> Fils de Lecture de Lucien Wasselin : éditions des Deux Rives, J.POELS, A. HOLLAN, W.RENFER

Fils de Lecture de Lucien Wasselin : éditions des Deux Rives, J.POELS, A. HOLLAN, W.RENFER

Par |2018-10-17T18:17:54+00:00 20 septembre 2016|Catégories : Critiques|

Deux Recueils aux «  Lieux-Dits  »(1)

 

Anne MOSER & Jean-Louis BERNARD

Accueil de l'exil.

 

Fidèle à son habi­tude, l'éditeur pro­pose un livre de poèmes en deux par­ties : la seconde consti­tue une pla­quette tra­di­tion­nelle au bon sens du terme alors que la pre­mière est un libre jeu de super­po­si­tions : vers choi­sis de Jean-Louis Bernard et cal­li­gra­phiés sur papier calque qui dia­loguent avec les pein­tures tachistes d'Anne Moser… Si Jean-Louis Bernard est à la recherche du "lan­gage du per­du", Anne Moser, quant à elle, étu­die les rap­ports entre le vide et les taches de cou­leur… Étrange dia­logue donc entre une pein­ture rare, exi­geante et une écri­ture com­plexe, tor­tu­rée… À ce qui relève de "la stu­peur ori­gi­nelle" pour le poète cor­res­pond "l'arrachement de l'origine" pour la plas­ti­cienne…

 

Je ne sais pas si l'écriture prend appui sur l'espace sug­gé­ré des pein­tures et devient elle-même encre comme le dit la qua­trième de cou­ver­ture mais ce que je sais c'est qu'il y a là comme une façon de dépas­ser ce que la simple jux­ta­po­si­tion entre la pein­ture et la poé­sie peut avoir de gra­tuit. Et qu'à l'exploration du vide d'Anne Moser répond par­fai­te­ment cette écri­ture de l'exil qui est celle de Jean-Louis Bernard. Une rapide lec­ture d'Accueil de l'exil n'est pas sans poser une ques­tion essen­tielle : s'agit-il d'un long poème ou d'un recueil de poèmes ? Les poèmes appa­rais­sant par le chan­ge­ment de page, dès lors qu'il n'existe pas de titres pour les poèmes, mais que cha­cun com­mence par une majus­cule… Jean-Louis Bernard explore les inter­stices des rap­ports de l'être au monde. L'écriture devient alors accueil de l'exil, l'exil étant le nom don­né à cette absence de coïn­ci­dence de l'être vivant avec lui-même. Poèmes donc qui consti­tuent comme une patiente suite d'approches… "Les jours palabrent /​ le désert dit" écrit Jean-Louis Bernard ; pou­vait-il mieux pré­ci­ser sa démarche ? "Être juste /​ le reflet d'une voix /​ en route calme /​ vers l'inexistence", ajoute-t-il un peu plus loin comme en écho au vide d'Anne Moser. Le poème peut alors bruire même s'il est ques­tion de rives blanches /​ et de gués /​ pour des eaux incer­taines. L'écriture reste trem­blée (au-delà de sa pré­ci­sion) et s'emploie à cap­ter ces sédi­ments troubles qui reposent sous l'innommé des songes.

 

La poé­sie de Jean-Louis Bernard est une poé­sie du peu, de l'instant sans nom. Et ce n'est pas le moindre de ses sor­ti­lèges.

 

 

*

 

 

 

Chantal DUPUY-DUNIER & Michèle DADOLLE

Pluie et neige sur Cronce Miracle.

 

Cronce est un petit vil­lage d'Auvergne de moins de cent habi­tants, aux lieux-dits por­tant des noms pit­to­resques, où a vécu une dizaine d'années Chantal Dupuy-Dunier. Elle a écrit, à ma connais­sance, deux recueils de poèmes ins­pi­rés de ce vil­lage, dont le tout récent Pluie et neige sur Cronce Miracle alors qu'elle vit désor­mais à Clermont-Ferrand…

 

