La revue États pro­vi­soires du poème dresse, dans son numéro 19, un panora­ma rapi­de de la poésie et de la lit­téra­ture russ­es, depuis l’extraordinaire flo­rai­son poé­tique qui a mar­qué ce que l’on a appelé l’Âge d’argent (du début du XXe siè­cle aux années vingt) et enreg­istre en quelque sorte l’acte de nais­sance d’une nou­velle poésie russe en ce début de XXIe siècle. 

C’est peu dire qu’un vol­ume de 125 pages paraît a pri­ori mod­este, et bien fluet, en regard de l’importance à la fois lit­téraire, his­torique et sym­bol­ique de la matière abordée.

C’est pourquoi les édi­teurs ont vraisem­blable­ment, d’abord, choisi de priv­ilégi­er quelques fig­ures, dont cer­taines con­nues, voire légendaires : Mari­na Tsve­tae­va, Ossip Man­del­stam, Dani­il Harms, Elsa Tri­o­let. La revue se donne un rôle à la fois « pat­ri­mo­ni­al », en réac­ti­vant la légende asso­ciée aux noms de Tsve­tae­va et Man­del­stam, et, « pio­nnier », en évo­quant, en dépit de son anci­en­neté (il est mort dans les années trente, pen­dant l’époque stal­in­i­enne), la voix de Dani­il Harms. D’autres encore vien­nent com­pléter, nou­velles, un panora­ma que l’on nous invite implicite­ment à con­sid­ér­er comme celui des poètes actuels de la langue russe : Eugen Kluev, Mari­na Skalo­va, Ivan Viripaev.

Le vol­ume est pris en charge, dans l’ordre alphabé­tique, par Car­o­line Bérenger, Marie-Thérèse Eychart, Jean-Philippe Jac­card, Venus Khoury-Gha­ta, Eugen Kluev, Mari­na Skalo­va et Ivan Viripaev.

Russie. L’Immense et l’intime , États pro­vi­soires du poème, Numéro 19, Théâtre nation­al pop­u­laire & Cheyne édi­teur, 2019, 125 pages.

Il est clair que cer­tains de ces auteurs par­lent en leur nom pro­pre, puisque la revue pub­lie cer­tains de leurs textes, alors que d’autres se font prin­ci­pale­ment les « passeurs », les « com­men­ta­teurs » les « apol­o­gistes » ou les « inter­prètes » de l’œuvre d’un poète, ou d’une poétesse, à qui ils ren­dent hom­mage, quitte à don­ner un tour per­son­nel à cet hommage.

La revue asso­cie donc une ambi­tion cri­tique à une volon­té de par­ticiper à l’entreprise de décou­verte et de pro­mo­tion d’une nou­velle lit­téra­ture, peu con­nue en France.

Et, d’emblée, ce qui frappe le lecteur, c’est avant tout le for­mi­da­ble drame de l’histoire russe. Il est ques­tion d’exil, de dépor­ta­tion, de folie, de mort ; et ce cortège de cru­autés et d’exactions ne sem­ble pas faib­lir en ce début de troisième millénaire.

Car­o­line Bérenger accom­pa­gne Mari­na Tsve­tae­va dans son itinéraire ter­restre, de son exil parisien à son retour en Russie, jusqu’à son sui­cide « dans un vil­lage de Tatarie le 31 août 1941 » (p.37). Le réc­it de cette vie est jalon­né d’extraits tous issus de la tra­duc­tion récente des Édi­tions des Syrtes (Poésie lyrique, 2015).

Jean Philippe Jac­cart nous con­vie à lire un poème de Dani­il Harms, don­né en ver­sion bilingue, texte russe sur la page de gauche et tra­duc­tion en regard (p.24–25). Le cri­tique s’attache à don­ner un sens poli­tique à un poème où revient dans chaque stro­phe l’ensemble de vers suiv­ant : « le concierge aux mous­tach­es noires […] sous la porte cochère / se grat­te de ses mains sales / la nuque sous son bon­net sale / et l’on entend par les fenêtres des cris joyeux / des bruits de pas et le tin­te­ment des bouteilles » (p.25). Le temps passe, la tyran­nie demeure, le concierge (asso­cié à la plu­part des perqui­si­tions) reste en place : est-ce le même, ou un autre qui lui ressem­ble à s’y mépren­dre ? Le cri­tique évoque par ailleurs le des­tin de ce poème, depuis sa créa­tion jusqu’à l’époque con­tem­po­raine, et con­clut de manière pseu­do-sibylline en dis­ant que le concierge est tou­jours là, sur­veil­lant « peut-être aus­si la fête du cen­te­naire de Harms qu’ouvrait Tomochevs­ki du haut de son bal­con en 2005 — an V du règne d’un cer­tain concierge » (p.33).

La poétesse Vénus Khoury-Gha­ta, s’attache, presque en miroir, à évo­quer les des­tins trag­iques de Mari­na Tsve­tae­va et d’Ossip Man­del­stam, en miroir, car, non seule­ment elle traite con­join­te­ment des deux poètes, mais a eu elle-même à vivre, en France, l’expérience douloureuse de l’exil, ampli­fiée par le car­ac­tère si par­ti­c­uli­er, selon elle, du monde des Let­tres en France, puisque l’auteur déclare, à ses débuts et même après, avoir « subi comme Tsve­tae­va le rejet et l’ostracisme d’un cer­tain milieu lit­téraire parisien qui prend les écrivains fran­coph­o­nes de l’étranger pour des intrus » (p.37). De fait l’article accom­pa­gne les deux poètes dans leur marche à la mort, Man­del­stam pour avoir écrit, avec un rare courage : « On n’entend que le paysan du Krem­lin, L’assassin, le mangeur d’hommes », Tsve­tae­va en rai­son de la par­tic­i­pa­tion de son mari aux com­bats de l’armée blanche.

