Alain Nouvel, Sur les bords de l’Empire du Milieu

Par |2021-11-21T12:33:14+01:00 21 novembre 2021|Catégories : Alain Nouvel, Critiques|

« Je perce­vais un vent, une lumière qui n’é­taient plus ceux aux­quels j’avais été habitué et cela don­nait au monde une fraîcheur nouvelle. 

J’en­tendais et voy­ais tout avec une acuité inat­ten­due. » note l’écrivain voyageur, recueil­lant cette énig­ma­tique impres­sion de « lib­erté quand même », lors de son séjour en Chine des années 1981 à 1985, pays pour­tant soumis à une tyran­nie qui ne dérobait pas à la per­cep­tion du poète sa for­mi­da­ble portée de manières de penser dif­férentes de la rai­son occi­den­tale : « Je l’avais tout d’abord expliquée par cette absence de Dieu et de verbe « être » dans la pen­sée chi­noise, cette sub­tile pro­gres­sion entre le Ying et le Yang, mais je dois me ren­dre à l’év­i­dence aujour­d’hui que le mou­ve­ment était plus rad­i­cal encore. Tout ce que je vivais là-bas remet­tait en cause les schèmes de la philoso­phie occi­den­tale qui m’avaient à la fois for­mé et for­maté. Quelque chose de plus pro­fond que moi mais qui avait nour­ri, innervé, bâti celui que j’é­tais, vac­il­lait : mes caté­gories mentales. » 

Alain Nou­v­el, Sur les bor­ds de l’Em­pire du Milieu,
Édi­tions La Chimère, 130 pages, 16 euros.

Com­pagnon passeur des deux rives, l’académicien François Cheng présente la sin­gu­lar­ité de ce mode de pen­sée entre le Vide et le Plein, pour mieux en saisir à la fois le lan­gage pic­tur­al et l’écriture poé­tique, dans ses pro­pres essais, en révélant com­ment le sys­tème des signes de cette vision orig­i­nale fait de l’idéogramme le lien secret reliant les choses au souf­fle qui les ani­me, tel un dia­mant tail­lé selon la cor­re­spon­dance des sym­bol­es, à tra­vers l’incantation des tracés incar­nés, dont la poésie des Tang s’avère le miroir trou­blant, réfléchissant la pro­fonde unité entre écri­t­ure, cal­ligra­phie, pein­ture et musique, comme le révèle le signe typographique du trait d’union dans l’inventaire des procédés poé­tiques fondés sur la cos­molo­gie chi­noise : Vide-Plein, Yin-Yang, Homme-Terre-Ciel

Véri­ta­ble regard sur la place de l’être humain dans l’ordre du monde, fétu de paille dans l’immensité du cos­mos, mais à sa juste place lorsque ce dernier s’associe au grand vent de l’univers, le poème de Li Bai demeure emblé­ma­tique de ce face à face entre un homme et une mon­tagne, que le romanci­er J.M.G. Le Clézio reprend à son compte, dans son ode à la poésie Tang écrite avec la col­lab­o­ra­tion de Dong Qiang, Le flot de la poésie con­tin­uera de couler : « Le poète décrit un  lieu d’immobilité et de majesté devant lequel l’être humain, dans sa faib­lesse et son imper­ma­nence, ne peut que s’asseoir et regarder. Li Bai m’apportait autre chose, à quoi je n’étais pas pré­paré par mon édu­ca­tion et par mon lan­gage : une pléni­tude, une paix intérieure. Cette paix n’était pas dif­fi­cile à attein­dre. La poésie Tang est sans doute le moyen de garder ce con­tact avec le monde réel, elle nous invite au voy­age hors de nous-mêmes, nous fait partager les règnes, les durées, les rêves. »

C’est de ce con­tact avec le mys­tère quo­ti­di­en d’une Chine aus­si inquié­tante que fasci­nante que se nour­ris­sent les pages, Sur les bor­ds de l’Empire du Milieu, résumées par le dernier para­graphe de ce jour­nal de bord d’un périple au cœur de l’énigme : « À la lim­ite, la Chine entière pour­rait se con­cevoir comme un espace organ­isé en pointil­lés grâce à l’art de ses pein­tres, de ses archi­tectes et de ses arpen­teurs, une unité ter­ri­to­ri­ale se définis­sant comme un espace écrit où, les signes s’entrecroisant, on pour­rait lire une infinité de per­spec­tives et de mes­sages. » Éloge de cet infi­ni déployé grâce à l’architecture et aux poèmes de cet « empire des signes », la prise de notes dans le car­net de route se con­jugue à la cal­ligra­phie tra­di­tion­nelle pour dire le divers et le pro­fus de cette richesse que l’écrivain n’édulcore pas néan­moins, dans son témoignage juste et pré­cis d’une total­ité de pen­sée sou­veraine, au sein d’une con­trée pou­vant s’avérer, cepen­dant, vio­lente et cruelle.

Ain­si la fic­tion du jour­nal intime de Lucie qui ouvre l’observation minu­tieuse de cet ailleurs, peut s’interpréter comme la mis­sive poignante de son auteur pour une Chine qui revêt alors les traits de Liu, l’amant de son per­son­nage féminin, ce père de l’enfant qu’elle porte, et si cette dernière a retrou­vé ses orig­ines, son passé, sa mai­son, elle hurle sa plainte d’amour, son cri d’une pas­sion déchi­rante pour un homme plus âgé, d’un pays égale­ment plus ancien, dans les lignes trem­blantes qui son­nent, si som­bres soient les pages de l’Histoire, en hom­mages à cet autre monde dont Liu reste le vis­age que Lucie ne parvient à oubli­er : « Écrire une let­tre au vent. Écrire à Liu, sûre­ment, pour lui dire ce que j’ai trou­vé et ce qui nous unit, lui et moi, moi et lui. Au fond, c’est ce que je fais avec ce jour­nal. Pages qui tour­nent, courants d’air. Écrire une let­tre à l’air. »

Présentation de l’auteur

Alain Nouvel

Alain Nou­v­el un enseignant et un écrivain français. Philo­logue et his­to­rien, il a été maître de con­férences à l’U­ni­ver­sité de Mont­pel­li­er II. Auteur de nom­breux ouvrages, directeur de la col­lec­tion “Con­nais­sance de l’Oc­c­i­tanie”, il a traduit égale­ment du français en occitan. 

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Rémy Soual

Rémy Soual, enseignant de let­tres clas­siques et écrivain, ayant con­tribué dans des revues lit­téraires comme Souf­fles, Le Cap­i­tal des Mots, Kahel, Mange Monde, La Main Mil­lé­naire, ayant col­laboré avec des artistes plas­ti­ciens et rédigé des chroniques d’art pour Olé Mag­a­zine, à suiv­re sur son blog d’écri­t­ure : La rive des mots, www.larivedesmots.com Paru­tions : L’esquisse du geste suivi de Linéa­ments, 2013. La nuit sou­veraine, 2014. Par­cours, ouvrage col­lec­tif à la croisée d’artistes plas­ti­ciens, co-édité par l’as­so­ci­a­tion « Les oiseaux de pas­sage », 2017.
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