Comme le veut le prin­cipe de la col­lec­tion (2Rives), quelques vers des poèmes sont soi­gneu­se­ment cal­li­gra­phiés sur papier calque et viennent se super­po­ser aux pein­tures abs­traites de Michèle Dadolle. Ce qui consti­tue un pre­mier cahier avant le texte pro­pre­ment dit de Chantal Dupuy-Dunier… Mais ce qui fait le prix de ce cahier, c'est ce dis­tique "Un jeteur de sorts a bran­di vers les nues /​ ses mains trans­lu­cides". Le mot du poète est en accord avec le tra­vail de l'éditeur (et de Michèle Dadolle) ; il fal­lait remar­quer cette coïn­ci­dence trop rare pour être oubliée… Translucide fait d'ailleurs écho à cet autre vers (une cita­tion ?) : "C'est mon sang trans­pa­rent ver­sé pour vous". Le tra­vail du peintre n'en prend que plus de valeur : le lec­teur sent alors qu'il n'y a rien de gra­tuit dans cette démarche entre les deux com­plices, que Michèle Dadolle a tra­duit par la cou­leur et par la forme ses impres­sions de lec­ture…

 

Le titre dit tout l'amour que porte Chantal Dupuy-Dunier à ce vil­lage : Cronce Miracle, dont il faut noter le M majus­cule. Vivre à Cronce est un miracle, la pluie et la neige sont un miracle tou­jours renou­ve­lé. Ce qui est une façon d'exprimer l'amour car si la neige trans­forme le pay­sage jusqu'à le rendre fée­rique, la pluie reste désa­gréable même si elle est néces­saire au renou­vel­le­ment de la vie. Cronce n'est pas un vil­lage sans habi­tants. Les poèmes montrent là "une femme aux yeux jaunes" qui se sou­vient de la "verge de l'amant", ailleurs des "hommes qui se pen­saient riches de vivre là". Mais Chantal Dupuy-Dunier ne s'arrête pas aux humains car les arbres sont aus­si des habi­tants, eux qui sont "les veines du monde". On a là un bel exemple de vision cos­mique, com­ment un minus­cule vil­lage devient le sym­bole de l'universel. Un poème dit par­fai­te­ment que Cronce est une impul­sion pour écrire : "Parmi les soleils incon­nus d'autres galaxies, /​ nous pour­rions décou­vrir /​ tant de nou­velles phrases, /​ de nou­veaux mots dont ceux-ci /​ ne sont que les ombres ou les reflets"… Mais Chantal Dupuy-Dunier pèche peut-être par modes­tie car, c'est elle qui parle plus loin : "Avec mon sty­lo pour burin /​ je sculpte le marbre de la neige".

 

Elle renou­velle l'art de dire la vie près de la nature, à la cam­pagne. Ainsi l'éphémère se grave-t-il dans le marbre.

 

 

*

 

 

 

LES NOTES D'UN PEINTRE (frag­ments)  :

 

 

Alexandre Hollan, Je suis ce que je vois

 

1

 

Ce recueil de notes qui vont de 1975 à 2015 rap­pelle, par son titre, la sub­stance d'une phrase de Paul Éluard : "Je vois le monde comme je suis". Ces mots du poète disent que la vision n'est pas une expé­rience uni­voque. On sait, depuis les pro­grès scien­ti­fiques, que les ani­maux qui ont l'œil struc­tu­ré dif­fé­rem­ment du nôtre, ne voient pas le monde, le réel comme les humains. Certains "voient" les cou­leurs, d'autres non. Les chats ne per­çoivent pas le rouge. Les pois­sons ver­raient l'ultraviolet. Etc. Sans entrer dans les mal­for­ma­tions (qui expliquent le dal­to­nisme) chez l'homme, on peut dire que ce der­nier, selon son cer­veau ou son humeur, voit les choses de manières diverses. On connaît la fameuse expres­sion "verre à moi­tié vide, verre à moi­tié plein" ! Aussi, le peintre dont le métier est de retrans­crire le réel, est-il à même d'expliquer ce qu'est voir. Il faut donc lire atten­ti­ve­ment Je suis ce que je vois d'Alexandre Hollan qui est peintre et des­si­na­teur.

