> Fil de lectures de Lucien Wasselin : Louis-Combet, Moulin et Loubert, Dunand, Marc, Audiberti

Fil de lectures de Lucien Wasselin : Louis-Combet, Moulin et Loubert, Dunand, Marc, Audiberti

Par |2018-08-16T22:24:46+00:00 5 juillet 2015|Catégories : Critiques|

 

 

Claude Louis-Combet : "Le nu au tran­sept".

 

          Comment écrire la contra­dic­tion entre la foi et la ten­ta­tion, entre le vœu de  chas­te­té et le désir char­nel ? Comment incar­ner ce qui n'est qu'une abs­trac­tion ? Claude Louis-Combet ima­gine un dis­po­si­tif fic­tion­nel qui lui per­met un récit plau­sible pla­cé sous le signe de la psy­cho­lo­gie des pro­fon­deurs. Deux vieux amis, ayant connu la même édu­ca­tion reli­gieuse, contemplent après avoir dîné, la repro­duc­tion d'une œuvre de Gustave Courbet, La Baigneuse à la source, contem­pla­tion qui va être le pré­texte pour celui qui est deve­nu prêtre, de racon­ter à l'autre (qui a aban­don­né le pro­jet d'accéder à la prê­trise), un sou­ve­nir remon­tant à sa jeu­nesse. Réalité ou, plus vrai­sem­bla­ble­ment, fan­tasme ? Peu importe, le dis­po­si­tif est effi­cace, ser­vi par la langue pré­cise de Claude Louis-Combet.

          Joseph, le prêtre, fait son ser­vice mili­taire à Bourges où il fré­quente assi­dû­ment la cathé­drale pour assis­ter aux offices ou pour se recueillir. Jusqu'au jour où, sor­tant de la cathé­drale, il est sui­vi, dit-il, par une femme entiè­re­ment nue. L'apparition va se repro­duire régu­liè­re­ment jusqu'à la fin de ses obli­ga­tions mili­taires sans que jamais il ne cède à la ten­ta­tion, se repro­duire dans divers lieux de la cathé­drale (un confes­sion­nal, une cha­pelle funé­raire avec un gisant, sur une croix…), les scènes éro­tiques variant à chaque fois dans une folle sub­ver­sion…

          Le texte de Claude Louis-Combet n'est que pré­texte à une interrogation/​description des pro­fon­deurs de l'être croyant. On devine qu'il n'y a là nulle gra­tui­té, nulle com­plai­sance  car la bio­gra­phie de l'auteur nous apprend  qu'il a renon­cé à la prê­trise, qu'il a refu­sé l'amour divin pour des amours plus ter­restres. Le Nu au tran­sept, s'il est une explo­ra­tion de la psy­cho­lo­gie des pro­fon­deurs telle que Jung a pu la théo­ri­ser, est aus­si une exal­ta­tion de la femme et de l'éros. Claude Louis-Combet prête à son per­son­nage une expé­rience mys­tique qui est la sienne, celle qu'il a menée jusqu'au bout : la femme n'est pas une créa­ture lubrique mais la "déten­trice  d'un noyau de mys­tère dont la révé­la­tion était essen­tielle pour la connais­sance de soi" (p 57). Ce qui peut paraître blas­phé­ma­toire aux yeux d'un croyant mais qui n'est que la ferme contes­ta­tion de l'anathème jeté sur la femme par la reli­gion (les reli­gions ?), ana­thème qui n'est qu'une erreur ins­crite his­to­ri­que­ment tant le désir et la jouis­sance sont des élé­ments consti­tu­tifs de l'être humain. Le pro­blème alors est de savoir ce que l'individu  fait de ce désir, ce qu'il en fait de socia­le­ment accep­table à un moment don­né de l'Histoire, de socia­le­ment et d'individuellement utile… On com­prend alors que dès les pre­miers mots de son récit Claude Louis-Combet  parle de "théo­lo­gie de la sub­ver­sion".

          À la néces­saire impu­deur des des­crip­tions dues à l'auteur cor­res­pondent les pho­to­gra­phies d'Yves Verbièse qui ponc­tuent le récit, images carac­té­ri­sées par la sur­im­pres­sion de frag­ments éro­tiques appa­rais­sant sur des vues de sculp­tures reli­gieuses ou de mobi­lier cultuel. Le contraste et la conver­gence pré­sents dans les pho­to­gra­phies sou­lignent bien l'ambiguïté des pro­pos de Joseph tout comme ils mettent en relief le côté équi­voque de ce qui est rap­por­té : réa­li­té ou fan­tasme ? L'éditeur rap­pelle que Claude Louis-Combet avait consa­cré son Chemin des vani­tés aux pho­to­gra­phies d'Henri Maccheroni (qui a réa­li­sé envi­ron 2000 cli­chés du sexe d'une femme) et c'est après la décou­verte de cette œuvre qu'Yves Verbièse envoya à Claude Louis-Combet cette suite de pho­to­gra­phies qui impres­sion­nèrent for­te­ment l'écrivain puisqu'il rédi­gea rapi­de­ment Le Nu au tran­sept… Ce qui éclaire la genèse de l'œuvre.

