Tania Tchénio, Pop-corn

Le livre com­mence ain­si :

On m’a pro­po­sé d’écrire un texte sur gran­dir… Quand on me passe com­mande d’un texte…

Et cette com­mande anni­ver­saire a pré­cé­dé de peu une bonne nou­velle :

Quelques heures avant de remettre ce texte, j’ai appris ton exis­tence. Ta minus­cule exis­tence. Tu étais là depuis quelques jours, petit paquet d’atomes. Tu com­men­çais à gran­dir silen­cieu­se­ment. évi­dem­ment, ça a tout chan­gé.

L’écho, La pers­pec­tive.

Ce texte, tu viens l’habiter.

Tania Tchénio, Pop corn, Cheyne édi­teur, 64 pages, 12 €.

Et voi­là le lec­teur embar­qué dans cette aven­ture chu­cho­tée. La fabri­ca­tion d’un être humain. L’émergence d’un Tu incon­nu et si pré­sent déjà.

 

Je te parle.
Tu es dans le cos­mos.

Je suis ta chambre noire.
Tu fais ce qui échappe
et je te laisse faire.

 Cosmonaute nu
tu joues avec le temps
comme on joue à l’élastique.

 

Un texte ici nous est don­né : une perle rare sur ce thème. À mettre aux yeux et au coeur de tous les jeunes parents en ges­ta­tion.

Puis on arrive à Pop-corn, le texte ini­tial et on se retrouve à la nais­sance d’une étoile, en plein cos­mos. Magique !

 

Grandir…
pro­je­ter son corps
dans toutes les direc­tions

 

S’enraciner, gran­dir à l’intérieur de la terre, en soi. Grandir vers le ciel. Toucher à l’horizon. Grandir, deve­nir adulte. Tenter de gar­der l’enfance en soi. Évoluer, comme les strates du temps. Toute une médi­ta­tion autour de ce mot. Une médi­ta­tion qui devient expé­ri­men­ta­tion per­son­nelle et en double.

Un livre rare. Une pépite.

 

Jean-Marie Barnaud, Allant pour aller

 

 

Une autre pépite. Le chaud mur­mure de Jean-Marie Barnaud. Ça com­mence avec un poème sur l’origine du poème :

les pre­miers mots
viennent d’un coeur absent
peut-être d’une grande infor­tune
ou d’une clar­té insoup­çon­née
et l’on se tient fébrile
au bord de soi

Forêts Mers Ciels de nuit
Foules :
On sai­sit au vol
ces espaces rêvés
croyant saluer l’étrangeté
qu’on sent guet­ter
aux marges

Mais très vite on est pauvre
devant
ce qui vient
qui appelle
et se dérobe

Ce matin
j’entends à deux cents mètres de ma feuille
la basse rumeur d’un engin de chan­tier….

Ici à la table
le tra­vail ne fait aucun bruit
Seul le soleil
qui tend la main par la fenêtre
col­la­bore

quelques mots
qui ne men­ti­raient pas
quels mots sans tra­fic
ouverts à tous
offri­raient au poème
un abri
où dépo­ser un temps
son cœur fugace
ses mains déliés

 

 

Toujours cette écoute chez Barnaud, cette recherche : où se cache le poème ? Comment le dire ? Avec quels mots, pauvres outils ? Toujours cet affût à la table de tra­vail… Ça conti­nue avec le tout proche et cette inter­ro­ga­tion lan­ci­nante autour de la vieillesse.

 

Dire main­te­nant las­si­tude
pour fatigue

 

La vieillesse, non celle du monde, mais celle du poète, de l’homme et sa per­cep­tion  qui s’effrange comme si le monde s’éloignait de ses yeux…

C’est le temps d’une vie qui se cherche encore

 

Une vie, un espace et un temps.

 

Une brise monte main­te­nant d’en bas
Elle apporte une voix de femme qui appelle
et dit mon nom
Cette voix tra­verse l’espace clair
elle est elle-même un pay­sage
où se ras­semblent tant d’années
dont elle
qui demeure
dénoue les fils

 

Barnaud et son sens de la for­mule :

 

De l’instant qui vient
Capter la jeu­nesse
s’en faire une lumière
et la por­ter plus loin

 

Deuxième par­tie du livre : jours de ver­tige, on embarque à bord de son voi­lier. Jean-Marie Barnaud, capi­taine au gré des vents.

 

allant pour aller
sans autre fin que la mer elle-même
toute mou­vante
et tra­ver­sée d’écume
Jouant à suivre ses formes
à consen­tir à sa puis­sance
si fort entrés en elle-même
et sou­le­vés
que nous étions sa pas­sion
et sa joie

 

 

 

Puis le vent du désert vient cou­vrir de sable ocre la table du jar­din, les neiges du haut pays. L’homme n’est que pas­sage et pous­sière. Ce sont les jours de ver­tige, ceux de la perte, ceux dont s’absente les par­tis sans retour. La vie et sa fuga­ci­té. Encore un thème qui tra­verse tous les livres de Jean-Marie Barnaud. Ce mur­mure tenace.

Troisième par­tie : Passages…

Joyeux et docile, et cou­rant à sa perte, le sable coule par toutes les join­tures entre les doigts d’un poing fer­mé. Puis la main s’ouvre. La paume lisse le sol, en efface les rides et palpe la cha­leur.

Jean-Marie Barnaud, Allant pour
aller, Cheyne édi­teur, 12 €.

