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Amnésies, Marlène Tissot

Par |2020-03-21T05:07:31+01:00 21 mars 2020|Catégories : Critiques, Marlène Tissot|

La col­lec­tion La feuille et le fusil, dans laquelle se déploie le poème de Marlène Tissot, pré­sente un « for­mat à la mesure pré­dé­fi­nie », pour reprendre les mots de la pré­sen­ta­tion de cette der­nière, où « c’est l’essence du texte qui façonne le livre en impo­sant le choix du papier, sa cou­leur, sa tex­ture, sa main, son bruit… »

Ainsi «[l]a col­lec­tion La feuille et le fusil s’engagera à mettre en relief l’épaisseur invi­sible du poème » !

La nar­ra­trice de cet ouvrage par­ta­gé entre médi­ta­tion et récit se révèle comme à la pour­suite du lapin blanc qui appa­rut au per­son­nage d’Alice, emblé­ma­tique de Lewis Carrol, pré­lude aux méta­mor­phoses oni­riques de cette aven­tu­rière… Signe de deux temps qui par­tagent, dans le recueil, ce fil rouge de l’enfance tra­ver­sée à la fois de mémoire et d’oubli, deux pages sur fond de papier bleu-nuit viennent cou­per la pen­sée nar­ra­tive aux pages rosies d’émotion, sobre­ment mar­quées par l’adverbe « Premièrement » puis « Deuxièmement », pla­çant la lec­ture sous deux cita­tions extraites, l’une, d’Alice au pays des mer­veilles, et l’autre, de Ce qu’Alice trou­va de l’autre côté du miroir.

Marlène Tissot, Amnésies, La Boucherie
lit­té­raire, col­lec­tion La feuille et le fusil,
2019,14 €.

Dès lors les repères entre la vie inté­rieure de Marlène Tissot, toute à la fois per­son­nage, nar­ra­trice, et poé­tesse de cette trame et l’univers ima­gi­naire de l’écrivain anglais du XIXème siècle, se mêlent habi­le­ment, s’entremêlent même pour ne plus faire qu’un, écho entre la réflexion lit­té­raire, le songe évo­ca­teur et ce « blanc » ou plu­tôt devrions-nous dire ces « roses » et ces « bleus » qui viennent ser­tir le texte, ces « amné­sies » qui semblent autant de condi­tions de sur­vie, de vie recon­quise après les acci­dents et les trau­ma­tismes…

La ques­tion inau­gu­rale qui ouvre cette maille de l’être à tra­vers le temps de l’écriture, pose en des termes mûre­ment réflé­chis, cette quête de soi tant dans les strates des sou­ve­nirs que dans les stries des oublis, une écri­ture donc tant mémo­rielle qu’amnésique, ou qui tâche pour le moins à gar­der un secret, mais de mieux en mieux cer­né par cette recherche sin­gu­lière, de l’« épais­seur invi­sible du poème » : « Une pièce man­quante /​ dans un puzzle /​ fait un trou dans le pay­sage /​ Et pour la mémoire ? /​ Comment ça marche ? /​ S’il m’en manque un mor­ceau /​ est-ce que ça fait un trou /​ dans l’image que j’ai de moi ? » L’écriture, au silence res­pec­té alors, fore encore et encore, réha­bi­li­tant l’oubli comme un signe de grande san­té, dans l’épreuve de l’existence, en ce ter­rain fon­da­teur qu’est celui de l’enfance.

« Premièrement » donc, la cita­tion : « Et elle essaya d’imaginer à quoi res­semble la flamme d’une bou­gie une fois que la bou­gie est éteinte, car elle n’arrivait pas à se rap­pe­ler avoir vu chose pareille. » Éclat de l’intime, pas­sage entre pré­sence de la flamme et absence de la dis­pa­ri­tion, tel le chat de Chester, qui peut appa­raître ou s’effacer à sa guise, son sou­rire res­tant un ins­tant sus­pen­du dans l’air, un goût d’évanescence. Ainsi à la chute ana­logue à celle du per­son­nage d’Alice, le leit­mo­tiv « Je suis tom­bée » scan­dé dès les pre­miers vers libres, suc­cé­de­ra la ques­tion énig­ma­tique : « Que s’est-il pas­sé ? ». Les visages de l’enfance se déclinent alors, de la sœur à Alice, pour faire le récit d’une famille en expé­di­tion à l’hôpital, et qu’advienne le diag­nos­tic pris dans sa nuance : « Traumatisme crâ­nien modé­ré /​ conscience momen­ta­né­ment alté­rée /​ amné­sie lacu­naire ».

« Deuxièmement », après, en contre-point, une nou­velle cita­tion « En tout cas, ce qu’il y a de clair c’est que quelqu’un a tué quelque chose… » ouvrant sur le per­son­nage fan­tas­tique, le monstre Jabberwock, voie dans laquelle se sont ins­crits nombre de poètes depuis Lewis Carrol, créa­ture à la fois défiée et appe­lée par la voix de la nar­ra­trice, puisqu’elle repré­sente la pos­si­bi­li­té de l’envol du dra­gon, d’un mer­veilleux retrou­vé grâce à cette capa­ci­té de rési­lience pré­ser­vant le mys­tère dans l’envoi des der­niers vers : « Sur l’envers du miroir /​ il y a un enfer que je veux déser­ter /​ aide-moi à reve­nir, Jabberwock /​ de ce côté /​ celui de mon reflet vrai /​ rien d’autre /​ Laisse-moi reve­nir /​ retiens le monstre invi­sible /​ demande à l’amnésie /​ de gar­der le silence /​ pour tou­jours /​ à jamais /​ Qu’elle me laisse vivre qui je suis /​ mais pas ce qu’il m’est arri­vé ».

Retour au réel par le biais du fan­tas­tique, secret tu et pos­si­bi­li­té sal­va­trice de conti­nuer la vie, en res­tant soi et en oubliant, volon­tai­re­ment, l’heure de l’épreuve, c’est de cette méta­mor­phose par l’écriture, méde­cine de l’âme, dont nous parle par son jeu de miroir ce beau poème au fil tenu de bout en bout de Marlène Tissot…

Présentation de l’auteur

Marlène Tissot

Marlène Tissot est une poé­tesse fran­çaise.

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Rémy Soual

Rémy Soual, ensei­gnant de lettres clas­siques et écri­vain, ayant contri­bué dans des revues lit­té­raires comme Souffles, Le Capital des Mots, Kahel, Mange Monde, La Main Millénaire, ayant col­la­bo­ré avec des artistes plas­ti­ciens et rédi­gé des chro­niques d'art pour Olé Magazine, à suivre sur son blog d'écriture : La rive des mots, www​.lari​ve​des​mots​.com Parutions : L'esquisse du geste sui­vi de Linéaments, 2013. La nuit sou­ve­raine, 2014. Parcours, ouvrage col­lec­tif à la croi­sée d'artistes plas­ti­ciens, co-édi­té par l'association « Les oiseaux de pas­sage », 2017.