Deux Recueils aux «  Lieux-Dits  »(1)

 

Anne MOSER & Jean-Louis BERNARD 

Accueil de l’ex­il.

 

Fidèle à son habi­tude, l’édi­teur pro­pose un livre de poèmes en deux par­ties : la sec­onde con­stitue une pla­que­tte tra­di­tion­nelle au bon sens du terme alors que la pre­mière est un libre jeu de super­po­si­tions : vers choi­sis de Jean-Louis Bernard et cal­ligraphiés sur papi­er calque qui dia­loguent avec les pein­tures tachistes d’Anne Moser… Si Jean-Louis Bernard est à la recherche du “lan­gage du per­du”, Anne Moser, quant à elle, étudie les rap­ports entre le vide et les tach­es de couleur… Étrange dia­logue donc entre une pein­ture rare, exigeante et une écri­t­ure com­plexe, tor­turée… À ce qui relève de “la stu­peur orig­inelle” pour le poète cor­re­spond “l’ar­rache­ment de l’o­rig­ine” pour la plasticienne…

 

Je ne sais pas si l’écri­t­ure prend appui sur l’e­space sug­géré des pein­tures et devient elle-même encre comme le dit la qua­trième de cou­ver­ture mais ce que je sais c’est qu’il y a là comme une façon de dépass­er ce que la sim­ple jux­ta­po­si­tion entre la pein­ture et la poésie peut avoir de gra­tu­it. Et qu’à l’ex­plo­ration du vide d’Anne Moser répond par­faite­ment cette écri­t­ure de l’ex­il qui est celle de Jean-Louis Bernard. Une rapi­de lec­ture d’Accueil de l’ex­il n’est pas sans pos­er une ques­tion essen­tielle : s’ag­it-il d’un long poème ou d’un recueil de poèmes ? Les poèmes appa­rais­sant par le change­ment de page, dès lors qu’il n’ex­iste pas de titres pour les poèmes, mais que cha­cun com­mence par une majus­cule… Jean-Louis Bernard explore les inter­stices des rap­ports de l’être au monde. L’écri­t­ure devient alors accueil de l’ex­il, l’ex­il étant le nom don­né à cette absence de coïn­ci­dence de l’être vivant avec lui-même. Poèmes donc qui con­stituent comme une patiente suite d’ap­proches… “Les jours pal­abrent / le désert dit” écrit Jean-Louis Bernard ; pou­vait-il mieux pré­cis­er sa démarche ? “Être juste / le reflet d’une voix / en route calme / vers l’inex­is­tence”, ajoute-t-il un peu plus loin comme en écho au vide d’Anne Moser. Le poème peut alors bruire même s’il est ques­tion de rives blanch­es / et de gués / pour des eaux incer­taines. L’écri­t­ure reste trem­blée (au-delà de sa pré­ci­sion) et s’emploie à capter ces sédi­ments trou­bles qui reposent sous l’in­nom­mé des songes.

 

La poésie de Jean-Louis Bernard est une poésie du peu, de l’in­stant sans nom. Et ce n’est pas le moin­dre de ses sortilèges.

 

 

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Chan­tal DUPUY-DUNIER & Michèle DADOLLE 

Pluie et neige sur Cronce Mir­a­cle.

 

Cronce est un petit vil­lage d’Au­vergne de moins de cent habi­tants, aux lieux-dits por­tant des noms pit­toresques, où a vécu une dizaine d’an­nées Chan­tal Dupuy-Dunier. Elle a écrit, à ma con­nais­sance, deux recueils de poèmes inspirés de ce vil­lage, dont le tout récent Pluie et neige sur Cronce Mir­a­cle alors qu’elle vit désor­mais à Clermont-Ferrand…

 

