Accueil> Mathias Lair, Écrire avec Thelonious

Mathias Lair, Écrire avec Thelonious

Par |2021-01-06T02:54:43+01:00 5 janvier 2021|Catégories : Critiques, Mathias Lair|

Mathias Lair est l’auteur d’une œuvre abon­dante, que ce soit dans le genre poé­tique (neuf recueils publiés à ce jour), dans celui du roman, de la nou­velle ou encore de l’essai. Sa créa­tion poé­tique se nour­rit vrai­sem­bla­ble­ment de ces dif­fé­rentes pra­tiques d’écriture.

Ainsi, Mathias Lair, qui a par ailleurs une acti­vi­té de chro­ni­queur en revues, com­bine volon­tiers (mais peut-on faire autre­ment à par­tir du moment où l’on écrit ?) l’activité créa­trice à la réflexion sur l’écriture, poé­tique en par­ti­cu­lier, comme cela appa­raît clai­re­ment dans Il y a poé­sie, recueil de chro­niques issues de la revue « Décharge ». L’activité de psy­cha­na­lyste qui est la sienne le conduit éga­le­ment, d’une manière géné­rale, à ne pas se payer de mots.

Le recueil Écrire avec Thelonious, paru à « L’Atelier du grand tétras » en mars 2019, nous invite à sai­sir une conni­vence, à entrer dans un dia­logue noué avec le musi­cien Thelonious Monk (1917-1982), dont on devine qu’il est l’objet d’une pas­sion forte, sinon exclu­sive, pour le poète (terme que l’on emploie ici même s’il semble faire l’objet, pour l’auteur, d’une forme de mise à dis­tance cri­tique), qu’il l’accompagne par­tout, peut-être à la manière d’un double, et ce depuis fort long­temps, comme s’ils for­maient les deux faces d’une même pièce. Il y a (donc) dialogue.

Mathias Lair, Écrire avec Thelonious, L’Atelier du Grand Tétras, 2019, 64 p.

 

La typo­gra­phie choi­sie pour ce recueil, où alternent les ita­liques et les carac­tères romains, témoigne aus­si, vrai­sem­bla­ble­ment, de cette dua­li­té de parole — forme de poly­pho­nie intérieure.

Très rapi­de­ment, après un début où la méta­phore musi­cale se fait pré­gnante, assor­tie de conseils d’exécution (À plat les doigts en spa­tules /​ de canard ça s’fait pas en mar­teau /​ sur les touches il faut n’empêche /​ je pleure entre les notes /​ de quel bon­heur confon­du /​ je me sou­viens […], p. 5), comme si on assis­tait au début d’un réci­tal, la pré­oc­cu­pa­tion lit­té­raire fait une appa­ri­tion fugace : « Donc j’avais pen­sé /​ écrire comme Thelonious /​ là il y avait art /​ poé­tique sans nul doute /​ j’avais oublié /​/​ pour­tant /​ après des années /​ y a d’ça » (p. 9). Le musi­cien appa­raît donc comme un modèle à trans­po­ser dans le domaine de la créa­tion lit­té­raire. Sans doute de manière facé­tieuse, car Mathias Lair nous a habi­tués à lire le fait poé­tique avec une intel­li­gence cri­tique (cf. Il y a poé­sie, édi­tions Isabelle Sauvage, 2016), l’expression d’« art poé­tique » emprun­tée aux grands genres et aux grands noms de la lit­té­ra­ture du pas­sé (Boileau, ou « De la musique avant toute chose… » de Paul Verlaine) résonne sans doute ici de manière solen­nelle, détone. D’où les apo­copes et syn­copes, qui sont aus­si des termes musi­caux, venant mimer une sorte de phra­sé popu­laire et enten­du. Ou com­ment consi­dé­rer le fait lit­té­raire avec dérision.