          Le Nu au tran­sept est un livre qui met en évi­dence que l'on sait peu de choses sur l'homme et son fonc­tion­ne­ment.  Tout au plus, quelque chose comme l'écume d'une vague du grand océan… Une écume que se dis­putent les psy­cho­logues, les éco­no­mistes, les reli­gieux et autres spé­cia­listes auto-pro­cla­més… L'étrange est que ce soit par  l'expérience mys­tique que l'on par­vient à en savoir un peu plus. Étrange ? pas tant que cela, puisqu'il existe des mys­tiques sans dieux…

 

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Claude Louis-Combet, Le Nu au tran­sept, avec des pho­to­gra­phies d'Yves Verbièse. L'Atelier contem­po­rain édi­teur, 96 pages, 15 €.  En librai­rie.

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Jacques MOULIN & Ann LOUBERT : "Portique".

 

          Ce livre de Jacques Moulin se pré­sente comme un ensemble de cinq poèmes en prose, sans ponc­tua­tion et se don­nant pour objec­tif de décrire, de la façon la plus objec­tive qui soit, l'activité por­tuaire et plus par­ti­cu­liè­re­ment celle des por­tiques qui chargent et déchargent les conte­neurs… Ballet aérien qui des­sine sur le ciel d'étranges signes qui se maté­ria­lisent et se figent sur la plate-forme du porte-conte­neurs ou sur le quai… Le texte grouille, on passe d'un groupe de mots à l'autre sans tran­si­tion et, pour­tant, la réa­li­té décrite dif­fère à chaque fois :  "Docks dockers     Groupage dégrou­page     Boîtes à dépla­cer comme rochers tom­bés de car­gai­sons loin­taines".  Cette frag­men­ta­tion du texte n'est pas sans rap­ports avec l'activité des por­tiques du port : l'ensemble peut don­ner une impres­sion de pagaille, de désordre, cent objec­tifs divers étant pour­sui­vis en même temps.

          Chaque "strophe" est pré­cé­dée d'un des­sin d'Ann Loubert. Ce qui frappe, c'est le fort contraste entre le poème (cet ensemble de groupes de mots jux­ta­po­sés) et le des­sin. Autant le pre­mier est vivant, tra­ver­sé de bruits et de mou­ve­ments, autant le second est sta­tique, vide… Le pre­mier est tra­ver­sé par l'homme (le "por­ti­queur", ain­si appelle-t-on sur les quais le conduc­teur de cette étrange machine), les lumières : "gyro­phares falots pro­jec­teurs", les sons : "cages à poules qui crient" ou "le cri du i des pou­lies", le souffle : "Le por­tique a poi­trail de tau­reau et souffle sa vigueur à la face du monde"… : tout est dit, rien n'échappe à Jacques Moulin qui écrit ain­si le poème du por­tique. Tandis qu'Ann Loubert des­sine cette machine en un ins­tan­ta­né vide de tout humain : les quais se réduisent à un jeu de lignes : droites, bri­sées, hori­zon­tales, ver­ti­cales, obliques, courbes par­fois ou arron­dies (pour simu­ler le mou­ve­ment ?)…

          Il faut aus­si remar­quer que le for­mat du texte est à l'image du conte­neur, rec­tan­gu­laire tout comme le livre revêt un  for­mat à l'italienne. Lointaine évo­ca­tion d'un spa­tia­lisme tem­pé­ré ? Remarque qui nous amène à évo­quer l'exposition, Traits com­muns, d'Ann Loubert et de Clémentine Margheriti et à dire deux mots du cata­logue édi­té par L'Atelier contem­po­rain lors de cette expo­si­tion qui s'est tenue à Paris du 14 octobre au 2 novembre 2014. David Collin y écrit :  "Dans le tra­vail d'Ann Loubert le blanc a autant d'importance que le trait. Et par­fois davan­tage". C'est le cas ici dans ce livre rare.