Comme le veut le principe de la col­lec­tion (2Rives), quelques vers des poèmes sont soigneuse­ment cal­ligraphiés sur papi­er calque et vien­nent se super­pos­er aux pein­tures abstraites de Michèle Dadolle. Ce qui con­stitue un pre­mier cahi­er avant le texte pro­pre­ment dit de Chan­tal Dupuy-Dunier… Mais ce qui fait le prix de ce cahi­er, c’est ce dis­tique “Un jeteur de sorts a bran­di vers les nues / ses mains translu­cides”. Le mot du poète est en accord avec le tra­vail de l’édi­teur (et de Michèle Dadolle) ; il fal­lait remar­quer cette coïn­ci­dence trop rare pour être oubliée… Translu­cide fait d’ailleurs écho à cet autre vers (une cita­tion ?) : “C’est mon sang trans­par­ent ver­sé pour vous”. Le tra­vail du pein­tre n’en prend que plus de valeur : le lecteur sent alors qu’il n’y a rien de gra­tu­it dans cette démarche entre les deux com­plices, que Michèle Dadolle a traduit par la couleur et par la forme ses impres­sions de lecture…

 

Le titre dit tout l’amour que porte Chan­tal Dupuy-Dunier à ce vil­lage : Cronce Mir­a­cle, dont il faut not­er le M majus­cule. Vivre à Cronce est un mir­a­cle, la pluie et la neige sont un mir­a­cle tou­jours renou­velé. Ce qui est une façon d’ex­primer l’amour car si la neige trans­forme le paysage jusqu’à le ren­dre féerique, la pluie reste désagréable même si elle est néces­saire au renou­velle­ment de la vie. Cronce n’est pas un vil­lage sans habi­tants. Les poèmes mon­trent là “une femme aux yeux jaunes” qui se sou­vient de la “verge de l’a­mant”, ailleurs des “hommes qui se pen­saient rich­es de vivre là”. Mais Chan­tal Dupuy-Dunier ne s’ar­rête pas aux humains car les arbres sont aus­si des habi­tants, eux qui sont “les veines du monde”. On a là un bel exem­ple de vision cos­mique, com­ment un minus­cule vil­lage devient le sym­bole de l’u­ni­versel. Un poème dit par­faite­ment que Cronce est une impul­sion pour écrire : “Par­mi les soleils incon­nus d’autres galax­ies, / nous pour­rions décou­vrir / tant de nou­velles phras­es, / de nou­veaux mots dont ceux-ci / ne sont que les ombres ou les reflets”… Mais Chan­tal Dupuy-Dunier pèche peut-être par mod­estie car, c’est elle qui par­le plus loin : “Avec mon sty­lo pour burin / je sculpte le mar­bre de la neige”.

 

Elle renou­velle l’art de dire la vie près de la nature, à la cam­pagne. Ain­si l’éphémère se grave-t-il dans le marbre.

 

 

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LES NOTES D’UN PEINTRE (frag­ments)  :

 

 

Alexan­dre Hol­lan, Je suis ce que je vois

 

1

 

Ce recueil de notes qui vont de 1975 à 2015 rap­pelle, par son titre, la sub­stance d’une phrase de Paul Élu­ard : “Je vois le monde comme je suis”. Ces mots du poète dis­ent que la vision n’est pas une expéri­ence uni­voque. On sait, depuis les pro­grès sci­en­tifiques, que les ani­maux qui ont l’œil struc­turé dif­férem­ment du nôtre, ne voient pas le monde, le réel comme les humains. Cer­tains “voient” les couleurs, d’autres non. Les chats ne perçoivent pas le rouge. Les pois­sons ver­raient l’ul­tra­vi­o­let. Etc. Sans entr­er dans les mal­for­ma­tions (qui expliquent le dal­ton­isme) chez l’homme, on peut dire que ce dernier, selon son cerveau ou son humeur, voit les choses de manières divers­es. On con­naît la fameuse expres­sion “verre à moitié vide, verre à moitié plein” ! Aus­si, le pein­tre dont le méti­er est de retran­scrire le réel, est-il à même d’ex­pli­quer ce qu’est voir. Il faut donc lire atten­tive­ment Je suis ce que je vois d’Alexan­dre Hol­lan qui est pein­tre et dessinateur.