 

2

 

Voir est une expé­rience exis­ten­tielle hors du com­mun c'est-à-dire de l'habitude de regar­der qui nous est impo­sée par la mode ou l'usage tri­vial du moment. "Voir, c'est aus­si recon­naître le moment où une per­cep­tion résonne dans le corps" écrit Hollan. Cette réso­nance est à l'image de la struc­ture d'une toile figu­ra­tive de jeu­nesse de Bram Van Velde qu'Alexandre Hollan retrouve dans les pein­tures abs­traites de ce peintre. Mais Hollan ne cesse d'aller à la recherche de ce qui est absent de son regard. Les notes ne manquent pas de consi­dé­ra­tions tech­niques sur la dis­tance qui doit sépa­rer le peintre de son objet, sur les valeurs, sur la ligne et le mou­ve­ment, mais l'important demeure, dit Hollan, le regard qui prend forme (et modèle son objet), quand il y décèle les dif­fé­rences du motif. Il y a un aspect phy­sique dans l'acte de regar­der qui se tra­duit en éner­gie psy­chique : ce qui fait l'originalité de la pein­ture ou du des­sin.

 

3

 

Le livre a une struc­ture qui n'est pas indif­fé­rente puisque les notes qui le com­posent s'échelonnent de 1975 à 2015. Les trois recueils pré­cé­dem­ment parus (aux Éditions Le Temps qu'il fait) ont été aug­men­tés par l'auteur avant d'être repris dans cet ouvrage. Ils sont com­plé­tés par des notes récentes clas­sées chro­no­lo­gi­que­ment (de 2014 à 2015) alors que dans les ensembles anté­rieurs elles sont clas­sées thé­ma­ti­que­ment. Cette dif­fé­rence rend dif­fi­cile la lec­ture sur­tout que la réflexion d'Alexandre Hollan prend une tour­nure sin­gu­lière : si l'acte de "voir" est ancré dans l'abdomen (p 26), c'est, ajoute-t-il aus­si­tôt, décri­vant des condi­tions par­ti­cu­lières, : "Je com­mence à sen­tir l'espace…". Curieux mélange de phy­sique, de mor­pho­lo­gie (l'abdomen) et de psy­chique (la sen­sa­tion, l'impression). Mais Alexandre Hollan est sans com­plai­sance envers lui-même : il note les dif­fé­rences entre regar­der avec des lunettes et regar­der sans… Premières dif­fi­cul­tés aux­quelles s'en ajoutent d'autres dont la moindre n'est pas la période de qua­rante ans sur laquelle ces notes ont été rédi­gées : quid de l'évolution ? quid des contra­dic­tions entre deux moments dif­fé­rents ? Il est donc impos­sible de construire à la lec­ture une approche cohé­rente… Il faut se conten­ter de réac­tions impres­sion­nistes. Déjà, en 1998, Alexandre Hollan décla­rait : "Je nais d'un ins­tant à l'autre à une réa­li­té per­son­nelle, mais qui s'ouvre sur une autre, plus grande, mys­té­rieuse. L'instant d'après, ceci ne sera plus vrai…" Dont acte…

 

4

 

Alexandre Hollan, dans ses notes, réflé­chit sur la tech­nique, sur la façon de fonc­tion­ner de l'espace qu'il observe et qu'il tra­duit plas­ti­que­ment dans sa forme de pré­di­lec­tion, l'arbre : c'est dire qu'il se confronte au réel. Il n'est sûr de rien, il pro­cède par ques­tion­ne­ment inces­sant sur ce qu'il voit, sur sa pra­tique. Il remet en cause ce qu'il vient d'écrire : ain­si si le geste est violent, c'est aus­si­tôt pour pré­ci­ser rapide, libre, pré­vi­sible, dra­ma­tique (p 59)… Il connaît bien le tra­vail des peintres qui l'ont pré­cé­dé et ne manque pas d'en tirer des conclu­sions, ain­si avec Lorrain et Corot. Il ne recule pas devant la contra­dic­tion (appa­rente ?) : "Le désir du blanc est un noir velou­té" (p 60). Difficile dans de telles condi­tions de trou­ver une pen­sée défi­ni­tive. D'autant plus que la note se réduite par­fois à un mot, comme celle-ci : "S'enfoncer" (p 62). Quel sens don­ner à ce verbe ? Modestement, je ne m'y hasar­de­rai pas. Et puisqu'il est ques­tion de modes­tie, rele­vons ces pro­pos d'Alexandre Hollan : "La pas­sion dis­pa­raît mais l'attention peut res­ter. Elle cherche, tâtonne, tourne en atten­dant une nou­velle impul­sion – qui vient de nou­veau des pas­sions" (p 66). Que vaut cette pru­dence face à la com­plexi­té ? En 1991, Hollan écrit : "Oui, je crois que les ténèbres, c'est « moi », ma peur, ma vani­té, ma ruse, mes amours, mon art… et je dois « faire avec », je dois les tra­ver­ser pour atteindre la lumière, peut-être. C'est si impor­tant de ne pas me confondre avec moi-même". Est-ce là qu'on peut trou­ver le sens du titre de ce livre, "Je suis ce que je vois" ?