 Marie-Thérèse Eychart pub­lie quant à elle un texte en prose d’Elsa Tri­o­let, qu’elle assor­tit d’une intro­duc­tion (p.73–103). Il s’agit de « La mai­son dans laque­lle nous habitons », extrait de Col­liers. Le texte nous plonge dans le quo­ti­di­en d’Elsa et de Louis, dans le petit apparte­ment qu’ils occu­pent au début de leur vie com­mune. Le réc­it vaut par son pit­toresque, dans la mesure où il met en scène la vie d’une com­mu­nauté bigar­rée de sim­ples gens au sein d’un ensem­ble immo­bili­er aux allures de labyrinthe. Marie-Thérèse Eychart détaille avec bon­heur et per­spi­cac­ité les cir­con­stances entourant la rédac­tion du texte. Par ailleurs Aragon, dans un de ses poèmes, cité p. 73, célèbre l’époque où, pour gag­n­er de l’argent, Elsa fab­ri­quait des colliers.

Les poèmes d’Eugen Kluev (p. 46–59) extraits du recueil Terre verte, sont don­nés en ver­sion bilingue. Le poète sem­ble nous con­vi­er à lire de « petits mys­tères » dans la mesure où, la plu­part du temps, on ne sait qui par­le, et même de quoi il est ques­tion. Les poèmes s’acharnent à s’entourer d’un halo de mys­tère et de men­ace : « La nuit était un champ de ruines ; / dans la cour rav­agée / à l’aveugle trainait le salut / de toutes les lanternes » (p.51). Et encore : « Deux orages se sont ren­con­trés à la fenêtre / et péris­sent dans leur duel » (P.49). Le paysage tel qu’il appa­raît dans ces textes sem­ble investi par la présence d’une forme de men­ace ou de vio­lence. Notons égale­ment la présence d’un univers imag­i­naire à tonal­ité germanique.

Mari­na Skalo­va, dans un long poème inti­t­ulé « L’Air » (p.63–68), exprime une forme de panique : « j’avais besoin il fal­lait que j’ouvre / la fenêtre fasse entr­er de l’air / respire de l’air » (p.63). Cette impres­sion d’urgence, d’étouffement accom­pa­gne la vision d’un monde en décom­po­si­tion, où tout a changé, que l’on ne com­prend pas, ou plus : « des années durant ces pages / étaient Aufk­lärung lumières / éclairant la Prav­da du com­porte­ment / […] main­tenant elles ne dis­ent plus rien / les pages ont avalé leur langue » (p.64). La poétesse nous accom­pa­gne ensuite dans une déam­bu­la­tion aux dimen­sions de la Russie, où appa­rais­sent les indices d’une cat­a­stro­phe général­isée, notam­ment écologique : « sur ces ter­ri­toires il n’y a per­son­ne / peut-être seule­ment quelques éter­nelles colonies / pour veiller sur la dis­pari­tion / du gel éter­nel » (p. 65)

Pour finir, la revue, qui prend ain­si une allure d’anthologie, con­sacre seize pages au poète-dra­maturge Ivan Viri­paev. L’auteur, selon toute apparence, com­pose une sorte de pièce de théâtre sous forme poé­tique. Les voix se mêlent, d’un texte à l’autre, com­posant un univers par­fois déroutant, comme peut l’être celui de Lewis Car­roll : « — Et s’il n’y avait rien / qu’est-ce qu’il y aurait alors ? / — je m’envolerais / en mont­golfière. Loin, loin. / je m’envolerais. Et je vol­erai jusqu’à l’endroit / de ma mère d’où je suis venue au monde. / D’où les enfants vien­nent. Et après je com­mencerai / à devenir plus petite, plus petite / et plus petite jusqu’à ce que je devi­enne / cette chose que j’étais / avant de devenir moi. Et la mont­golfière / aus­si deviendrait petite, petite / jusqu’à ce qu’elle se change en cette chose / qu’elle était avant / de devenir mont­golfière » (p.109).

Ain­si ce numéro d’États pro­vi­soire du poème rem­plit pleine­ment une fonc­tion de « veille poé­tique », en sug­gérant au lecteur de s’engager sur les voies de la poésie russe, un des pays au monde où, il y a peu encore, on lisait le plus de poésie. La revue réus­sit la gageure de sus­citer la curiosité au cours d’une lec­ture stim­u­lante, où l’on oscille entre la sen­sa­tion ras­sur­ante du con­nu, mais du con­nu évo­qué avec art, et pas­sion, et celle, piquante, de la décou­verte et de la nouveauté.

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Didier Gambert

Didi­er Gam­bert, né en 1963. A lu et pra­tiqué la poésie avant de s’en détourn­er pen­dant de nom­breuses années. Spé­cial­iste de lit­téra­ture du 18e siè­cle, en par­ti­c­uli­er de l’œuvre lib­er­taire de Hen­ri-Joseph Dulau­rens (1719–1793), auteur du Com­père Math­ieu ou les Bigar­rures de l’esprit humain (1766), son œuvre la plus con­nue, ain­si que de L’Arretin (1763). Ces deux ouvrages ont été pub­liés chez Cham­pi­on et Her­mann. Revenu à la poésie, il y a quelques années, grâce à la lec­ture d’un poète récem­ment dis­paru. Textes pub­liés dans Lichen, ain­si que dans les antholo­gies Ailleurs et Un Rêve des édi­tions de l’Aigrette.