 

2

 

Voir est une expéri­ence exis­ten­tielle hors du com­mun c’est-à-dire de l’habi­tude de regarder qui nous est imposée par la mode ou l’usage triv­ial du moment. “Voir, c’est aus­si recon­naître le moment où une per­cep­tion résonne dans le corps” écrit Hol­lan. Cette réso­nance est à l’im­age de la struc­ture d’une toile fig­u­ra­tive de jeunesse de Bram Van Velde qu’Alexan­dre Hol­lan retrou­ve dans les pein­tures abstraites de ce pein­tre. Mais Hol­lan ne cesse d’aller à la recherche de ce qui est absent de son regard. Les notes ne man­quent pas de con­sid­éra­tions tech­niques sur la dis­tance qui doit sépar­er le pein­tre de son objet, sur les valeurs, sur la ligne et le mou­ve­ment, mais l’im­por­tant demeure, dit Hol­lan, le regard qui prend forme (et mod­èle son objet), quand il y décèle les dif­férences du motif. Il y a un aspect physique dans l’acte de regarder qui se traduit en énergie psy­chique : ce qui fait l’o­rig­i­nal­ité de la pein­ture ou du dessin.

 

3

 

Le livre a une struc­ture qui n’est pas indif­férente puisque les notes qui le com­posent s’éch­e­lon­nent de 1975 à 2015. Les trois recueils précédem­ment parus (aux Édi­tions Le Temps qu’il fait) ont été aug­men­tés par l’au­teur avant d’être repris dans cet ouvrage. Ils sont com­plétés par des notes récentes classées chronologique­ment (de 2014 à 2015) alors que dans les ensem­bles antérieurs elles sont classées thé­ma­tique­ment. Cette dif­férence rend dif­fi­cile la lec­ture surtout que la réflex­ion d’Alexan­dre Hol­lan prend une tour­nure sin­gulière : si l’acte de “voir” est ancré dans l’ab­domen (p 26), c’est, ajoute-t-il aus­sitôt, décrivant des con­di­tions par­ti­c­ulières, : “Je com­mence à sen­tir l’e­space…”. Curieux mélange de physique, de mor­pholo­gie (l’ab­domen) et de psy­chique (la sen­sa­tion, l’im­pres­sion). Mais Alexan­dre Hol­lan est sans com­plai­sance envers lui-même : il note les dif­férences entre regarder avec des lunettes et regarder sans… Pre­mières dif­fi­cultés aux­quelles s’en ajoutent d’autres dont la moin­dre n’est pas la péri­ode de quar­ante ans sur laque­lle ces notes ont été rédigées : quid de l’évo­lu­tion ? quid des con­tra­dic­tions entre deux moments dif­férents ? Il est donc impos­si­ble de con­stru­ire à la lec­ture une approche cohérente… Il faut se con­tenter de réac­tions impres­sion­nistes. Déjà, en 1998, Alexan­dre Hol­lan déclarait : “Je nais d’un instant à l’autre à une réal­ité per­son­nelle, mais qui s’ou­vre sur une autre, plus grande, mys­térieuse. L’in­stant d’après, ceci ne sera plus vrai…” Dont acte…

 

