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Laurent Faugeras, Les Joues mordues

Par |2020-03-21T04:59:50+01:00 21 mars 2020|Catégories : Critiques, Laurent Faugeras|

Les Joues mor­dues de Laurent Faugeras se pré­sente comme un ouvrage élé­gant, illus­tré par des mono­types d’André-Pierre Arnal, qui accom­pagnent agréa­ble­ment la lec­ture.

Le titre choi­si pour le recueil peut sur­prendre, et sur­prend en effet. Il trouve assez rapi­de­ment une élu­ci­da­tion par­tielle : « Les fruits enca­vés se mordent les joues /​ quand les oies passent sans dévier » (p.16). On pense alors à ces pommes blettes que l’hiver rétracte et racor­nit, comme l’âge, ter­ri­ble­ment, peut rétrac­ter les visages humains. Le poète se montre donc sen­sible au pas­sage du temps, des sai­sons, peut-être à leur pou­voir des­truc­teur, alors même qu’il relie par une ver­ti­cale les pommes « encavé[e]s » aux oies volant dans le ciel, « sans dévier ».

Un peu plus loin « La plon­gée des che­mins pour­rait se prendre entre les mains, /​ tenir au creux des joues, s’en aller vers des gloires » (p.22). L’image a un fort carac­tère idio­syn­cra­sique : il y a là, indé­nia­ble­ment, une part de mys­tère, que nous n’interrogerons pas davan­tage.

Laurent Faugeras, Les Joues mor­dues,
L’herbe qui tremble, 2019.

 

De fait, de prime abord (mais cette impres­sion est trom­peuse) la poé­sie de Nicolas Faugeras n’est pas de celles qui cèdent aux séduc­tions faciles du rythme, de l’image ou de la pro­so­die. Elle peut même paraître aus­tère comme les lieux qu’elle évoque et construit peu à peu : terres hautes, que l’on se plaît à croire limou­sines, cli­mats rudes, élé­ments hos­tiles, pré­sence de la pluie, du vent, des fri­mas. Une der­nière séquence, non signa­lée dans un recueil qui se pré­sente comme une suite de courts poèmes dépas­sant rare­ment la dizaine de vers, évoque l’océan.

Les sai­sons semblent omni­pré­sentes : on com­mence par l’hiver, « Après la parole facile, une vie pour se défaire de l’écho. Voici jan­vier » (p.15), avant que n’apparaisse avril, le prin­temps, « La prai­rie d’avril s’apparente à la joie, /​ et les abeilles tré­passent /​ dans cette por­no­gra­phie du réel » (p.18). Plus loin, les cha­leurs de l’été, l’ardeur du soleil enflamment et des­sèchent le monde : « Le plein été tonne depuis juillet, /​ c’est le midi de l’année […] Le soleil rend des sen­tences /​ on ne pense pas au-delà d’un peu d’ombre /​ et la sueur nous tra­verse à gué. » (p.58). Les arbres annoncent l’automne : « Ciel par­fait, les arbres invoquent l’automne. /​ Par eux vien­dra la pre­mière mélan­co­lie du soleil » (p.63).

Cette poé­sie est en prise avec un réel que l’on ima­gine à l’écart. Peut-être s’agit-il d’inventorier des sta­tions, comme on dit en bota­nique, où la poé­sie conti­nue­rait à s’épanouir : terre haute, éloi­gne­ment, neige, vil­lages per­dus. Le poète nous semble dési­reux de « gagner le large de toute chose » (p.95).

Poésie patiente, son­geuse, médi­ta­tive, presque « rumi­nante », en don­nant à ce der­nier terme la noblesse que confé­rait Nietzsche à la « rumi­na­tion ». Là où d’autres auraient choi­si la ligne droite, peut-être par impa­tience, Nicolas Faugeras pra­tique l’art du détour, non pas afin de chan­tour­ner, d’enjoliver, de controu­ver l’objet de son dis­cours, mais afin de mieux le cer­ner dans un réseau de mots bien choi­sis : « Entre les mai­sons grince un puits de sang, /​ un linéa­ment de lierre déchire l’enneigement, /​ des rêves s’effondrent des toits. /​ Entre nos cils et la glace, dure l’été d’un récit /​ que les mots cherchent à prou­ver » (p.14). La parole ne dit pas, mais sug­gère : propre d’une authen­tique poé­sie ? Et de ce dis­cours, que l’on trou­vait aus­tère, com­mence à s’élever un chant, qui est chant des pro­fon­deurs : « La mer en allant et venant /​ obéit au balan­ce­ment d’une herbe sèche /​ le vent ouvre les portes même fer­mées à clé, /​ il tra­verse les vitres sans les bri­ser /​ l’écriture s’enfonce dans la page qui l’engloutit /​ par­fois quelques mots tiennent à la sur­face. /​ Le poème pèse trois grammes /​ et comme tous les che­mins, /​ il dis­pute son signe à l’effacement » (p.93).