 

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Jacques Moulin & Ann Loubert, Portique. L'Atelier contem­po­rain édi­teur, 64 pages (impri­mées sur une seule face), 10 €.  Dans les excel­lentes librai­ries ou sur com­mande via le site www​.​r​-dif​fu​sion​.org

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          Michel  DUNAND : J'ai jar­di­né les plus beaux vol­cans.

 

    Ce livret se pré­sente sous la forme d'un car­net à la réglure Seyès. Ce n'est pas impri­mé mais ça repro­duit (sans doute en off­set) la cal­li­gra­phie appli­quée d'un éco­lier (trop ?) sage. On pense immé­dia­te­ment à des notes prises au jour le jour au cours de voyages ou lors de la fré­quen­ta­tion d'œuvres de l'esprit (romans, poèmes, pein­tures…). Deux car­nets semblent com­po­ser ce recueil aty­pique. Le pre­mier se donne l'apparence d'un car­net de route en Amérique (USA, Mexique, Haïti, Amérique latine, Cuba…), le second est plus euro­péen. Mais s'agit-il de voyages réels ou ima­gi­naires à tra­vers peintres et poètes ? Je pen­che­rai plu­tôt pour un mixte des deux inter­pré­ta­tions car Michel Dunand passe aux aveux dans la der­nière page : il affirme "lais­ser, le plus sou­vent, la parole à cer­tains de [ses] com­pa­gnons de route, ou de [ses] guides". C'est donc un homme de par­ti-pris qu'on trouve dans ces notes ; ain­si pour la par­tie amé­ri­caine, le lec­teur découvre les poètes de la beat géné­ra­tion, Hemingway, Bukowski et quelques autres  ou les peintres Hopper, Basquiat… C'est plus un auto­por­trait de Michel Dunand (une façon ori­gi­nale de se dire à tra­vers les autres) que la des­crip­tion, for­cé­ment limi­tée, d'un conti­nent. Mais le lec­teur peut légi­ti­me­ment s'interroger : fait-on vrai­ment le néces­saire pour éra­di­quer la misère ? Ou le sys­tème poli­ti­co-éco­no­mique en place n'en pro­duit-il pas en conti­nu ? Au fur et à mesure que cer­tains échappent à cette misère dont parle si bien Guillevic dans Gagner ? Je ne tiens pas ces pro­pos, à charge contre Dunand puisqu'il remarque à la fin d'une page : "San Francisco /​ 52000 sans abris /​ en 1999". Il serait sans doute inté­res­sant  de savoir com­bien il y en a en 2015… Même s'il est prompt à dégai­ner contre les erreurs pas­sées de cer­tains : après avoir défi­ni, non sans un cer­tain humour noir, Staline comme le père idéal, il écrit : "Les saints ont par­fois du sang sur les mains", après avoir vu L'autoportrait avec Staline de Frida Khalo…  Le por­trait de Dunand est donc com­plexe…

     Et sur­tout, com­ment com­prendre ce conseil "Verrouillez très atten­ti­ve­ment votre incons­cient" ? Le peut-on ? Ces car­nets sont une invi­ta­tion à la médi­ta­tion. Dans un temps de vitesse folle… Vers quoi court-on ?

 

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Michel Dunand, J'ai jar­di­né les plus beaux vol­cans. Érès édi­tions, col­lec­tion Po&Psy, non pagi­né, 10 €. (Sur com­mande chez l'éditeur : 33 av Marcel Dassault. 31500 Toulouse).

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Alain MARC : "Chroniques pour un poé­sie publique" pré­cé­dé de "Mais où est la poé­sie ?"

 

    Dés 1990, Alain Marc forge le concept de poé­sie publique. À par­tir de 1996, il com­mence à écrire des chro­niques qui seront publiées dans la revue Contre Vox… Jusque 2000, cinq chro­niques paraî­tront ain­si dans ce pério­dique, avant que les quatre pre­mières ne soient réédi­tées sous forme de tracts qui seront dis­tri­bués lors de diverses mani­fes­ta­tions ou envoyés à quelques poètes, pen­dant une dizaine d'années. C'est dire qu'Alain Marc est avant tout un mili­tant qui ne se contente pas de déplo­rer, comme beau­coup de poètes, la désaf­fec­tion du public pour ce genre lit­té­raire. La réunion en un volume de textes écrits sur plu­sieurs années et trai­tant de sujets dif­fé­rents rend dif­fi­cile la lec­ture de"Chroniques pour une poé­sie publique". Mais cette lec­ture reste sti­mu­lante de la pre­mière à la der­nière page. Et s'il fal­lait résu­mer l'ensemble par quelques mots, ce serait : "J'hésite d'ailleurs à me pré­sen­ter comme poète tel­le­ment les images que véhi­cule ce mot sont désuètes".