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Alexan­dre Hol­lan, dans ses notes, réflé­chit sur la tech­nique, sur la façon de fonc­tion­ner de l’e­space qu’il observe et qu’il traduit plas­tique­ment dans sa forme de prédilec­tion, l’ar­bre : c’est dire qu’il se con­fronte au réel. Il n’est sûr de rien, il procède par ques­tion­nement inces­sant sur ce qu’il voit, sur sa pra­tique. Il remet en cause ce qu’il vient d’écrire : ain­si si le geste est vio­lent, c’est aus­sitôt pour pré­cis­er rapi­de, libre, prévis­i­ble, dra­ma­tique (p 59)… Il con­naît bien le tra­vail des pein­tres qui l’ont précédé et ne manque pas d’en tir­er des con­clu­sions, ain­si avec Lor­rain et Corot. Il ne recule pas devant la con­tra­dic­tion (appar­ente ?) : “Le désir du blanc est un noir velouté” (p 60). Dif­fi­cile dans de telles con­di­tions de trou­ver une pen­sée défini­tive. D’au­tant plus que la note se réduite par­fois à un mot, comme celle-ci : “S’en­fon­cer” (p 62). Quel sens don­ner à ce verbe ? Mod­este­ment, je ne m’y hasarderai pas. Et puisqu’il est ques­tion de mod­estie, relevons ces pro­pos d’Alexan­dre Hol­lan : “La pas­sion dis­paraît mais l’at­ten­tion peut rester. Elle cherche, tâtonne, tourne en atten­dant une nou­velle impul­sion — qui vient de nou­veau des pas­sions” (p 66). Que vaut cette pru­dence face à la com­plex­ité ? En 1991, Hol­lan écrit : “Oui, je crois que les ténèbres, c’est «moi», ma peur, ma van­ité, ma ruse, mes amours, mon art… et je dois «faire avec», je dois les tra­vers­er pour attein­dre la lumière, peut-être. C’est si impor­tant de ne pas me con­fon­dre avec moi-même”. Est-ce là qu’on peut trou­ver le sens du titre de ce livre, “Je suis ce que je vois” ?

 

5

 

Si le temps pas­sant (le deux­ième ensem­ble cou­vre les années 1997–2005), les développe­ments d’Alexan­dre Hol­lan ont l’air d’aller se dévelop­pant, s’ap­pro­fondis­sant… Le regard est opposé à la rai­son, le regard sup­pose la vitesse. Le regard et le dessin (ou la pein­ture) sont des activ­ités à risques : “Si je ne les réu­nis pas, ma tête va éclater” affirme Hol­lan (p 92). Les affir­ma­tions sont par­fois dou­teuses à force d’être métaphoriques : je ne pense pas que “la nature aime qu’on la regarde”, je ne pense pas qu’elle “veuille être dess­inée” ; mais ce qui est sûr c’est que “Le regard sans la nature est aveu­gle” (p 98) : la nature qui entoure l’hu­main n’est-elle pas la pre­mière chose, un tant soit peu mys­térieuse, que l’hu­main décou­vre ? Com­ment s’é­ton­ner alors de cette asser­tion : “La pein­ture me mène là où je suis déjà” (p 106). Le lecteur de ces notes a l’im­pres­sion que ces dernières par­ticipent du même art d’être présent au monde que de dessin­er ou pein­dre le réel. Com­ment com­pren­dre ces mots : “Après le dessin, assim­i­l­er” (p 139). ?Indépen­dam­ment de cette présence au monde ? Cette philoso­phie de la représen­ta­tion de l’ar­bre per­met alors à l’homme d’aller plus loin, de représen­ter le vis­age humain : “Je des­sine depuis quelque temps des têtes, un mod­èle avec une tête calme et puis­sante, avec le vis­age qui tourne vers l’om­bre, vers l’in­térieur. Le con­tre-jour que j’ai déjà expéri­men­té avec des arbres est pos­si­ble. C’est l’ex­pres­sion retenue qui rem­plit le vis­age avec son mou­ve­ment sourd et qui guide notre regard vers le som­bre” (p 145). Ces notes seraient-elles néces­saires pour com­pren­dre le tra­vail de l’artiste ? L’a­ma­teur peut-il regarder autrement les œuvres d’art et leur don­ner un sens ? Ques­tions en abysse…

 