 

5

 

Si le temps pas­sant (le deuxième ensemble couvre les années 1997-2005), les déve­lop­pe­ments d'Alexandre Hollan ont l'air d'aller se déve­lop­pant, s'approfondissant… Le regard est oppo­sé à la rai­son, le regard sup­pose la vitesse. Le regard et le des­sin (ou la pein­ture) sont des acti­vi­tés à risques : "Si je ne les réunis pas, ma tête va écla­ter" affirme Hollan (p 92). Les affir­ma­tions sont par­fois dou­teuses à force d'être méta­pho­riques : je ne pense pas que "la nature aime qu'on la regarde", je ne pense pas qu'elle "veuille être des­si­née" ; mais ce qui est sûr c'est que "Le regard sans la nature est aveugle" (p 98) : la nature qui entoure l'humain n'est-elle pas la pre­mière chose, un tant soit peu mys­té­rieuse, que l'humain découvre ? Comment s'étonner alors de cette asser­tion : "La pein­ture me mène là où je suis déjà" (p 106). Le lec­teur de ces notes a l'impression que ces der­nières par­ti­cipent du même art d'être pré­sent au monde que de des­si­ner ou peindre le réel. Comment com­prendre ces mots : "Après le des­sin, assi­mi­ler" (p 139). ?Indépendamment de cette pré­sence au monde ? Cette phi­lo­so­phie de la repré­sen­ta­tion de l'arbre per­met alors à l'homme d'aller plus loin, de repré­sen­ter le visage humain : "Je des­sine depuis quelque temps des têtes, un modèle avec une tête calme et puis­sante, avec le visage qui tourne vers l'ombre, vers l'intérieur. Le contre-jour que j'ai déjà expé­ri­men­té avec des arbres est pos­sible. C'est l'expression rete­nue qui rem­plit le visage avec son mou­ve­ment sourd et qui guide notre regard vers le sombre" (p 145). Ces notes seraient-elles néces­saires pour com­prendre le tra­vail de l'artiste ? L'amateur peut-il regar­der autre­ment les œuvres d'art et leur don­ner un sens ? Questions en abysse…

 

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Si la note du 21 sep­tembre 2010 (com­ment un des­sin se déve­loppe-t-il ?) inter­pelle le lec­teur, reste à défi­nir cette "cir­cu­la­tion élar­gie [qui] vient par la légè­re­té" (p 217). Si Alexandre Hollan a rai­son de s'interroger sur les condi­tions du des­sin et de la pein­ture, le lec­teur doit s'interroger sur les condi­tions de l'œuvre : s'engage-t-il (le lec­teur) dans cet "élan sans hâte et sans rete­nue" dont fait preuve le peintre ? (p 222). Quand une œuvre est-elle ter­mi­née ? Quel(s) rapport(s) avec la matière du monde ? Qu'est-ce que voir, qu'est-ce que regar­der pour nous qui ne des­si­nons pas, ne pei­gnons pas ? Qu'y a-t-il "dans le monde simple et banal qui n'est pas visible mais qui se cache dans le visible" ? (p 257). Autant de ques­tions qui nous concernent tous… Et si, comme le dit Hollan, la réa­li­té ne peut pas être "direc­te­ment tou­chée par le peintre", mais qu'il y a dans cette réa­li­té des aspects qui sont mon­trés à plu­sieurs peintres qui sont en lui (p 261), quid alors de la réa­li­té ? Comment nous, pou­vons-nous la sai­sir ?