    L'ouvrage est divi­sé en deux par­ties. La pre­mière, inti­tu­lée "Mais où est la poé­sie ?" reprend les cinq chro­niques don­nées dans Contre Vox, neuf articles très divers (du pla­giat opé­ré par un chan­teur qui connaît le suc­cès à la situa­tion édi­to­riale de la poé­sie) et les échos d'un pre­mier débat dont une par­tie a été publiée à la fin des années 90 (cf p 223, Préalables). La seconde regroupe une sorte de jour­nal fait d'un mon­tage de réflexions, de cita­tions et de bribes plus ou moins courtes… C'est clas­sé en six ensembles de lon­gueur variable (de 4 à 40 pages) et s'étalant sur des périodes allant de 7 à 25 ans. Et c'est com­plé­té par un article de 1991, "Une poé­sie publique est-elle pos­sible ?" qui reprend sous une forme syn­thé­tique les élé­ments abor­dés aupa­ra­vant. C'est dire que ce livre témoigne d'une longue réflexion et qu'il mérite atten­tion.

    La poé­sie publique serait, selon Alain Marc, la solu­tion à la désaf­fec­tion signa­lée pré­cé­dem­ment. À la double condi­tion, pré­cise l'auteur, qu'une nou­velle thé­ma­tique expri­mant les pré­oc­cu­pa­tions actuelles du plus grand nombre (le chô­mage, l'écologie, les injus­tices, la misère, les guerres, le racisme…) soit exploi­tée par des poètes de plus en plus nom­breux d'une part (mais reste le pro­blème de la façon d'aborder ces thèmes et reste encore à défi­nir le rap­port de cette nou­velle poé­sie avec la poé­sie des pro­fon­deurs) et que, d'autre part, de nou­velles moda­li­tés de dif­fu­sion de la poé­sie voient le jour. Comme la lec­ture publique par exemple, si les poètes savent évi­ter les tra­vers de la lec­ture telle qu'elle est pra­ti­quée habi­tuel­le­ment par les poètes eux-mêmes et une nou­velle façon d'aborder l'édition (cibler le public, évi­ter les tirages luxueux et les grands papiers, renon­cer à la page qua­si vierge qui a ten­dance à deve­nir un tic d'écriture…). Les deux condi­tions sont sou­vent liées. Alain Marc pour­fend sur­tout l'hermétisme et le "haut lan­gage" dans les­quels se com­plaisent trop de poètes, le fonc­tion­ne­ment de ces der­niers en cercle fer­mé (qui écrivent pour leurs sem­blables). Etc. On ne peut qu'adhérer à de telles reven­di­ca­tions tant les constats qui les sous-tendent sont par­ta­gés.

    On reste impres­sion­né par la quan­ti­té d'informations trai­tées par Alain Marc et par la diver­si­té des cita­tions si bien que l'on est quelque peu gêné car il y a tou­jours quelque chose qu'on n'a pas lu ! Mais ce qui est dit ou cité de Maïakovski, d'Aragon ("il faut s'adresser à des mil­lions d'hommes"), de Sartre (qui pose les bonnes ques­tions sur la poé­sie), de Dylan Thomas, de Pasolini… est remar­quable et bien sot celui qui ne par­ta­ge­rait pas ces pro­pos. Si le concept de poé­sie publique est atti­rant, on peut se deman­der si celle-ci est suf­fi­sante pour effa­cer le divorce entre le public et la poé­sie.  Et ce, pour diverses rai­sons. Tout d'abord parce qu'un lec­teur poten­tiel sur deux ne lit pas un livre par an ! Ensuite et en vrac : la poé­sie publique réus­si­ra-t-elle à contrer l'aliénation des esprits ? La culture n'est-elle pas une arme pour vaincre l'aliénation (même si Gramsci et Bourdieu ont mis jus­te­ment en garde les citoyens  contre tout angé­lisme) ?  Que le poète ne sache pas pro­duire une mar­chan­dise ven­dable appelle cette ques­tion : et si la socié­té tout entière tour­née qu'elle est vers le pro­fit rapide pous­sait les citoyens/​consommateurs vers des pro­duits flat­tant les ins­tincts qu'elle pré­sente comme les seuls légi­times ? Et si la poé­sie deve­nait un moyen de com­battre l'aliénation ? Etc.