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Si la note du 21 sep­tem­bre 2010 (com­ment un dessin se développe-t-il ?) inter­pelle le lecteur, reste à définir cette “cir­cu­la­tion élargie [qui] vient par la légèreté” (p 217). Si Alexan­dre Hol­lan a rai­son de s’in­ter­roger sur les con­di­tions du dessin et de la pein­ture, le lecteur doit s’in­ter­roger sur les con­di­tions de l’œu­vre : s’en­gage-t-il (le lecteur) dans cet “élan sans hâte et sans retenue” dont fait preuve le pein­tre ? (p 222). Quand une œuvre est-elle ter­minée ? Quel(s) rapport(s) avec la matière du monde ? Qu’est-ce que voir, qu’est-ce que regarder pour nous qui ne dessi­nons pas, ne peignons pas ? Qu’y a‑t-il “dans le monde sim­ple et banal qui n’est pas vis­i­ble mais qui se cache dans le vis­i­ble” ? (p 257). Autant de ques­tions qui nous con­cer­nent tous… Et si, comme le dit Hol­lan, la réal­ité ne peut pas être “directe­ment touchée par le pein­tre”, mais qu’il y a dans cette réal­ité des aspects qui sont mon­trés à plusieurs pein­tres qui sont en lui (p 261), quid alors de la réal­ité ? Com­ment nous, pou­vons-nous la saisir ?

 

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Tra­vail sans fin que celui d’Alexan­dre Hol­lan : le regard est chez lui con­sub­stantiel à l’acte de dessin­er ou de pein­dre. Et la réflex­ion, la rédac­tion de notes sont insé­para­bles de ces activ­ités. La lec­ture sera donc tou­jours pro­vi­soire ; de nou­veaux aperçus seront tou­jours apportés qui vien­dront pré­cis­er, com­pléter, remet­tre plus ou moins en cause les précé­dents… D’ailleurs, l’artiste ne déclare-t-il pas (p 279) : “Je suis piégé par le rythme qui s’im­pose au regard, rythme dans lequel je recon­nais un mou­ve­ment qui va d’un point à l’autre dans l’ar­bre”. D’où de mul­ti­ples essais dont cer­tains aboutis­sent à des impass­es. D’où des échecs, des repen­tirs, des repris­es, de nou­veaux dessins, de nou­velles notes… À suiv­re donc, sans doute… 

 

 

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L’OMBRE ET L’AUTRE : 

sur deux recueils de Jean-Pyer Poëls

 

J’ai reçu une étrange pla­que­tte de Jean­py­er Poëls, “Elles ne tour­nent le dos au soleil noir “. Étrange parce qu’elle est pub­liée à l’en­seigne d’un édi­teur incon­nu (Schaduw… qui fait penser à shad­ow), étrange parce qu’il n’y a pas de colophon, pas de prix indiqué, étrange parce qu’elle est réal­isée arti­sanale­ment (13 pages man­u­scrites rec­to-ver­so, pho­to­copiées, pliées en deux et agrafées). C’est un long poème en alexan­drins (1 ou 2 dis­tiques par page, au total 182 vers) non rimés, placés sous le signe de François Couperin (“ Demande® aux ombres une part de leur ombre ”) et tra­ver­sé par le mot ombre qui court d’un poème à l’autre.

 

Si Jean­py­er Poëls se dis­simule farouche­ment (sa biogra­phie sur inter­net est réduite à une ligne, ” Il vit en Provence (84) ” ou en lisant sa notice sur le site des édi­tions Hen­ry qui ont pub­lié un de ses livres : ” Jean­py­er Poëls est né dans le voisi­nage du Schelde et vit aujour­d’hui dans celui de la Meyne ” et on n’y trou­ve pas de pho­togra­phies le représen­tant) quelques indices émail­lent son poème. En par­ti­c­uli­er les mots Schelde et Meyne et quelques autres comme Tré­va­resse, Hautes Roques, Tour­loubre… Mais on n’ap­prend rien de plus que le mes­sage lap­idaire trou­vé sur l’or­di­na­teur. Les Français ont la répu­ta­tion (est-elle juste ?) de n’être pas forts en géo­gra­phie : Schelde est le nom néer­landais de l’Escaut et la Meyne est une riv­ière qui coule dans le départe­ment du Vau­cluse… Les mots Flan­dre et Escaut, qui appa­rais­sent au moins une fois dans le poème, rap­pel­lent le lieu de nais­sance de Jean­py­er Poëls, mais sans insis­ter, sans pré­cis­er quoi que ce soit. Comme une loin­taine évo­ca­tion, tout au plus. La Tré­va­resse (chaîne de collines des Bouch­es-du-Rhone) et les Hautes Roques, pas très éloignées de la Sainte-Vic­toire chère à Cézanne, appa­rais­sent dans le poème mais sans que le lecteur ne puisse devin­er leurs rap­ports à l’au­teur. Quant à la Touloubre (orthographe des ency­clopédies et des atlas), elle coule au pied du ver­sant mérid­ion­al de la Tré­va­resse… Jean­py­er Poëls est bien le poète qui s’ef­face devant ses poèmes : ” Elle longe la Tour­loubre ou l’Escaut en rêve ” dit un vers (p 30)…