 

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Travail sans fin que celui d'Alexandre Hollan : le regard est chez lui consub­stan­tiel à l'acte de des­si­ner ou de peindre. Et la réflexion, la rédac­tion de notes sont insé­pa­rables de ces acti­vi­tés. La lec­ture sera donc tou­jours pro­vi­soire ; de nou­veaux aper­çus seront tou­jours appor­tés qui vien­dront pré­ci­ser, com­plé­ter, remettre plus ou moins en cause les pré­cé­dents… D'ailleurs, l'artiste ne déclare-t-il pas (p 279) : "Je suis pié­gé par le rythme qui s'impose au regard, rythme dans lequel je recon­nais un mou­ve­ment qui va d'un point à l'autre dans l'arbre". D'où de mul­tiples essais dont cer­tains abou­tissent à des impasses. D'où des échecs, des repen­tirs, des reprises, de nou­veaux des­sins, de nou­velles notes… À suivre donc, sans doute…

 

 

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L'OMBRE ET L'AUTRE  :

sur deux recueils de Jean-Pyer Poëls

 

J'ai reçu une étrange pla­quette de Jeanpyer Poëls, "Elles ne tournent le dos au soleil noir ". Étrange parce qu'elle est publiée à l'enseigne d'un édi­teur incon­nu (Schaduw… qui fait pen­ser à sha­dow), étrange parce qu'il n'y a pas de colo­phon, pas de prix indi­qué, étrange parce qu'elle est réa­li­sée arti­sa­na­le­ment (13 pages manus­crites rec­to-ver­so, pho­to­co­piées, pliées en deux et agra­fées). C'est un long poème en alexan­drins (1 ou 2 dis­tiques par page, au total 182 vers) non rimés, pla­cés sous le signe de François Couperin (" Demande(r) aux ombres une part de leur ombre ") et tra­ver­sé par le mot ombre qui court d'un poème à l'autre.

 

Si Jeanpyer Poëls se dis­si­mule farou­che­ment (sa bio­gra­phie sur inter­net est réduite à une ligne, " Il vit en Provence (84) " ou en lisant sa notice sur le site des édi­tions Henry qui ont publié un de ses livres : " Jeanpyer Poëls est né dans le voi­si­nage du Schelde et vit aujourd'hui dans celui de la Meyne " et on n'y trouve pas de pho­to­gra­phies le repré­sen­tant) quelques indices émaillent son poème. En par­ti­cu­lier les mots Schelde et Meyne et quelques autres comme Trévaresse, Hautes Roques, Tourloubre… Mais on n'apprend rien de plus que le mes­sage lapi­daire trou­vé sur l'ordinateur. Les Français ont la répu­ta­tion (est-elle juste ?) de n'être pas forts en géo­gra­phie : Schelde est le nom néer­lan­dais de l'Escaut et la Meyne est une rivière qui coule dans le dépar­te­ment du Vaucluse… Les mots Flandre et Escaut, qui appa­raissent au moins une fois dans le poème, rap­pellent le lieu de nais­sance de Jeanpyer Poëls, mais sans insis­ter, sans pré­ci­ser quoi que ce soit. Comme une loin­taine évo­ca­tion, tout au plus. La Trévaresse (chaîne de col­lines des Bouches-du-Rhone) et les Hautes Roques, pas très éloi­gnées de la Sainte-Victoire chère à Cézanne, appa­raissent dans le poème mais sans que le lec­teur ne puisse devi­ner leurs rap­ports à l'auteur. Quant à la Touloubre (ortho­graphe des ency­clo­pé­dies et des atlas), elle coule au pied du ver­sant méri­dio­nal de la Trévaresse… Jeanpyer Poëls est bien le poète qui s'efface devant ses poèmes : " Elle longe la Tourloubre ou l'Escaut en rêve " dit un vers (p 30)…

Mais il y a aus­si ces pas­sages sou­li­gnés dans le poème. Dans le titre tout d'abord, où l'expression soleil noir est ain­si mise en lumière. On pense bien sûr à ce vers de Gérard de Nerval dans El Desdichado : " […] et mon luth constel­lé /​ Porte le Soleil noir de la Mélancolie " qui est comme un écho à la cita­tion de Couperin. Mais la réfé­rence à Apollinaire et à son Cortège d'Orphée attire l'attention sur Orphée qui alla jusqu'aux enfers pour rame­ner son Euridyce ; le mythe est connu. Et le Cortège d'Orphée ? Ce bes­tiaire où, dans L'Ibis, le poète affirme : "… j'irai dans l'ombre ter­reuse"… L'ombre tra­verse la réflexion de Jeanpyer Poëls jusqu'à cette cita­tion de Léo Ferré tirée de sa chan­son Avec le temps et il faut citer le dis­tique en entier : " Dire à l'ombre ne rentre pas trop tard sur­tout /​ ne prends pas froid est façon de bat­te­ment d'aile ". Et jusqu'à " cette main vivante " qui est le début d'un poème de John Keats. Jeanpyer Poëls crée ain­si un réseau qui le révèle autant qu'il l'occulte…