    Pour résu­mer en rai­son­nant… Dans son inter­ro­ga­tion sur les rap­ports entre la poé­sie et la science, Alain Marc fait un paral­lèle entre poé­sie et résis­tance que lui ins­pire l'ouvrage de Jacques Gaucheron.. Il en extrait une phrase qui décrit bien, semble-t-il, la situa­tion : "encore aujourd'hui sans doute est-il des esprits qui ne conçoivent pas qu'il puisse exis­ter une poé­sie en-dehors du cou­rant spi­ri­tua­liste". Certes. Mais depuis long­temps la poé­sie n'existe plus, il n'existe que des poé­sies. L'analyse que fait Alain Marc du livre de Gaucheron est juste et bonne à entendre. Mais cela n'explique pas la désaf­fec­tion du public à l'égard de la pro­duc­tion poé­tique dont une part échappe à ce que dénoncent Jacques Gaucheron et Alain Marc. En pour­sui­vant le rai­son­ne­ment de ces der­niers, on en arrive à la poli­tique qui est alors res­pon­sable de cet état de fait. Les poli­tiques (c'est-à-dire les par­tis de gou­ver­ne­ment) acceptent le capi­ta­lisme avec le résul­tat que l'on sait au moment des élec­tions : l'alternance pour que tout reste pareil… Mais le règne de l'argent s'est éten­du : on ne crée, on ne vend que ce qui flatte les besoins élé­men­taires des humains.  Quelle est la place de la poé­sie dans ce monde ?

    Ou, pour dire les choses autre­ment… C'est pen­dant l'occupation nazie que la poé­sie s'est déve­lop­pée en France jusqu'à atteindre un niveau qui ira decres­cen­do ensuite. La poé­sie de contre­bande par­lait clai­re­ment (bien qu'elle fût cryp­tée) à tout un peuple. En Union Soviétique, de la mort de Staline à l'implosion du pays, la poé­sie s'est impo­sée jusqu'à connaître un suc­cès popu­laire (Evtouchenko, Voznessenski…). Depuis, avec les oli­garques, la vague est retom­bée ; on connaît l'anecdote : les Moscovites ache­tant des revues por­no­gra­phiques dans le métro. Tout ça pour en arri­ver là ! D'où cette hypo­thèse qui mérite d'être exa­mi­née de près : la poé­sie ne peut trou­ver son public que dans des condi­tions his­to­riques par­ti­cu­lières. Il y aurait encore bien des points qui inter­rogent à rele­ver dans le livre d'Alain Marc comme cette condam­na­tion de la mise en chan­sons de poèmes dont Aragon disait qu'elle consti­tuait une "forme supé­rieure de la cri­tique poé­tique". Jean Ferrat, en par­ti­cu­lier, s'attire les foudres d'Alain Marc, Ferrat qui, avec quelques autres, a contri­bué à faire des­cendre la poé­sie dans la rue et à faire qu'elle passe à la radio… De même, sans un Bernard Ascal (dont Alain Marc dit que son tra­vail  "nuit à la poé­sie"), com­bien d'auditeurs igno­re­raient cette "cri­tique" sin­gu­lière de la poé­sie ? On peut donc ne pas par­ta­ger tous les juge­ments et points de vue d'Alain Marc sans pour autant reje­ter ses constats et ses démons­tra­tions… Ce qui met en évi­dence le mérite de son ouvrage : il sus­cite la dis­cus­sion et la recherche de solution(s).

    "Pour une poé­sie publique" est un livre rare et à défendre pour les pro­blèmes qu'il aborde. Il appelle impli­ci­te­ment à une réflexion col­lec­tive. Le chan­ge­ment n'est sans doute pas pour demain mais nul ne peut se satis­faire de la situa­tion actuelle des poètes et de la poé­sie. Mais ce  chan­ge­ment n'est-il pas lié à un chan­ge­ment poli­tique en pro­fon­deur, à une remise en cause radi­cale du capi­ta­lisme qui, s'il per­dure, conti­nue­ra à pro­duire les mêmes effets, peut-être même en pire ? Le débat est ouvert…

 

NB : Pourquoi avoir impri­mé  en aus­si petits carac­tères ce livre ? Sa lec­ture est un véri­table cal­vaire pour ceux dont la vue baisse : les lunettes ne font pas de miracles !

 

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Alain Marc, "Chroniques pour un poé­sie publique" pré­cé­dé de "Mais où est la poé­sie ?". Les Éditions du Zaporogue, 236 pages, PNI. 

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Jacques AUDIBERTI : "Le globe dans la main".

