Julien Blaine aux éclats du dire !

Par |2021-09-06T19:06:27+02:00 6 septembre 2021|Catégories : Essais & Chroniques, Julien Blaine|

Aux sources de l’écrire et du dire, La cinquième feuille de Julien Blaine déploie une poésie imprégnée des con­cepts forgés par Félix Guat­tari inner­vant ses écrits des orig­ines, selon l’in­tro­duc­tion de Gilles Suzanne à son ouvrage : « Les écri­t­ures orig­inelles fonc­tion­nent dans la langue comme une con­tre-cul­ture par rap­port à ce que la cul­ture con­tem­po­raine fait de la langue. […] Pour le poète, dire et écrire, c’est déploy­er ce chaos et ce champ de forces, ce chaos­mos, dans la langue. C’est faire exis­ter la poésie comme le plan de tous les ani­mismes lan­gagiers pos­si­bles. »

Véri­ta­ble plan d’im­ma­nence où s’en­tremê­lent les poé­tiques, « l’esthéthique » de Julien Blaine s’y propage selon l’ar­tic­u­la­tion entre une « esthé­tique : l’a­n­imisme con­tem­po­rain » et une « éthique : les nou­velles impiétés de la langue », por­teuse de cette ten­ta­tive éminem­ment poli­tique de ren­dre à l’expression sa capac­ité de sub­jec­ti­va­tion, sujétion/suggestion se défaisant des car­cans de tous ordres, religieux, médi­a­tiques, tech­nocra­tiques ou économiques, rassem­blant ain­si ces dif­férents essais d’en­gage­ments et ces mul­ti­ples œuvres de recréa­tion selon la col­lecte des per­for­mances qui jalon­nent le par­cours du poète dans ses cat­a­logues particuliers !

Crise du lan­gage à tra­vers­er pour empêch­er le repli sur soi en sys­tème clos sur son énon­cé, cette quête de l’artiste s’avère une manière de dévisager/défigurer la langue pour trou­ver ce lien direct entre la vie et l’écri­t­ure comme une absolue évidence. 

Julien Blaine, La cinquième feuille,
les press­es du réel, Al Dante, 464 
pages, 30 euros.

Reprise à zéro dès lors de la ponc­tu­a­tion en l’as­so­ciant à une cos­molo­gie ou au rit­uel d’Apol­lon et au mythe de la Pythie, r‑établissement de toutes les cor­re­spon­dances pos­si­bles entre les signes graphiques des alpha­bets grec, hébraïque et latin pour en trou­ver les formes élémentaires…

Au fil de ses explo­rations, Julien Blaine fit une décou­verte essen­tielle, la cinquième sig­ni­fi­ca­tion ain­si révélée au-delà des qua­tre fon­da­men­tales : pre­mière­ment, la feuille, élé­ment végé­tal, sym­bole dans la foi chré­ti­enne de la réu­nion de l’ar­bre de vie et de l’ar­bre de la con­nais­sance, du bien et du mal, deux­ième­ment, la plume, attrib­ut de l’écrivain qu’il soit évangéliste, auteur d’épitres ou doc­teur d’église, troisième­ment, le pois­son, signe dans l’An­cien Tes­ta­ment tout à la fois de béné­dic­tion dont le fiel chas­se les démons et de malé­dic­tion en tant qu’an­i­mal avalant Jonas avant qu’il ne ressus­cite, ain­si que sym­bole du Sauveur pour les pre­miers chré­tiens, qua­trième­ment, l’œil, enfin, ren­voy­ant à Dieu, au regard absolu et à la con­nais­sance totale…

Qu’en est-il donc de la cinquième feuille ? « Bien que tombée dans les oubli­ettes de l’his­toire, déniée par les uns – cer­tains préhis­to­riens n’é­taient-ils pas abbé ou chanoine ? — occultée par les autres – cer­tains préhis­to­riens n’é­taient-ils pas sou­vent d’ex­trac­tion bour­geoise et, par­al­lèle­ment à leur pas­sion, notaires, insti­tu­teurs ou avoués -, l’el­lipse, sem­bla-t-il à Julien Blaine, pou­vait être, depuis la nuit des temps humains, un sym­bole d’une toute autre nature : celui de la vul­ve, du sexe féminin. De nom­breuses représen­ta­tions, plus ou moins fig­u­ra­tives, plus ou moins abstraites, s’en font le témoignage explicite. La vul­ve, cette cinquième feuille, serait ain­si, elle aus­si, l’une des orig­ines de l’écriture. »

Julien Blaine, Essais sur le S (1985), lec­ture au Cen­tre Inter­na­tion­al de Poésie de Marseille. 

Cette parole, bien que bafouée, ces écri­t­ures, bien que méprisées, for­ment le sil­lage dans lequel s’in­scrivent les avant-gardes, et à tra­vers cette « tis­sure » reprisée, le poète trou­ve un moyen de rompre avec sa nature pre­mière, avec ce que la cul­ture fait de lui, de faire fuir « ce sujet infâme ployé à toutes les dom­i­na­tions », comme l’écrivait Michel Fou­cault, de faire fuir encore « ce sujet hon­teux de sa cul­ture trouée par les savoirs con­sti­tués et lacérée par les pou­voirs dom­i­nants », comme l’écrivait Gilles Deleuze. Afin de con­tourn­er ces écueils, il ne reste d’autre voie au poète con­tem­po­rain, en tant que pro­to­type de l’hu­man­ité présente, que « de laiss­er fuir en lui tous les fluxs ani­mistes dont seule la valeur exis­ten­tielle peut réac­tiv­er des pos­si­bil­ités de vie et son énergie vitale. »