Mais il y a aus­si ces pas­sages soulignés dans le poème. Dans le titre tout d’abord, où l’ex­pres­sion soleil noir est ain­si mise en lumière. On pense bien sûr à ce vers de Gérard de Ner­val dans El Des­dicha­do : ” […] et mon luth con­stel­lé / Porte le Soleil noir de la Mélan­col­ie ” qui est comme un écho à la cita­tion de Couperin. Mais la référence à Apol­li­naire et à son Cortège d’Or­phée attire l’at­ten­tion sur Orphée qui alla jusqu’aux enfers pour ramen­er son Euridyce ; le mythe est con­nu. Et le Cortège d’Or­phée ? Ce bes­ti­aire où, dans L’Ibis, le poète affirme : “… j’i­rai dans l’om­bre ter­reuse”… L’om­bre tra­verse la réflex­ion de Jean­py­er Poëls jusqu’à cette cita­tion de Léo Fer­ré tirée de sa chan­son Avec le temps et il faut citer le dis­tique en entier : ” Dire à l’om­bre ne ren­tre pas trop tard surtout / ne prends pas froid est façon de bat­te­ment d’aile “. Et jusqu’à ” cette main vivante ” qui est le début d’un poème de John Keats. Jean­py­er Poëls crée ain­si un réseau qui le révèle autant qu’il l’occulte…

Bernard Noël note juste­ment à pro­pos de l’écri­t­ure de Jean­py­er Poëls : ” Poésie sans sujet poé­tique, tout occupée par la han­tise du matéri­au ver­bal et par le soin de la tra­vailler en trou­vant, chaque fois, la forme qui l’ob­jec­tive dans sa cru­auté. Beau­coup de soli­tude donc, et une suc­ces­sion d’embolies plutôt que de sen­ti­men­taux pince­ments de nerfs.” Tout est dit dans ces mots, on les croirait écrits pour cette pla­que­tte car quoi de plus non-poé­tique que l’om­bre et que les références à la géo­gra­phie (même intime de l’au­teur) ? Et quoi de plus proche du matéri­au ver­bal que la cita­tion ? L’om­bre ferait-elle de l’om­bre à l’om­bre, pour­rait-on deman­der, une fois la lec­ture terminée…

 

 

 