 

On l’a com­pris, j’ai aimé ce livre et si je ne suis pas tota­le­ment objec­tif (j’aime tous les livres de Barnaud) je vous invite à le décou­vrir.

 

Loïc Demey, La leçon de sou­rire ‘Ûdissa

 

 

Une embus­cade. Une fuite. On hésite entre fic­tion ou ima­gi­naire ; dans les deux cas on est en prise avec l’actualité, avec la vie de cen­taines d’êtres humains, avec ce com­bat, ce désir d’enjamber les fron­tières. De vivre, tout sim­ple­ment.

 

Ziad Ferzat, fis de Sadik Ferzat et de Nadjah Shahrour… Ils savent que je dois par­tir si je veux gran­dir, par­tout où je passe on ne fait que vieillir au rou­le­ment des bombes…Je suis venu ici pour m’en aller…

 

On suit ain­si le récit du voyage de Ziad. De page en page, de lieu en lieu, de ren­contre en ren­contre. Jusqu’à l’incroyable… En dire plus serait gâcher la lec­ture.

Loïc Demey, La leçon de sou­rire ‘Ûdissa, Cheyne édi­teur, 2020, 12 .

 

 

Clara Molloy, Grandirs

 

 

L’image la plus sur­pre­nante qui me vient à l’esprit lorsque je repense à mon frète Georges, c’est celle de cet après-midi dans l’appartement de mes parents à Paris.

 

Première phrase de ce livre. On a en main un récit qui va deve­nir poi­gnant sur ce frère Georges. La nar­ra­trice a neuf ans, Georges en a 32 ; il est hos­pi­ta­li­sé à l’hopital St Anne. Il est malade. Le récit accom­pagne le temps ; la nar­ra­trice gran­dit, le frère vieillit. On les suit jusqu’à la fin.

Un récit grave sur un thème dif­fi­cile.

Clara Molloy, Grandirs, Cheyne édi­teur, 12 €.

 

Albane Gellé, L’au-delà de nos âges

 

Venus de loin
nous choi­sis­sons de faire halte,
navi­ga­tion inter­rom­pue,
bon gré, mal gré,
pour une vie où le soleil
se lève à l’Est.

Nous séjour­nons,
droit d’asile,
dans la nuit d’une femme,
l’eau gar­gouille, un cœur trotte
sans relâche nous per­ce­vons
le début d’un vacarme
il s’en passe dans le monde.

 

 

Une suc­ces­sion de courts poèmes qui évoquent l’un après l’autre les moments d’une vie. De la concep­tion à la mort. De l’embryon à la petite enfance. De l’enfance à l’adolescence. Puis les moments d’une vie adulte… jusqu’à la vieillesse.

Des étapes dit-on par­fois ; une suc­ces­sion de jours et les temps du corps, les temps de l’âme. Les sen­ti­ments, les émo­tions…

une vie humaine, sim­ple­ment. En quelques pages.

Une réus­site.

Albane Gellé, L’Au-delà de nos âges,
Cheyne édi­teur, 59 pages, 12 €.

Matière quit­tée
nous repre­nons le cours de la navi­ga­tion
déles­tés de nos âges
et du poids de nos corps
nous sommes ici, et au-delà,
nous nous sou­ve­nons :
de tout.

 

 

mm

Patrick Joquel

Cette année com­mence avec une publi­ca­tion en revue la revue Mot à Maux, numé­ro 11. C’est via les revues que j’ai com­men­cé à publier mes pre­miers poèmes, pre­miers regards exté­rieurs sur mes petits tra­vaux d’écriture. Je conti­nue à leur pro­po­ser des poèmes ou des notes de lec­ture. Je n’oublie pas ce que je leur dois. Avec les édi­tions de la Pointe Sarène, la revue Cairns à son tour offre ses pages à des poètes confir­més comme à de moins éta­blis. Juste retour, rendre ce qu’on a reçu. Sans se prendre au sérieux. Le numé­ro 26 de Cairns paraît en jan­vier et se consacre au thème du Printemps des Poètes 2 020 : le cou­rage. Les livres, ça fait voya­ger. J’aime ce pas­sage de la soli­tude écri­ture au tgv des ren­contres : par­ta­ger le poème, le texte,le livre et la joie de créer avec des enfants, ados ou adultes. Cette année le Printemps des Poètes est heu­reux : Magny en Vexin, La Suze sur Sarthe, Carmaux, Flers, Durcet… Autant de lieux et d’aventures ! Autant d’aventures annu­lées pour cause pan­dé­mie, deux res­ca­pées cepen­dant : Magny en Vexin et les deux col­lèges de la Suze sur Sarthe. À l’automne, une dizaine de classes autour de Mouans-Sartoux ont pu me rece­voir pour un moment livre/​écriture ; www​.patrick​-joquel​.com Je suis né à Cannes, en 1959 ; je vis à Mouans-Sartoux. J’ai ensei­gné dans les Alpes Maritimes, au Sénégal, en Angleterre. J’aime autant la mer que la mon­tagne, le soleil que la neige. J’aime nager, mar­cher ou skier. Je suis curieux, éclec­tique et plu­tôt lent. Mes goûts vont des ravio­lis niçois au pou­let mafé de M’bodiène, du tabou­leh de Beyrouth au fish and chips de Whitby en pas­sant par les plats de Kyoto ou de Malolos… J’aime voya­ger mais j’aime aus­si m’arrêter chez moi, chez l’autre ou en bivouac de mon­tagne. Je voyage aus­si à la ren­contre des lec­teurs, avec mes lunettes et mes livres. www​.patrick​-joquel​.com