Bernard Noël note jus­te­ment à pro­pos de l'écriture de Jeanpyer Poëls : " Poésie sans sujet poé­tique, tout occu­pée par la han­tise du maté­riau ver­bal et par le soin de la tra­vailler en trou­vant, chaque fois, la forme qui l'objective dans sa cruau­té. Beaucoup de soli­tude donc, et une suc­ces­sion d'embolies plu­tôt que de sen­ti­men­taux pin­ce­ments de nerfs." Tout est dit dans ces mots, on les croi­rait écrits pour cette pla­quette car quoi de plus non-poé­tique que l'ombre et que les réfé­rences à la géo­gra­phie (même intime de l'auteur) ? Et quoi de plus proche du maté­riau ver­bal que la cita­tion ? L'ombre ferait-elle de l'ombre à l'ombre, pour­rait-on deman­der, une fois la lec­ture ter­mi­née…

 

 

 

Bernard Noël donc. À quelques jours de dis­tance, j'ai reçu une autre pla­quette de Jeanpyer Poëls, " Défaillir ? ", qui a la par­ti­cu­la­ri­té de don­ner à lire une étude écrite à quatre mains, deux ver­sions d'un même texte (?), l'une de Jeanpyer Poëls, l'autre de Bernard Noël, parues dans le n° 43 de Diérèse à l'hiver 2008. Le colo­phon pré­cise que cette étude était accom­pa­gnée des por­traits des deux auteurs mais que celui de Jeanpyer Poëls était un por­trait ima­gi­naire dû à Shirley Carcassonne… Ce qui confirme la volon­té de Poëls de fuir les images de lui-même et donc toute vel­léi­té (auto)biographique. Ces deux textes explorent l'autre qui est en soi. Jeanpyer Poëls com­mence, de façon très tour­men­tée ou très tor­tueuse (com­ment dire ?) son étude par ces mots : " Faire la connais­sance de l'Étranger […] qu'on entend aller et venir dans son cer­veau " et Bernard Noël la sienne ain­si : " Que se passe-t-il quand votre iden­ti­té vous devient insup­por­table ? Vous ne savez com­ment expul­ser hors de vous le JE deve­nu étran­ger". On remar­que­ra la pré­sence, dans ces deux frag­ments, du mot étran­ger. Si Jeanpyer Poëls ne lésine pas avec les cita­tions et les réfé­rences aux écri­vains, Bernard Noël est beau­coup plus dis­cret dans ce domaine : tout au plus fait-il allu­sion à Arthur Rimbaud (et son "Je est un autre "). C'est que l'écriture est l'objet qu'étudient nos deux écri­vains. Comment dès lors accé­der à son iden­ti­té au-delà des faux-sem­blants impo­sés par l'habitude ou la socié­té ? Réflexion sti­mu­lante même si le doute sub­siste…

 

 

La lit­té­ra­ture, la vraie, pas ces simu­lacres com­mer­ciaux aux­quels suc­combent de nom­breux édi­teurs (des édi­tueurs disait-on à une cer­taine époque) cir­cule en dehors des sen­tiers bali­sés de la socié­té de consom­ma­tion. C'est ce que prouvent ces deux pla­quettes aty­piques…

 

 

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Werner RENFER

In ogni dove.

 

 

Pour le plus grand nombre, la lit­té­ra­ture suisse de langue fran­çaise se réduit à Ramuz et à Jacques Chessex. Mais qui sait ici que Philippe Jaccottet, que Valère Novarina (pour ne citer qu'eux) sont consi­dé­rés comme suisses par la Confédération Helvétique ? Qui connaît Werner Renfer ? La Suisse a quatre langues natio­nales : l'allemand, le fran­çais, l'italien et le romanche dont les trois pre­mières sont offi­cielles alors que le romanche est une langue "natio­nale suisse" par­lée mino­ri­tai­re­ment dans le can­ton des Grisons… On com­prend donc alors que les Français annexent les écri­vains suisses dès lors qu'ils vivent en France comme Jaccottet ou Novarina mais qu'ils ignorent Renfer. L'occasion est donc belle, avec la publi­ca­tion d'In ogni dove, de le décou­vrir.