Bernard Noël donc. À quelques jours de dis­tance, j’ai reçu une autre pla­que­tte de Jean­py­er Poëls, ” Défail­lir ? “, qui a la par­tic­u­lar­ité de don­ner à lire une étude écrite à qua­tre mains, deux ver­sions d’un même texte (?), l’une de Jean­py­er Poëls, l’autre de Bernard Noël, parues dans le n° 43 de Diérèse à l’hiv­er 2008. Le colophon pré­cise que cette étude était accom­pa­g­née des por­traits des deux auteurs mais que celui de Jean­py­er Poëls était un por­trait imag­i­naire dû à Shirley Car­cas­sonne… Ce qui con­firme la volon­té de Poëls de fuir les images de lui-même et donc toute vel­léité (auto)biographique. Ces deux textes explorent l’autre qui est en soi. Jean­py­er Poëls com­mence, de façon très tour­men­tée ou très tortueuse (com­ment dire ?) son étude par ces mots : ” Faire la con­nais­sance de l’É­tranger […] qu’on entend aller et venir dans son cerveau ” et Bernard Noël la sienne ain­si : ” Que se passe-t-il quand votre iden­tité vous devient insup­port­able ? Vous ne savez com­ment expulser hors de vous le JE devenu étranger”. On remar­quera la présence, dans ces deux frag­ments, du mot étranger. Si Jean­py­er Poëls ne lésine pas avec les cita­tions et les références aux écrivains, Bernard Noël est beau­coup plus dis­cret dans ce domaine : tout au plus fait-il allu­sion à Arthur Rim­baud (et son “Je est un autre ”). C’est que l’écri­t­ure est l’ob­jet qu’é­tu­di­ent nos deux écrivains. Com­ment dès lors accéder à son iden­tité au-delà des faux-sem­blants imposés par l’habi­tude ou la société ? Réflex­ion stim­u­lante même si le doute subsiste…

 

 

La lit­téra­ture, la vraie, pas ces sim­u­lacres com­mer­ci­aux aux­quels suc­combent de nom­breux édi­teurs (des éditueurs dis­ait-on à une cer­taine époque) cir­cule en dehors des sen­tiers bal­isés de la société de con­som­ma­tion. C’est ce que prou­vent ces deux pla­que­ttes atypiques…

 

 

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Wern­er RENFER

In ogni dove.

 

 

Pour le plus grand nom­bre, la lit­téra­ture suisse de langue française se réduit à Ramuz et à Jacques Ches­sex. Mais qui sait ici que Philippe Jac­cot­tet, que Valère Nova­ri­na (pour ne citer qu’eux) sont con­sid­érés comme suiss­es par la Con­fédéra­tion Helvé­tique ? Qui con­naît Wern­er Ren­fer ? La Suisse a qua­tre langues nationales : l’alle­mand, le français, l’i­tal­ien et le romanche dont les trois pre­mières sont offi­cielles alors que le romanche est une langue “nationale suisse” par­lée minori­taire­ment dans le can­ton des Grisons… On com­prend donc alors que les Français annex­ent les écrivains suiss­es dès lors qu’ils vivent en France comme Jac­cot­tet ou Nova­ri­na mais qu’ils ignorent Ren­fer. L’oc­ca­sion est donc belle, avec la pub­li­ca­tion d’In ogni dove, de le découvrir.

 

Mais à peine ce livre dans les mains, le lecteur se pose des ques­tions à pro­pos du statut de ce recueil de poèmes qui pro­pose deux ver­sions : l’une française et l’autre ital­i­enne. Wern­er Ren­fer (1898–1936) est un poète suisse (romand) fran­coph­o­ne. Il col­la­bore de son vivant à divers­es pub­li­ca­tions d’ex­pres­sion française dont Le Jura bernois. In ogni dove plonge le lecteur dans la per­plex­ité car le titre de ce recueil (?), n’ap­pa­raît pas dans la bib­li­ogra­phie de l’au­teur. On peut espér­er que l’édi­tion des Œuvres com­plètes de Wern­er Ren­fer (sous la direc­tion de Patrick Amstutz, le pré­faci­er du présent recueil) clar­i­fiera cette perplexité…