L’écriture de Nicolas Faugeras nous semble en outre carac­té­ri­sée par une ten­ta­tive conti­nue d’allier le concret à l’abstrait, ce qui ne va pas tou­jours sans dis­tor­sions : « Contre l’arbre alors, /​ pose la main et le revers de la force » (p.18) ; « Un linéa­ment de lierre déchire l’enneigement » (p.14) ; ou encore : « Deux oiseaux ont cou­pé l’unité, /​ et les pans d’éternité ont bais­sé leurs bras » (p.20). L’image peut ain­si tendre, par­fois, à l’ingéniosité. Peut-être touche-t-on là à la limite du poé­tique ?

Ceci étant dit, on s’attache à ce recueil, lu et relu conti­nû­ment, comme on doit lire de la poé­sie. Finit alors par s’imposer un pay­sage de mon­tagne dis­tri­buant son ordre sur le reste du monde : « Hautes terres, /​ comme l’oubli le vent s’efface en pas­sant, /​ l’eau naît de toute chose, /​ l’altitude écrit ses fleurs » (p. 32). Le poète appa­raît comme l’interprète de cet espace : « La mon­tagne se lit, /​ il n’y a pas d’autre issue que l’écrire /​ peu importe de la gra­vir, /​ elle trans­crit la plaine et la mer, /​ elle met en scène le monde. /​ Celui qui demeure ici ver­ra toute chose ; /​ Ô mon­tagne, même si souf­frir contre tes pages /​ res­semble au gel sur les fleurs, /​ au sel sur les blés ; au miel sous la pluie… /​ Je me risque à toi »(p.36).

Le poète se décrit sou­vent en « mar­cheur obs­ti­né » (p.43), voire en ran­don­neur : « Les pas déchiffrent le che­min, /​ mais après des heures les signes se brouillent, /​ on sai­sit au fond du sac, /​ les der­nières figues et le chant du monde » (p.41). Le mar­cheur est un inter­prète, un lec­teur de signes, un poète en somme, célé­brant l’effort et la récom­pense : les figues et le chant du monde.

On déplore tou­te­fois la pré­sence de quelques coquilles : une espace man­quante après une vir­gule (p.16), un accord plu­riel après une énu­mé­ra­tion gou­ver­née par « chaque » (p.23), un emploi par­fois erra­tique de la vir­gule et du point-vir­gule. On s’interroge sur « le fonds du ciel » (p.23) et sur « prêt de la roche » (p.92).

Il ne s’agit-là que de quelques détails, qui, en fin de compte, n’altèrent en rien le plai­sir pris à la lec­ture de l’ouvrage. Pour finir : « Tu écoutes la musique, /​ tu dis c’est le tam­bour la viole ou le cor. /​ Tu regardes la mon­tagne, /​ il serait bon de dire : c’est le matin. /​ Cette jeu­nesse qui tient les hau­teurs, /​ ces ombres de loup, /​ ce feu­tré de lumière qui triomphe, /​ ce silence écla­tant et vif, /​ n’est-ce pas avant toute chose : /​ le matin ? » (p.47).

Présentation de l’auteur

Laurent Faugeras

Textes

Né en 1968, Laurent Faugeras est poète et éga­le­ment musi­cien.

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Didier Gambert

Didier Gambert, né en 1963. A lu et pra­ti­qué la poé­sie avant de s’en détour­ner pen­dant de nom­breuses années. Spécialiste de lit­té­ra­ture du 18e siècle, en par­ti­cu­lier de l’œuvre liber­taire de Henri-Joseph Dulaurens (1719-1793), auteur du Compère Mathieu ou les Bigarrures de l’esprit humain (1766), son œuvre la plus connue, ain­si que de L’Arretin (1763). Ces deux ouvrages ont été publiés chez Champion et Hermann. Revenu à la poé­sie, il y a quelques années, grâce à la lec­ture d’un poète récem­ment dis­pa­ru. Textes publiés dans Lichen, ain­si que dans les antho­lo­gies Ailleurs et Un Rêve des édi­tions de l’Aigrette.