Marlène Tissot, Un jour, j’ai pas dormi de la nuit

 Le temps de l’insomnie. Cet entre-deux. On y est comme échoué. L’esprit en errance. On se sent dés­ac­tivé, plutôt inca­pable. Dur de suiv­re le rythme du quotidien,

le matin, on habille nos humeurs par pudeur
puis on descend les poubelles, comme tout le monde

On sait bien qu’on ne rêve plus, que les rêves se tien­nent hors de portée
les rêves c’est comme le bon pinard
on y prend goût trop facilement
et j’ai pas les moyens
et j’ai pas l’envergure

Mar­lène Tis­sot, Un jour, j’ai pas dor­mi de la nuit,  La Boucherie lit­téraire, 2 018

Dif­fi­cile d’être soi, d’être dans la ligne dite nor­male, quand on se perd entre cré­pus­cule et aube, entre soi et l’autre, entre les autres et soi-même. Entre la vie atten­due, celle que souhaite offrir la société (métro/boulot/­do­do-vil­la/piscine/apéro­bar­be­cue- etc.) et sa vie avec son quo­ti­di­en, ses hési­ta­tions, ses peurs, ses réus­sites aus­si ; sa dif­fi­culté à rester dans la norme…

 

Par­fois j’aimerais me voir de dos
me regarder partir
me laiss­er m’éloigner de moi
trou­ver enfin un peu de paix

 

Le poème demeure à l’affût de la faille, cherche la fis­sure où s’engouffrer avec son imag­i­naire créatif, hors norme. Alors for­cé­ment il tra­verse la société réelle comme un décalé insai­siss­able. Il patauge dedans.

 

les temps sont durs pour les rêveurs
surtout ceux qui restent éveillés

Il prévient aussi

tu peux m’apprivoiser
mais n’essaie pas de me dompter

 

Un livre à lire et à relire, beau­coup de richess­es à explor­er, à laiss­er réson­ner. Un livre à écouter, à plusieurs voix, dans une ambiance de veillée.

 

 

Laure Anders, Cent lignes à un amant

Une aven­ture amoureuse en cent lignes poé­tiques, pourquoi pas? 99 vers com­men­cent avec un “Je vous embrasse”…

Une manière d’explorer le réel autant que de jouer avec la puni­tion d’antan. Explor­er le corps de l’autre, explor­er son être ; explor­er le monde :

ce sont bien des pistes qui arpen­tent les ter­res de ce qu’on appelle faute de mieux poésie.

Lau­re Anders, Cent lignes à un amant, La Boucherie Lit­téraire, 2018

Une aven­ture d’écriture qui en ouvre d’autres : à cha­cun d’imaginer le thème de ses cent lignes à rédi­ger pour demain et à faire signer…

D’ailleurs cette nou­velle col­lec­tion de la Boucherie Lit­téraire nom­mée Carné poé­tique présente le poème en sand­wich entre des pages blanch­es : une invite à écrire. Antoine Gal­lar­do revis­ite le livre de poèmes inter­ac­t­if (on retrou­ve par exem­ple cette idée chez Pluie d’étoiles édi­tions avec une invi­ta­tion à écrire et à illus­tr­er). Qui se ris­quera à écrire dans un livre ?

Et que devien­dront ces écrits ? Des listes de cours­es si on a le livre dans sa poche ? Des pris­es de notes ? Des dessins ?

Une aven­ture à suivre…

Thomas Vinau, Notes de bois

Dans la col­lec­tion Carné poé­tique, ce petit livre rouge au cœur, et blanc autour. Cuis­iné façon ham­burg­er en quelque sorte mais naturel. Sans ajout de sauce. L’hôte invite son lecteur à pénétr­er dans son bureau et à suiv­re ces heures de tra­vail, face à la fenêtre, avec pour accom­pa­g­n­er ses paus­es café

Rond de café = Hublot

 

Thomas Vin­au, Notes de bois, La Boucherie Lit­téraire, : 2 018

de courts textes ver­ti­caux qu’on imag­ine écrit sur un de ces vieux buvards qui pro­tégeaient à l’époque des encres, le bois du bureau. Pas grave si c’est juste un cahi­er de brouillon.