 

   Jacques Audiberti, qui connut le suc­cès au théâtre dans les années 50-60 du siècle der­nier, est bien oublié de nos jours. Même la chan­son de Claude Nougaro reste mécon­nue… Pourtant son œuvre est consi­dé­rable et en 1952 il éla­bo­ra l'abhu­ma­nisme avec l'écrivain ita­lien Beniamino Joppolo et le peintre Camille Bryen : mais cette "doc­trine" est igno­rée aujourd'hui de la plu­part des lec­teurs. Dans un ouvrage por­tant ce titre (Gallimard, 1955), il défi­nit l'abhumanisme de la manière sui­vante : "C'est l'homme accep­tant de perdre de vue qu'il est le centre de l'univers. Et peut-être aus­si qu'il n'est plus le centre de l'univers". L'homme n'a donc plus la pri­mau­té dans le cos­mos : si cette remarque ne fait plus hur­ler actuel­le­ment, c'est qu'elle est lar­ge­ment par­ta­gée par une grande par­tie de la popu­la­tion sen­sible aux thèses éco­lo­giques pour ne citer que ces der­nières. L'écologie ne pro­clame-t-elle pas que ce qui importe c'est la nature ? L'homme est deve­nu cou­pable de tous les maux qui mettent en dan­ger la pla­nète : l'homme alors qu'il s'agit d'un sys­tème éco­no­mique ! Thèses qu'il ne faut donc pas confondre avec le capi­ta­lisme vert car dans cette expres­sion il y a le mot capi­ta­lisme et tout ce que cela sup­pose en termes de course au pro­fit et de la place de l'homme comme maître du monde… Mais cela méri­te­rait une longue dis­cus­sion ; place donc à Audiberti.

   Le Globe dans la main donne à lire cinq des articles qu'écrivit Jacques Audiberti pour le pro­jet d'ency­clo­pé­die qu'avait l'éditeur Joseph Foret. Les deux pre­miers textes, L'amour et La méde­cine, paraî­tront res­pec­ti­ve­ment fin 1950 et au prin­temps 1951 sous forme de fas­ci­cule d'une tren­taine de pages ; mais l'entreprise s'arrêta là. Les trois autres textes, La guerre, La science et La poli­tique, ne parurent pas, ce sont donc des qua­si-inédits retrou­vés dans les papiers de Jacques Audiberti (qua­si parce que, écrit Bernard Fournier, repris peu ou prou dans les œuvres ulté­rieures d'Audiberti, notam­ment  dans L'Abhumanisme) ; ce qui fait l'intérêt prin­ci­pal de cette édi­tion… Bernard Fournier, qui est le pré­sident de l'Association des Amis de Jacques Audiberti, dans son avant-pro­pos très détaillé raconte la genèse de cette ency­clo­pé­die incom­plète et ana­lyse briè­ve­ment les cinq textes d'Audiberti…

   L'amour offre une vision ico­no­claste des choses  à tra­vers les tra­vaux cités (Frazer, S de Beauvoir) et les exemples ana­ly­sés (Héloïse et Abélard, Maria Goretti) : le point de vue est sérieux, mais c'est pour mieux démon­ter les rela­tions amou­reuses et désa­cra­li­ser ces fameux rap­ports et la pro­créa­tion. D'ailleurs le ton est sar­cas­tique à sou­hait : "On se marie, c'est juré, croix, cra­chat, tant pis pour la car­pette" ou "… les sper­ma­to­zoaires […] avec une tête vrilleuse et une queue gou­ver­nante, se pré­ci­pitent dans une rivière de liquide blanc (tous les sper­ma­to­zoïdes, même des Noirs, sont de race blanche) vers la terre de Canaan, la riche Lombardie, la matrice femelle. Ces lurons ont leur Moïse, leur Bonaparte, leur cham­pion de plat ventre. C'est celui d'entre eux qui, le pre­mier, par­vient à l'ovule. Il s'y enfonce." L'homme est ain­si remis à sa juste place. D'ailleurs Fournier résume bien le style d'Audiberti : "… un  style à nul autre pareil, fait de lyrisme mâti­né de tri­vial dans des phases méan­dreuses…" .