Ceci étant dit, il n’en demeure pas moins que ce recueil doit sans doute être lu comme une forme d’art poé­tique. La quête du musi­cien peut alors ser­vir d’exemple au poète : « Gauche droite trop facile /​ la marche au pas de la basse /​ à l’aigu alors croise /​ gauche à droite de la droite /​ torse dévié doigts de guin­gois pour voir /​ ce que ça donne un autre tou­cher /​ un autre son main basse sur l’aigu /​ par­fois bon­dit main gauche /​ à droite » (p.17). Mathias Lair nous semble vou­loir fuir une cer­taine « faci­li­té » du fait poé­tique, une faci­li­té d’écriture fon­dée sur une cer­taine régu­la­ri­té, sur des cadences apprises et repro­duites (Gauche droite trop facile). S’inspirant de l’art du musi­cien, de sa facul­té d’improvisation, il mul­ti­plie les conseils (alors croise), les expé­ri­men­ta­tions (pour voir /​ ce que ça donne). Le poète semble dési­rer que quelque chose de ce qu’il écrit lui échappe, le sur­prenne : c’est la recherche « d’un autre tou­cher », même si, en fin de compte, « le torse dévié » de l’artiste mani­feste l’inconfort de l’improvisation.

 

Thelonious Monk Quartet – Round Midnight.

Plus loin, cette affir­ma­tion, à valeur cri­tique : « Toute sa musique ne dit /​ que cela il y a dis­cord » (p. 32). Faisons un sort à ce vieux mot sur­gi sous les doigts du poète, syno­nyme de « dis­corde », mais aus­si d’accord impar­fait, de dis­cor­dance, qui peut impli­quer une forme de vision du monde. Si la musique « dit », cela implique qu’elle signi­fie, que le dis­cord lui soit consub­stan­tiel (la recherche de dis­cor­dances), ou sim­ple­ment fac­tuel : il y a « dis­cord » dans la musique (de Thelonious) et dans le monde, en géné­ral. Sans oublier que le mot « dis­cort » (avec u « t ») ren­voie aus­si à un genre poé­tique ancien où se mêlaient des mots pro­ve­nant de langues dif­fé­rentes — ici les termes musi­caux issus du jazz.

Peu à peu la musique (du bruit qui pense) se voit ain­si inves­tie d’une mis­sion ou d’un sens dont les mots du poète sont sou­vent por­teurs : « tou­jours /​ tu le grand secret on ne sau­ra /​ ce qui monte à la musique /​ comme des bulles crèvent /​ la sur­face » (p. 33). Le poète nous invite à pres­sen­tir le sur­gis­se­ment d’un fait poé­tique, même s’il se défie par ailleurs de la pos­ture tra­di­tion­nelle du poète, mage ou pro­phète, issue en par­ti­cu­lier du romantisme.

Les consi­dé­ra­tions tech­niques abondent de fait dans un recueil en quelque sorte expé­ri­men­tal.

 

Thelonious Monk, Don’t blame me, live in den­mark, 17-04-1966.

Le texte de la page 35, conduit une réflexion sur la notion de pul­sa­tion : « Avant tout la pul­sa­tion /​ que le rythme trans­met /​ le poème est dans ce qui bat /​ orga­ni­sé en mesures appe­lées /​ vers mais vers quoi aujourd’hui /​ court la ligne bri­sée /​ il y eut le galop /​ 1.2.3. 1.2.3. 1.2.3. 1.2.3. /​ ça fait douze qu’on peut allé­ger […] ». Le texte passe en revue ensuite quelques com­bi­nai­sons ryth­miques, pas­sant du galop au trot, « plus léger moins impé­rial », que l’on peut « lui-même allég[er] » (ce qui semble ici être le maître-mot), aborde pour finir la ques­tion du vers libre, déve­loppe (briè­ve­ment) une vision de l’histoire poé­tique : « mais le che­val a dis­pa­ru /​ la machine à vapeur (appa­ri­tion /​ du vers libre) ni le moteur /​ à explo­sion ne nous trans­portent /​ sur un tem­po reste la basse /​ du cœur uté­rin (un peu mono­tone) […] ».

L’auteur enre­gistre l’évolution néces­saire de la langue, cor­ré­lée aux évo­lu­tions tech­niques et sociales. Peut-on écrire véri­ta­ble­ment au temps du moteur à explo­sion, de l’internet et des musiques modernes en res­pec­tant le bon usage des contem­po­rains de Vaugelas ?