Mon cahi­er est ce radeau
de goudron et d’encre
Mon sty­lo cab­ine de capitaine
et la poussière 
mon équipage

 

Des pages à déguster lente­ment, bouchée par poème. Lente­ment. His­toire de pren­dre le temps de gouter l’univers de Thomas Vin­au. Ce qu’il voit, entend, touche, sent … lorsqu’il se met au bureau avec la ten­ta­tion de l’écriture. De petits instants minus­cules comme il les affec­tionne et qu’il aime partager.

À notre tour, sur les pages blanch­es, d’y not­er les nôtres. Nos petits minus­cules. Directe­ment, sans filet ; ou au con­traire après un temps de macération…

De mon bureau je vois
une cabane en bois
une branche de pin
une merde de chien

Trois oiseaux sur la branche
des mésanges à tête noire
je penche
je gagne ma journée
à tra­vers la fenêtre

 

Un petit livre qu’on pour­rait imag­in­er dans les mains des enfants d’une classe. Après sa lec­ture et une lec­ture sur la durée, on incit­erait les enfants à par­tir en quête des minus­cules … à écrire à leur tour, libre­ment. Inciter à voir le monde, à l’écrire : ce devrait être une évi­dence pour l’école.

 

Je n’ai pas qua­tre dromadaires
ni de galion ni de vaisseau
ni d’ailes au milieu du dos
Le monde est grand par la fenêtre
une galax­ie dans un verre d’eau
On a les sirènes qu’on mérite

Ici der­rière ce mur de bois
il arrive qu’un indi­en en bottes de sept lieues
chas­se l’ours avec Peter Pan
croyez-le ou non
mais ça arrive

 

mm

Patrick Joquel

Cette année com­mence avec une pub­li­ca­tion en revue la revue Mot à Maux, numéro 11. C’est via les revues que j’ai com­mencé à pub­li­er mes pre­miers poèmes, pre­miers regards extérieurs sur mes petits travaux d’écriture. Je con­tin­ue à leur pro­pos­er des poèmes ou des notes de lec­ture. Je n’oublie pas ce que je leur dois. Avec les édi­tions de la Pointe Sarène, la revue Cairns à son tour offre ses pages à des poètes con­fir­més comme à de moins étab­lis. Juste retour, ren­dre ce qu’on a reçu. Sans se pren­dre au sérieux. Le numéro 26 de Cairns paraît en jan­vi­er et se con­sacre au thème du Print­emps des Poètes 2 020 : le courage. Les livres, ça fait voy­ager. J’aime ce pas­sage de la soli­tude écri­t­ure au tgv des ren­con­tres : partager le poème, le texte,le livre et la joie de créer avec des enfants, ados ou adultes. Cette année le Print­emps des Poètes est heureux : Mag­ny en Vex­in, La Suze sur Sarthe, Car­maux, Flers, Durcet… Autant de lieux et d’aventures ! Autant d’aventures annulées pour cause pandémie, deux rescapées cepen­dant : Mag­ny en Vex­in et les deux col­lèges de la Suze sur Sarthe. À l’automne, une dizaine de class­es autour de Mouans-Sar­toux ont pu me recevoir pour un moment livre/écriture ; www.patrick-joquel.com Je suis né à Cannes, en 1959 ; je vis à Mouans-Sar­toux. J’ai enseigné dans les Alpes Mar­itimes, au Séné­gal, en Angleterre. J’aime autant la mer que la mon­tagne, le soleil que la neige. J’aime nag­er, marcher ou ski­er. Je suis curieux, éclec­tique et plutôt lent. Mes goûts vont des ravi­o­lis niçois au poulet mafé de M’bodiène, du tabouleh de Bey­routh au fish and chips de Whit­by en pas­sant par les plats de Kyoto ou de Mal­o­los… J’aime voy­ager mais j’aime aus­si m’arrêter chez moi, chez l’autre ou en bivouac de mon­tagne. Je voy­age aus­si à la ren­con­tre des lecteurs, avec mes lunettes et mes livres. www.patrick-joquel.com