> Julien Blaine, “Carnets de voyages”

Julien Blaine, “Carnets de voyages”

Par | 2018-02-24T23:11:34+00:00 15 mars 2013|Catégories : Critiques|

Il y a comme un para­doxe évident dans la démarche de Julien Blaine : il pro­clame qu'on n'a plus besoin de livres pour faire vivre la poé­sie mais il conti­nue à publier des livres inclas­sables à moins qu'ils ne soient des recueils de ce qu'il appelle la poé­sie élé­men­taire…  Carnets de voyages est l'illustration de ce para­doxe. Mais il faut se sou­ve­nir qu'il affirme aus­si, après avoir dit que le livre n'est pas inutile ou inin­té­res­sant, qu'il est rési­duel. L'aspect rési­duel de ce que le corps (a) fait ? l'aspect rési­duel de la per­for­mance ? Peut-être. Le livre (de poé­sie, au sens où l'entend Julien Blaine) serait le recueil de traces de choses vues ou de choses faites que le regard trans­forme en poé­sie. Reste une biblio­gra­phie impres­sion­nante qui oblige à se poser cette ques­tion : com­ment abor­der un livre de Julien Blaine ? Comment abor­der ces Carnets de voyages ? Peut-être en se sou­ve­nant de cet autre livre, ancien puisque paru en 1972,  Processus de décul­tu­ra­ti­sa­tion. Dans ce der­nier mot, il y a dé…ratisation. Comme si appa­rais­sait un pro­gramme d'éradication de la poé­sie au sens où on l'entend habi­tuel­le­ment.

 

    Le livre s'ouvre sur la pho­to­gra­phie de l'intérieur d'une tour médié­vale per­cée d'une meur­trière. L'image s'accompagne de ces mots : "Quand la bom­barde appa­raît pour accom­pa­gner l'arbalète, la meur­trière se trans­forme en point d'exclamation ! (écrit à l'encre cou­leur ciel)". Et  c'est vrai que la découpe des pierres qui donne sur le ciel a cette forme  que les typo­graphes connaissent bien. On a bien ici une trace de ce qui a été vu ; mais l'interprétation à laquelle elle donne lieu n'est pas neutre. Le voyage est pré­texte à recueillir "l'empreinte d'une langue ori­gi­nelle, une langue élé­men­taire qui remon­te­rait aux racines du verbe, hors de toute révé­la­tion divine", comme on a pu l'écrire. Nous voi­là loin du mythe de la Tour de Babel… Ce signe appa­raît dans une construc­tion humaine, et c'est le regard qui le trans­forme en figure poé­tique. De fait, ce volume recueille des signes très divers : pho­to­gra­phies, jeux typo­gra­phiques, cro­quis, images d'autres cultures… Ainsi la suite qui évoque une culture orien­tale est-elle construite pour dire le voyage (qui va du km 17 au km 181). L'humour n'est pas absent (puisque l'image est par­fois retra­vaillée) quand Julien Blaine affirme que le sol­dat Han est "revu et cor­ri­gé par Jackson Pollock ou le plâ­trier du coin". Propos ico­no­clastes ? En tout cas le tra­vail qui est mené montre que l'assemblage de signes iso­lés peut don­ner nais­sance à une "phrase", un "texte"… Les jeux typo­gra­phiques, les ensembles de lettres, la figure du cercle même… s'inscrivent dans la tra­di­tion de la poé­sie spa­tia­liste telle qu'ont pu l'illustrer Ilse et Pierre Garnier (avec Les Poèmes méca­niques par exemple ou des recueils plus récents). Rien n'échappe à l'œil avi­sé de Julien Blaine qui sait mettre en regard (!) pho­to­gra­phie du lieu et pan­neau dont la signa­lé­tique relève alors d'un humour invo­lon­taire ou du hasard objec­tif… Ou des pho­to­gra­phies d'objets très dif­fé­rents (mais pas si éloi­gnées maté­riel­le­ment l'une de l'autre que ça !) qui donnent du monde une image très éro­tique… Même la carte est uti­li­sée comme dans l'ouvrage de 1972, ce qui montre la cohé­rence de la démarche de Julien Blaine.

 

    Carnets de voyages ? Oui, car les  lieux aux­quels ren­voient ces "textes" sont bien ceux tra­ver­sés, d'une manière ou d'une autre, par le "poète" dont l'œil est tou­jours à l'affût. Mais aus­si, peut-être, voyages dans le temps  car la col­lecte de signes arra­chés au réel n'a pas de fin et peut don­ner lieu à d'étonnants retours en arrière pour qui connaît un peu le tra­vail pas­sé de Julien Blaine. Ce qui tend à prou­ver la fécon­di­té de cette ori­gi­nale langue des signes…