Wern­er Ren­fer dis­paraît en 1936 et, curieuse­ment, il écrit (du moins à ses débuts, sem­ble-t-il, car ses poèmes ne sont pas datés dans In ogni dove) une poésie très sage qui ne con­naît rien du dadaïsme pour­tant créé à Zurich, au Cabaret Voltaire, pen­dant la pre­mière guerre mon­di­ale. Sans doute était-il trop jeune… Déca­syl­labes, octo­syl­labes ou alexan­drins rimés ou asso­nancés, vers libres véhicu­lent une pen­sée bour­geoise que ce qua­train résume par­faite­ment : “C’est la vie, la benoîte vie / Qui sent si bon le pot-eu-feu, / Le vin clairet, les bonnes poires, / La paix, l’or­dre et l’amour chez soi” (p 32). Peut-être est-ce dû à son activ­ité de chroniqueur et à sa for­ma­tion d’ingénieur agronome ? Peut-être est-ce dû à son provin­cial­isme ? Ou encore à une enfance tra­di­tion­nelle (en ce pays et pour l’époque) dans un milieu rude et tra­vailleur ? Un poème comme “Crois-tu que l’om­bre” répond à cette dernière ques­tion tout en lais­sant plan­er l’om­bre d’une hési­ta­tion… Reste cepen­dant une écri­t­ure qui ignore ce qui se jouait dans les années 20 et suiv­antes avec le sur­réal­isme. Même l’amour con­serve un aspect trop sage, à l’op­posé de cet éro­tisme pro­pre au sur­réal­isme. Il y a dans ces poèmes une accep­ta­tion du tra­vail des champs à l’op­posé de la déri­sion sur­réal­iste, voire un cer­tain fatal­isme. Mais c’est dans des poèmes hors normes (comme “Un retour”, pp 62–64) que Wern­er Ren­fer est le meilleur. C’est au moins là qu’il sem­ble au mieux de sa forme lit­téraire, de son approche du réel. On a alors l’im­pres­sion que Wern­er Ren­fer est libéré du car­can de l’im­i­ta­tion, de l’in­spi­ra­tion et des formes anciennes.

Le meilleur de cette lib­erté enfin retrou­vée, c’est la tra­ver­sée des poèmes par des per­son­nages divers comme Braque (p 110), Goethe (p 114), Giot­to ou Grünewald (p 118). Mais cette lib­erté, c’est aus­si le ton allè­gre du “Clown” (p 128). Dès lors, le côté fleur bleue est totale­ment aban­don­né, l’écri­t­ure de Wern­er Ren­fer devient plus sub­tile, à l’af­fût de la com­plex­ité du réel : “Le monde roule dans un fleuve d’or et de sang” (p 134) ou [Le monde] fend la paupière du dormeur éveil­lé”(p 136). Le temps ancien ne survit que par de “petites réminis­cences”. Le vers se déchire, le sens court d’un vers à l’autre. Tout se passe comme si, au-delà des apparences, Wern­er Ren­fer se réc­on­cil­i­ait avec le monde.

 

Je ne sais pas ‑avec cer­ti­tude- si l’or­dre de ces poèmes est chronologique. Mais ce que je sais, c’est qu’avec le temps l’écri­t­ure de Wern­er Ren­fer s’est affer­mie pour devenir plus orig­i­nale. C’est pourquoi il fau­dra lire atten­tive­ment ses Œuvres com­plètes dès qu’elles paraîtront.

 

Note  :

 

(1) — ces recueils ont déjà fait l’ob­jet d’un arti­cle de Mar­i­lyne Bertonci­ni dans nos pages  : https://www.recoursaupoeme.fr/critiques/fil-de-lecture-de-marilyne-bertoncini-nouveaut%C3%A9s-des-2rives/marilyne-bertoncini

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Lucien Wasselin

Il a pub­lié une ving­taine de livres (de poésie surtout) dont la moitié en livres d’artistes ou à tirage lim­ité. Présent dans plusieurs antholo­gies, il a été traduit en alle­mand et col­la­bore régulière­ment à plusieurs péri­odiques. Il est mem­bre du comité de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Tri­o­let, Faîtes Entr­er L’In­fi­ni, dans laque­lle il a pub­lié plusieurs arti­cles et études con­sacrés à Aragon. A sig­naler son livre écrit en col­lab­o­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (suivi de 18 arti­cles retrou­vés d’Aragon), au Temps des Ceris­es en 2007. Il est aus­si l’au­teur d’un Ate­lier du Poème : Aragon/La fin et la forme, Recours au Poème éditeurs.