Le lec­teur ne trou­ve­ra donc pas de lyrisme dans ce recueil, ni même de lyrisme revi­si­té, mais une forme de réflexion cri­tique, et poé­tique, mise à dis­tance ; peut-être un essai, une ten­ta­tive pour écrire de la poé­sie sans avoir recours aux canons tra­di­tion­nels du poétique.

Le poète inter­roge par ailleurs le méca­nisme de la créa­tion, sa part d’ombre, en quelque sorte, qu’il s’agisse de musique ou de créa­tion poé­tique : « Et si la musique n’était /​ qu’écriture d’une sen­sa­tion /​ per­due d’avance comme /​ la pen­sée tourne autour /​ d’un vide ça n’est jamais /​ ça dans le mot un trou /​ d’absurdité on pré­fère l’oublier » (p. 43).

L’amateur de Thelonious Monk, et de poé­sie, trou­ve­ra dans cet ouvrage matière à réflexion et à inter­ro­ga­tion. Saluons une entre­prise poé­tique sans aucun doute nova­trice, sur­pre­nante, non conven­tion­nelle, où se lit toute la com­plexi­té de la démarche artis­tique : « Vouloir l’un et l’autre /​ ne pas fer­mer l’horizon /​ être d’ailleurs comme ici /​ pas besoin donc de bou­ger /​ mettre l’ailleurs ici » (p. 46).

Présentation de l’auteur

Mathias Lair

Mathias Lair Liaudet est écri­vain, phi­lo­sophe et psy­cha­na­lyste. Poète, essayiste et jour­na­liste, il publie régu­liè­re­ment en revues et chez de petits édi­teurs, sous le nom de Mathias Lair. 

Sous le nom de Jean-Claude Liaudet, il publie des ouvrages de psy­cha­na­lyse  chez L’Archipel, Fayard, Flammarion, Albin Michel, Odile Jacob.  Il a ani­mé les édi­tions Apostrophe, puis la revue Mot pour Mot qui fut sou­te­nue par le CNL, et a fon­dé le CALCRE (Comité des Auteurs en Lutte contre le Racket de l’Édition) en 1979. Il par­ti­cipe aux tra­vaux du CPE (Conseil Permanent des Écrivains) depuis 1980. 

Mathias Lair a pré­si­dé le SELF (Syndicat des Écrivains de Langue Française), a occu­pé les fonc­tions de  Secrétaire géné­ral de l’Union des écri­vains, et a par­ti­ci­pé au lan­ce­ment du MOTif (Observatoire du livre et de l’écrit en Île-de-France).

Aujourd’hui, il pré­side la Commission poé­sie de la SGDL, il repré­sente l’association en tant que pré­sident du Conseil de ges­tion de la for­ma­tion des artistes-auteurs de l’Afdas (Fonds d’assurance for­ma­tion des sec­teurs de la culture, de la com­mu­ni­ca­tion et des loisirs).

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

Mathias Lair, Écrire avec Thelonious

Mathias Lair est l’auteur d’une œuvre abon­dante, que ce soit dans le genre poé­tique (neuf recueils publiés à ce jour), dans celui du roman, de la nou­velle ou encore de l’essai. Sa création [...]

mm

Didier Gambert

Didier Gambert, né en 1963. A lu et pra­ti­qué la poé­sie avant de s’en détour­ner pen­dant de nom­breuses années. Spécialiste de lit­té­ra­ture du 18e siècle, en par­ti­cu­lier de l’œuvre liber­taire de Henri-Joseph Dulaurens (1719-1793), auteur du Compère Mathieu ou les Bigarrures de l’esprit humain (1766), son œuvre la plus connue, ain­si que de L’Arretin (1763). Ces deux ouvrages ont été publiés chez Champion et Hermann. Revenu à la poé­sie, il y a quelques années, grâce à la lec­ture d’un poète récem­ment dis­pa­ru. Textes publiés dans Lichen, ain­si que dans les antho­lo­gies Ailleurs et Un Rêve des édi­tions de l’Aigrette.
Aller en haut