 

Mais à peine ce livre dans les mains, le lec­teur se pose des ques­tions à pro­pos du sta­tut de ce recueil de poèmes qui pro­pose deux ver­sions : l'une fran­çaise et l'autre ita­lienne. Werner Renfer (1898-1936) est un poète suisse (romand) fran­co­phone. Il col­la­bore de son vivant à diverses publi­ca­tions d'expression fran­çaise dont Le Jura ber­nois. In ogni dove plonge le lec­teur dans la per­plexi­té car le titre de ce recueil (?), n'apparaît pas dans la biblio­gra­phie de l'auteur. On peut espé­rer que l'édition des Œuvres com­plètes de Werner Renfer (sous la direc­tion de Patrick Amstutz, le pré­fa­cier du pré­sent recueil) cla­ri­fie­ra cette per­plexi­té…

Werner Renfer dis­pa­raît en 1936 et, curieu­se­ment, il écrit (du moins à ses débuts, semble-t-il, car ses poèmes ne sont pas datés dans In ogni dove) une poé­sie très sage qui ne connaît rien du dadaïsme pour­tant créé à Zurich, au Cabaret Voltaire, pen­dant la pre­mière guerre mon­diale. Sans doute était-il trop jeune… Décasyllabes, octo­syl­labes ou alexan­drins rimés ou asso­nan­cés, vers libres véhi­culent une pen­sée bour­geoise que ce qua­train résume par­fai­te­ment : "C'est la vie, la benoîte vie /​ Qui sent si bon le pot-eu-feu, /​ Le vin clai­ret, les bonnes poires, /​ La paix, l'ordre et l'amour chez soi" (p 32). Peut-être est-ce dû à son acti­vi­té de chro­ni­queur et à sa for­ma­tion d'ingénieur agro­nome ? Peut-être est-ce dû à son pro­vin­cia­lisme ? Ou encore à une enfance tra­di­tion­nelle (en ce pays et pour l'époque) dans un milieu rude et tra­vailleur ? Un poème comme "Crois-tu que l'ombre" répond à cette der­nière ques­tion tout en lais­sant pla­ner l'ombre d'une hési­ta­tion… Reste cepen­dant une écri­ture qui ignore ce qui se jouait dans les années 20 et sui­vantes avec le sur­réa­lisme. Même l'amour conserve un aspect trop sage, à l'opposé de cet éro­tisme propre au sur­réa­lisme. Il y a dans ces poèmes une accep­ta­tion du tra­vail des champs à l'opposé de la déri­sion sur­réa­liste, voire un cer­tain fata­lisme. Mais c'est dans des poèmes hors normes (comme "Un retour", pp 62-64) que Werner Renfer est le meilleur. C'est au moins là qu'il semble au mieux de sa forme lit­té­raire, de son approche du réel. On a alors l'impression que Werner Renfer est libé­ré du car­can de l'imitation, de l'inspiration et des formes anciennes.

Le meilleur de cette liber­té enfin retrou­vée, c'est la tra­ver­sée des poèmes par des per­son­nages divers comme Braque (p 110), Goethe (p 114), Giotto ou Grünewald (p 118). Mais cette liber­té, c'est aus­si le ton allègre du "Clown" (p 128). Dès lors, le côté fleur bleue est tota­le­ment aban­don­né, l'écriture de Werner Renfer devient plus sub­tile, à l'affût de la com­plexi­té du réel : "Le monde roule dans un fleuve d'or et de sang" (p 134) ou "[Le monde] fend la pau­pière du dor­meur éveillé"(p 136). Le temps ancien ne sur­vit que par de "petites rémi­nis­cences". Le vers se déchire, le sens court d'un vers à l'autre. Tout se passe comme si, au-delà des appa­rences, Werner Renfer se récon­ci­liait avec le monde.

 

Je ne sais pas -avec cer­ti­tude- si l'ordre de ces poèmes est chro­no­lo­gique. Mais ce que je sais, c'est qu'avec le temps l'écriture de Werner Renfer s'est affer­mie pour deve­nir plus ori­gi­nale. C'est pour­quoi il fau­dra lire atten­ti­ve­ment ses Œuvres com­plètes dès qu'elles paraî­tront.

 

Note  :

 

(1) – ces recueils ont déjà fait l'objet d'un article de Marilyne Bertoncini dans nos pages  : https://www.recoursaupoeme.fr/critiques/fil-de-lecture-de-marilyne-bertoncini-nouveaut%C3%A9s-des-2rives/marilyne-bertoncini

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