    Jacques Audiberti s'insurge contre une méde­cine qui ne ferait que répa­rer ce que l'incurie des hommes a pro­vo­qué. Le texte est éblouis­sant d'un savoir dans lequel Audiberti nage comme un pois­son dans l'eau, mais cette docu­men­ta­tion extra­or­di­naire dépasse l'entendement du lec­teur qui, sou­vent, est sub­mer­gé… Jacques Audiberti se gausse de cer­taines ten­dances de la méde­cine qui, pour éra­di­quer les mala­dies, inter­di­rait bien aux patients poten­tiels de naître ! Encore une fois, tout cela ne va pas sans humour : "La méde­cine mili­taire ne com­mence à se réha­bi­li­ter qu'à l'instant où elle se pré­oc­cupe enfin d'empoisonner phar­ma­ceu­ti­que­ment l'ennemi ou de le vola­ti­li­ser élec­tro­ni­que­ment. À Hiroshima […], elle barre d'un seul coup des dizaines de mil­liers de can­di­da­tures à la tuber­cu­lose ou à la sal­pin­gite, sans par­ler des entorses éven­tuelles ou confir­mées" ou à pro­pos des microbes "Très amu­sant, de pen­ser que Léon Gambetta, par exemple, quand à la tri­bune  il par­lait ou le maré­chal de Saxe, à l'instant de mana­ger sa petite amie, ils étaient, l'un et l'autre, far­cis de ces gigan­tesques ani­maux se livrant à leurs tra­fics propres…"

   Que dire des autres textes, sinon qu'ils se lisent avec le même bon­heur tant l'écriture est jubi­la­toire, Audiberti n'épargnant rien. Et sur­tout pas, dans La guerre, la folie guer­rière des hommes qui est sans fin puisque la guerre renaît sans cesse quelque part dans le monde et sur­tout, aujourd'hui, alors que l'industrie de l'armement est flo­ris­sante et néces­saire  à la sur­vie des pays indus­tria­li­sés  c'est-à-dire à celle des mar­chands de canon ! Les pre­mières pages de La guerre sont pro­phé­tiques : elles semblent avoir été écrites aujourd'hui.

   Bernard Fournier sou­ligne dans son Avant-Propos qu'Audiberti pense que la science ne peut être auto­nome : "L'idée tient mal, d'une science qui régne­rait par elle-même, féconde et pour­tant puris­sime, esca­la­dable quoique invio­lée". Ces lignes ont été écrites il y plus d'un demi-siècle ! Et pour­tant, aujourd'hui, la science, dans ses dif­fé­rentes décli­nai­sons (sciences dures, sciences humaines, éco­no­mie, etc) pré­tend à la véri­té  – via les jour­na­listes aux ordres – pour mieux asser­vir les chers audi­teurs, les chers télé­spec­ta­teurs, les chers lec­teurs à… quoi donc ? Je le laisse devi­ner… L'écriture d'Audiberti dans La science est très culti­vée parce que truf­fée de réfé­rences aux dif­fé­rentes cultures qui existent à la sur­face de la pla­nète. Mais Jacques Audiberti reste très cir­cons­pect à l'égard de ces cultures car il n'a en tête que l'abhumanisme (une doc­trine par­mi d'autres). Cependant, la méfiance qu'il exerce à l'égard de Lénine ou du Capital de Marx n'est pas sans poser pro­blème : est-ce ain­si rédhi­bi­toire de s'appeler Lénine plu­tôt que Guizot par exemple, d'avoir lu Le Capital plu­tôt que Maurras  ? C'est la ques­tion qu'on peut se poser de nos jours… Qui a lu Marx aujourd'hui par­mi ceux qui plas­tronnent à la télé­vi­sion ? Dois-je le dire : j'ai lu Marx (pas dans sa tota­li­té) mais aus­si ses oppo­sants. Jacques Audiberti ne le dit pas : quelle est l'infériorité congé­ni­tale du maté­ria­lisme his­to­rique ? "L'idée tient mal d'une science qui régne­rait par elle-même, féconde et pour­tant puris­sime…". Certes, c'est là une condam­na­tion sans réserves des pré­ten­tions de la science… Mais Audibert ajoute de suite : "Le pro­fes­seur Langevin s'empressait à mettre la sienne, de science, sous le patro­nage du maté­ria­lisme his­to­rique, c'est-à-dire d'un dogme reli­gieux gou­ver­ne­men­tal". (Comme si la libre entre­prise et la course au pro­fit n'étaient pas des dogmes reli­gieux gou­ver­ne­men­taux !). Certes, mais cette atti­tude n'empêcha pas le dit pro­fes­seur d'être à l'origine du plan Langevin-Wallon… qui ne fut jamais appli­qué et dont cer­tains se réclament encore aujourd'hui pour jus­ti­fier leurs luttes. Alors ?  Que pen­ser ?  Certes encore, les pro­pos d'Audiberti sont datés. Mais peut-être faut-il se sou­ve­nir de Thomas Kuhn et de sa phi­lo­so­phie des sciences : l'évolution de ces der­nières est dis­con­ti­nue ; dès lors qu'une théo­rie ne peut expli­quer un phé­no­mène quel­conque, il y a chan­ge­ment de para­digme… Et la nou­velle théo­rie per­met d'expliquer le phé­no­mène qui résis­tait à l'interprétation. Et jusqu'au moment où appa­raî­tra un nou­veau phé­no­mène inex­pli­cable… La science n'est donc pas indé­pen­dante des croyances sociales ! Alors il ne nous reste plus qu'à dou­ter de tout ou à adhé­rer à l'idéologie domi­nante (qu'elle soit scien­ti­fique ou poli­tique). La vie étant finie alors que la théo­rie est infi­nie (à l'échelle de la vie humaine !), il ne res­te­rait plus qu'à lut­ter pour amé­lio­rer le sort des pauvres humains que nous sommes en dou­tant du bien-fon­dé des solu­tions pro­po­sées ; de quoi deve­nir schi­zo­phrène… On se prend alors à regret­ter que l'Encyclopédie d'Audiberti soit demeu­rée inache­vée : qu'aurait-il écrit ?

