'agit-il de rêves éveillés ou de rêves trouant le som­meil ? Il sem­ble­rait que l'hypothèse du début de la ques­tion soit la bonne encore que la matière pre­mière de ces poèmes soit le rêve noc­turne, appa­rait-il, sur lequel (re)travaille Béatrice Marchal. Ou s'agit-il d'une rêve­rie devant le spec­tacle de l'eau dans le monde ? Alors place est faite à "l'énigme /​ des loin­tains tan­dis que s'avance la nuit" (ce qui ramène à la nuit). La rêve­rie, c'est la conclu­sion du poème, ce que la contem­pla­tion du réel ins­pire comme idée, comme réso­lu­tion. Dans Résolution du rêve II, Béatrice Machal s'interroge : Que peut-elle ?  Quel sera le prin­temps pro­chain ? (même si le poème sui­vant apporte une hypo­thé­tique réponse…) Une strophe  apporte une réponse (pro­vi­soire ?) : "Alors sans masque /​ sans trom­pe­rie, /​ vul­né­rable et intègre, /​ je lais­se­rai s'étendre /​ entre nous un rêve sans bords /​ comme la brume blanche /​ sur les prés dans les soirs d'automne /​ pro­tège dans ses plis /​ contre la nuit pro­chaine /​ une vie innom­brable." (p 38). Mais qui est ce nous ? L'amour recher­ché ? Ou le lieu indis­cu­table où vivre, où pro­té­ger le bon­heur ? Avec pudeur, Béatrice Marchal ne répond pas à ces ques­tions. Tout au plus, laisse-t-elle pla­ner un doute ; au lec­teur alors d'imaginer… Qu'est alors ce tri­bu­nal de la Réalité ? La luci­di­té ? Béatrice Marchal dirait la fra­gi­li­té de la vie… Résolution du rêve III emmène le lec­teur au Canada (l'hiver cana­dien, les rues d'Ottawa…) sans qu'il en sache plus. La fin de l'histoire n'est pas dite : la pudeur prend alors la forme de l'élégie, ce qui rend le recueil atta­chant.

            La suite finale, Ce qui reste, sert de conclu­sion au recueil. L'amour tout court, l'amour en trop, l'amour de la vie : mêlés aux menaces, limites et peurs diverses car le temps a pas­sé et passe tou­jours. Souvenirs et mort(s) mêlés : c'est l'émotion à l'état pur car la poé­sie est aus­si par­tage de l'émotion… L'écriture est déli­cate ce qui est la rai­son pour laquelle je n'aurai fait qu'effleurer ces poèmes qui appellent la rete­nue.

 

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            Tous ces titres peuvent peuvent se pro­cu­rer direc­te­ment chez l'éditeur : 25 rue Pradier, 75919 Paris ou sur le site www​.lher​be​qui​tremble​.fr (onglet com­man­der).

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