Élar­gisse­ment des pos­si­bles par cette relec­ture des orig­ines, le décou­vreur de cette vul­ve scrip­turale, « tout à la fois sym­bole préchré­tien et antéchris­tique », en devient le graphomane des alpha­bets pre­miers et le con­teur des méta­mor­phoses incar­nées, entre­prenant dès lors « la vis­ite des grottes préhis­toriques avec pour pro­gramme de bâtir une his­toire des vul­ves qui soit une his­toire des cul­tures ani­mistes. ». Pro­longeant la com­para­i­son entre le fonc­tion­nement de ces cul­tures dans les écri­t­ures orig­inelles et celui des avant-gardes poé­tiques dans la langue actuelle,  cet ani­misme s’avère un authen­tique vital­isme, puisque l’au­teur sub­or­donne l’écri­t­ure à la vie sans jamais assu­jet­tir la vie à la pen­sée ou à une forme de tran­scen­dance, faisant de l’ac­tiv­ité intel­lectuelle une imma­nence de l’ex­is­tence même !

       

Julien Blaine, Ch’i ou Qi, hom­mage à François Cheng, Enjeux con­tem­po­rains 13 — Survivre.

Dès lors, la poésie, selon cette (re)définition, se veut au cœur du sil­lon des écri­t­ures orig­inelles, esthé­tique, ani­miste, vital­iste, auquel se joint une méth­ode pro­pre à Julien Blaine : expéri­men­ta­tion à tout-va des régimes d’impiété de la langue, ces phénomènes occultes, ces chimères, ces méta­mor­phismes en tous gen­res et autres matières impures, insoumis­es aux agence­ments des pou­voirs. Devenirs mineurs, dont l’éthique se décline en qua­tre axiomes : pre­mière­ment, « De tout la langue peut faire sa nature », deux­ième­ment, « De l’animal tu feras ton âme », troisième­ment, « Tout ce qui est en soi comme il est une chose autre », qua­trième­ment, « Ce qui se conçoit, peut exis­ter en s’enveloppant sur autre chose que soi ». Ces qua­tre principes fon­da­teurs artic­u­lent l’esthétique/éthique, autrement nom­mée « esthéthique », à la trace libéra­trice, der­rière le rire de l’insolite et l’insolence, de la parole du corps exul­tant, pen­sée au devenir-féminin : « Mais un corps qui livre la langue. Un corps à tra­vers lequel la langue se livre. Un corps dont la peau ne serait pas le sim­ple par­chemin de l’écriture, mais ce pre­mier plan d’immanence ». Vibra­tions en chair et en os de tels éclats du dire !

La Grand Dépo­toir de Julien Blaine, Friche de La belle de Mai à Mar­seille, le ven­dre­di 13 mars 2020. Une vidéo de Poésie is not dead.

Présentation de l’auteur

Julien Blaine

Julien BLAiNE est né en 1942, à Rognac, au bord de l’Étang de Berre, flaque de mer jadis bleu-azur, aujourd’hui mar­ron glacé. Il vit à , Ventabren et à Mar­seille et nomadise le plus possible.
(Dénom­mé aus­si Chris­t­ian POiTEViN (patronyme) et d’une rib­am­belle d’autres noms
ÉDITEUR de Doc(k)s et d’une rib­am­belle d’autres périodiques
AUTEUR de 13427 poëmes méta­physiques et d’une rib­am­belle d’autres livres et catalogues
EXPOSANT de du sor­ci­er de V. au magi­cien de M. et d’une rib­am­belle d’autres expositions,
a présen­té en mai 2009 une impor­tante expo­si­tion au [mac] Musée d’Art Con­tem­po­rain de Mar­seille : un Tri.
ORGANISATEUR des Ren­con­tres Inter­na­tionales de Poésie de Taras­con et d’une rib­am­belle d’autres manifestations
FONDATEUR du Cen­tre Inter­na­tion­al de Poésie de Mar­seille (C.I.P.M.) et d’une rib­am­belle d’autres espaces culturels.
CHANTIERS EN COURS : la poésie n’intéresse per­son­ne, la 5ème feuille ou l’écriture orig­inelle, le Verssicône, Chom’art, Con­fi­dences d’Églantin, Text’art, Ihali, &c.

La vie & la phrase continuent…
Pour en savoir plus :

www.documentsdartistes.org/blaine <http://www.documentsdartistes.org/blaine>

 

© Rue des livres

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

Julien Blaine, Carnets de voyages

La pre­mière cri­tique de Lucien Was­selin pub­liée en mars 2013, dans le numéro 42 de Recours au poème. ∗∗∗ Il y a comme un para­doxe évi­dent dans la démarche de Julien Blaine : […]

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Rémy Soual

Rémy Soual, enseignant de let­tres clas­siques et écrivain, ayant con­tribué dans des revues lit­téraires comme Souf­fles, Le Cap­i­tal des Mots, Kahel, Mange Monde, La Main Mil­lé­naire, ayant col­laboré avec des artistes plas­ti­ciens et rédigé des chroniques d’art pour Olé Mag­a­zine, à suiv­re sur son blog d’écri­t­ure : La rive des mots, www.larivedesmots.com Paru­tions : L’esquisse du geste suivi de Linéa­ments, 2013. La nuit sou­veraine, 2014. Par­cours, ouvrage col­lec­tif à la croisée d’artistes plas­ti­ciens, co-édité par l’as­so­ci­a­tion « Les oiseaux de pas­sage », 2017.
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