Daniel Brochard, 13

Par |2021-10-06T12:56:37+02:00 6 octobre 2021|Catégories : Critiques, Daniel Brochard|

Avec 13, court recueil vraisem­blable­ment édité « chez l’auteur », à une époque où trou­ver un édi­teur pour­rait sem­bler facile, tant abon­dent les maisons d’éditions, mais ne l’est pas en réal­ité, et ressem­ble sou­vent à un par­cours par­ti­c­ulière­ment haras­sant, voire décourageant, Daniel Brochard donne à lire un ensem­ble de treize textes, sim­ple­ment numérotés en chiffres romains, qui ne lais­sent pas indifférents.

Dis­tribués sur la page à la manière du poème « Un coup de dés » (la référence à Mal­lar­mé se trou­ve peut-être dans le poème VI : « Le jeu de dés / dans la nais­sance du jour »), les mots for­ment des con­stel­la­tions de signes, par­fois seuls, par­fois assem­blés en groupes excé­dant rarement qua­tre mots :

 

            Mot              dire                 un sens

                                               à l’univers

      dégoupiller un mot                            sur

                                                           une étoile » (I).

Daniel Brochard, 13.

Daniel Brochard, dès ce poème inau­gur­al abor­de le thème cen­tral en poésie, thème qu’il ne lâchera pas dans la suite du recueil, du « mot » et du « langage ».

Le mot est une « grenade » puisqu’on le dégoupille (I), le mot a quelque chose à voir avec une sorte de « big bang » se pro­duisant dans une galax­ie lointaine.

Plus loin on demande de « Fuir les extrêmes de la poésie / les mots sont rudes / une envolée de matière / entre deux hémis­phères » (III). Le recueil a ain­si quelque chose d’un « art poé­tique », mais aus­si quelque chose, sem­ble-t-il, d’un retour d’expérience au con­tact, peut-être rugueux et prob­lé­ma­tique, des mots.

Ain­si le mot est tan­tôt « con­science du doute » (VII) ; ailleurs il est dit qu’il est « Facile de se cacher la tête dans les mots » (X) ; plus loin encore « Les mots / poussent / dans les arbres », et l’on pose la ques­tion « Y a‑t-il un abri pour les mots ? » (XII). Le poème XIII exprime vraisem­blable­ment le mécan­isme de la création :

            Le mot            juste                à trou­ver

                                    L’étincelle.

            Tout se dit par les mots.

            L’univers est né d’un mot

                                    d’une idée

                                    d’une notion. 

 

Ain­si le poète, sans qu’à aucun moment s’installe l’idée qu’il pour­rait s’agir d’un exer­ci­ce vain, pro­pose au lecteur une excur­sion au sein de la galax­ie du lan­gage, dont on devine qu’elle con­stitue pour lui un espace qua­si infi­ni qui a par­tie liée avec le mys­tère, mys­tère que les mots sont cen­sés lever (« Le mot / dit / l’ombre », V), mys­tère que leur ambiguïté promeut par­fois (« Mot phare / Mot / Ment », IV), mys­tère des mots eux-mêmes (« nous ne savons rien des mots », VII), mys­tère de la vie des mots (« Quand le mot / revient / seul. / Il n’est jamais trop tard », V), mys­tère du mot créa­teur de mon­des (« Il y aura l’extrême fin / dans la con­science du tout / un mot comme une délivrance / au tout début du monde », II).

Il va sans dire que la lec­ture de ce mince recueil, de for­mat car­ré, sen­si­ble, mais retenu, sus­cite l’intérêt du lecteur. On y évolue dans un univers dont les com­posantes sont à la fois stel­laires et mar­itimes. On y voit pass­er des voiliers, des bateaux, mais aus­si le temps (« la clep­sy­dre / au cœur de l’étoile », V).

Éclaté, l’univers du poète dis­tribue à sa guise les élé­ment d’un décor imag­i­naire (« Le vent dans les voiles de la nuit », V) dont les motifs revi­en­nent de poème en poème : nuit, étoile, bateau, phare…

Pour finir, une affir­ma­tion presque pas­cali­enne : « Seul le mot dis­sipe l’ennui » (VI).

                       

Présentation de l’auteur

Daniel Brochard

Daniel Brochard est né en 1974 à Parthenay (Deux-Sèvres). Très tôt attiré par le dessin, il décou­vre la poésie à 17 ans. C’est à cet âge que débute une longue mal­adie. Hos­pi­tal­isé en 1994 et diag­nos­tiqué schiz­o­phrène, il suit des études de philoso­phie, puis mène dif­férentes activ­ités. Pein­tre en bâti­ment, saison­nier agri­cole, aide-doc­u­­men­­tal­iste, puis étu­di­ant en Doc­u­men­ta­tion à Bor­deaux, il est recon­nu Adulte Hand­i­capé en 2003. Directeur de la revue de poésie Mot à Maux et bloggeur, il com­mence sérieuse­ment la pein­ture en 2005. Menant de front écri­t­ure poé­tique et pein­ture, il s’oriente aus­si vers le roman. Il vit actuelle­ment à Tal­­mont-Saint-Hilaire (Vendée).

mm

Didier Gambert

Didi­er Gam­bert, né en 1963. A lu et pra­tiqué la poésie avant de s’en détourn­er pen­dant de nom­breuses années. Spé­cial­iste de lit­téra­ture du 18e siè­cle, en par­ti­c­uli­er de l’œuvre lib­er­taire de Hen­ri-Joseph Dulau­rens (1719–1793), auteur du Com­père Math­ieu ou les Bigar­rures de l’esprit humain (1766), son œuvre la plus con­nue, ain­si que de L’Arretin (1763). Ces deux ouvrages ont été pub­liés chez Cham­pi­on et Her­mann. Revenu à la poésie, il y a quelques années, grâce à la lec­ture d’un poète récem­ment dis­paru. Textes pub­liés dans Lichen, ain­si que dans les antholo­gies Ailleurs et Un Rêve des édi­tions de l’Aigrette.
Aller en haut