> À vol d’oiseaux, de Jacques Moulin

À vol d’oiseaux, de Jacques Moulin

Par |2018-10-17T18:18:33+00:00 22 octobre 2013|Catégories : Blog|

Il fal­lait comp­ter, dans le domaine des arts plas­tiques, avec les oiseaux de Georges Braque, il fau­dra aus­si comp­ter, dans le domaine poé­tique, avec les oiseaux de Jacques Moulin…

    À tant décrire les oiseaux, Jacques Moulin dit quelque chose de notre pré­sence au monde et des limites de la poé­sie. Son achar­ne­ment à cap­ter la réa­li­té des oiseaux l'amène à pro­non­cer quelques sen­tences qui, si elles ne vont pas jusqu'à per­cer le mys­tère du réel, en égra­tigne quand même la sur­face : "Le poème chan­tourne. Dit-il au bout du compte ce que la buse enferme dans son manège ? Le poème tou­jours bute sur son frois­se­ment d'ailes – caresse du rêve".

    Jacques Moulin fait preuve d'un sens aigu de l'observation. Mais sa poé­sie n'est pas sim­ple­ment des­crip­tive, elle dépasse la plate obser­va­tion pour débou­cher sur une pen­sée uni­ver­selle. À par­tir des oiseaux, Jacques Moulin dit les sai­sons et le monde des hommes : "Un train s'étire /​ les cal­caires gardent en leurs fonds sou­ve­nirs d'Eux" ou "Le cor­mo­ran habite tou­jours par là /​ il attend sous le filin des grues /​ elles s'élancent /​ L'oiseau demeure". Cette per­ma­nence vient contre­ba­lan­cer cette inter­ro­ga­tion lan­ci­nante : "Y aura-t-il des fleurs d'orchidée pour la Noël". Et il n'hésite pas à pré­sen­ter une vision éro­ti­sée du réel : "Assailli par les non­nettes sœurs agiles /​ leur ban­deau noir accuse le crâne prend allure /​ de pubis joli­ment retrous­sé".

    Mais cette poé­sie est faus­se­ment libre car Jacques Moulin ne néglige pas la forme fixe. Le ron­del (qu'il modi­fie par­fois légè­re­ment dans son archi­tec­ture) côtoie le vers libre. Si j'ai bien comp­té, le recueil en compte une ving­taine. Curiosité sans doute que ce retour à cette forme qui ren­voie à Charles d'Orléans même si on a pu assis­ter à un retour du ron­del à la fin du XIXème siècle. Mais pas seule­ment : la forme fixe fonc­tionne comme un piège pour mieux sai­sir ces oiseaux. C'est que Jacques Moulin est atten­tif aux pro­cé­dés poé­tiques ; ain­si avec l'alli­té­ra­tion dans un poème consa­cré à la cor­neille, ou avec la méta­phore filée qu'il renou­velle en com­pa­rai­son dans ce poème où il dresse un paral­lèle entre la pie et le tube de cor­rec­teur… Les che­mins de la poé­sie sont impé­né­trables ! Plus sérieu­se­ment, seul compte le talent du poète et sa capa­ci­té à redon­ner vie aux vieilles formes et aux vieux pro­cé­dés…

    À noter éga­le­ment les des­sins très épu­rés d'Ann Loubert qui évitent la redon­dance ou la simple illus­tra­tion. Une réelle réus­site.

 

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