   Paradoxalement, La poli­tique est un texte qui attire pour sa verve lan­ga­gière et qui repousse pour son conte­nu idéo­lo­gique. Audiberti ne fait pas la dif­fé­rence entre l'URSS et Marx ; le pou­vait-il à l'époque où ce texte fut écrit ? Mais il y a plus grave,  si Jacques Audiberti condamne les USA, il ne condamne pas expli­ci­te­ment le capi­ta­lisme théo­rique. Ce mélange de rhé­to­rique ("… le Bien et le Mal, qui se dis­putent les petites filles, nos âmes") et d'analyse ("Cependant, les Expositions Universelles, gran­dioses revues bour­geoises de l'ingéniosité humaine voi­sinent avec la misère et la cruau­té") ne convainc pas. Mais Audiberti a l'intelligence de refu­ser d'être "du côté du bien" ; parce qu'il n'y a ni Bien ni Mal… Ce qui reste à voir ! Et c'est là que son talent éclate : "Troisième terme, allons, montre toi ! Que le génie de l'indifférence mili­tante, hon­neur, ou déshon­neur, de Valéry, se mani­feste en son absur­di­té". Les obs­curs, les sans-grades, les mal-nés sont-ils condam­nés à tou­jours subir, à tou­jours connaître la misère ou les fins de mois dif­fi­ciles ? Le déve­lop­pe­ment sur le droit de vote et l'abstention qui en découle a du moins le mérite de rap­pe­ler que l'abstention est un acte poli­tique de défiance face aux ins­ti­tu­tions car, le soir des élec­tions, on ne comp­ta­bi­lise pas les votes nuls ou blancs et les abs­ten­tions comme des expres­sions poli­tiques, ce qui donne aux suf­frages "expri­més" des % fara­mi­neux. Je ne suis pas loin de pen­ser, comme Jacques Audiberti, que "la lit­té­ra­ture demeure la constance de la France et sa carte maî­tresse".

   Voilà qui nous ramène à l'abhumanisme qui n'a jamais réus­si à chan­ger le monde) ! Jacques Audiberti a-t-il rai­son ? Je l'ignore mais ce livre a des ful­gu­rances qui parlent à l'homme d'aujourd'hui comme celle-ci "… il résulte, des règles actuelles du loto uri­naire, qu'un par­ti, plus il a de voix, moins il a de sièges". À quand la pro­por­tion­nelle ? Voilà qui rap­pelle ce que disait Louise Michel : "Les bul­le­tins de vote empor­tés par le vent avec les pro­messes des can­di­dats ne valent pas mieux que les sagaies contre les canons. Pensez-vous, citoyens, que les gou­ver­ne­ments vous les lais­se­raient si vous pou­viez vous en ser­vir pour faire une révo­lu­tion ?". Il ne faut pas oublier la facul­té du sys­tème capi­ta­liste à récu­pé­rer les pen­sées les plus radi­cales, dès lors qu'il peut en tirer pro­fit… Ces textes ico­no­clastes de Jacques Audiberti sont une invi­ta­tion à repen­ser notre huma­ni­té, notre culture, notre socié­té…  Du tra­vail reste à faire même s'il est à redou­ter que cha­cune et cha­cun prennent dans ces textes des bribes pour les confor­ter dans leurs croyances. C'est dire qu'une vraie lec­ture du "Globe dans la main" reste indis­pen­sable.

 

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Jacques Audiberti, "Le Globe dans la main". Editions Le Bateau ivre, 232 pages, 18 €.

Chez Recours au Poème édi­teurs, Lucien Wasselin a publié : Aragon /​ La fin et la forme,  col­lec­tion L’Atelier du Poème, 2014

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