> Et pendant ce temps-là, de Jean-Luc Steinmetz

Et pendant ce temps-là, de Jean-Luc Steinmetz

Par | 2018-02-18T00:36:51+00:00 15 septembre 2013|Catégories : Blog|

POÉSIE & ACTUALITÉ ?

 

    "Est-ce qu'on fait des vers avec l'actualité immé­diate ?" s'interrogeait le chan­teur-poète Jacques Bertin dans les années 70… Paradoxalement, "Et pen­dant ce temps là" de Jean-Luc Steinmetz, paru en 2013, lui répond. Ce recueil est com­po­sé de deux par­ties : un voyage au Japon est remis en cause – et repor­té – à cause du "tsu­na­mi" de 2011 et de ce qui s'en sui­vit ; la pre­mière par­tie se déroule en Normandie au prin­temps avec quelques évo­ca­tions de la catas­trophe, la seconde en automne au Japon, avec  éga­le­ment quelques évo­ca­tions de la menace nucléaire qui n'est plus vir­tuelle cette fois-ci… Il est ten­tant de lire ce recueil à la lumière de la ques­tion de Jacques Bertin tant l'instant se lit dans dans les vers de Jean-Luc Seinmetz et tant la ques­tion du réel se pose.

    Dans la pre­mière par­tie, inti­tu­lée Et pen­dant ce temps-là, le poème joue de la dua­li­té du monde moderne (sym­bo­li­sé par le savoir scien­ti­fique, l'atome et ses appli­ca­tions mer­can­tiles, la toxi­ci­té…) et le monde sécu­laire (sym­bo­li­sé par l'oiseau, le prin­temps…) Un échange entre les termes, dans la phrase, dans le poème. Mais le réel revient sous la forme des chaînes qui entravent les jambes de l'homme : Jean-Luc Steinmetz les nomme "de bonnes rai­sons". En   fait, c'est contre le "réa­lisme" de l'idéologie domi­nante qu'il s'élève.  En foi de quoi, il conti­nue d'écrire des vers. Et c'est l'occasion de s'interroger sur la poé­sie et la beau­té : il boit le thé "infu­sé selon les rites" et bien­tôt il pis­se­ra et "une espèce d'arc-en-ciel iri­ser(a) l'urine". Où se cache la beau­té ?  La réponse se trouve peut-être dans ces vers : "Le beau­té n'est pas plus inju­riée qu'idolâtrée. /​ D'ailleurs elle n'existe plus, pour beau­coup /​ ne pose plus pro­blème." Et la vie se calque alors sur le péril nucléaire bien réel. C'est que l'idéologie récu­père tout et adapte l'homme à l'enfer jusqu'à en faire un para­dis ou, tout au moins, un monde dans lequel il fait bon vivre ! Malgré tout ! Ce que dénonce Jean-Luc Steinmetz, c'est la rela­tion de subor­di­na­tion qui lie le sala­rié et l'employeur : "Quelques hommes en plus, arri­vés d'ailleurs, le feront /​ sans révolte /​ pour une paye en papier ou en métal".

    Fait-on des vers avec l'actualité ? Oui, avec la médio­cri­té de la vie qui va comme elle vient, qui s'adapte aux pires catas­trophes, les nucléaires comme celles de l'âge qui fait que l'on referme vite cette jour­née d'avril à laquelle Steinmetz consacre un poème  (pp 59-60). Le poète est conscient du temps qui passe ; d'où ces nota­tions très justes dans ses vers, où la nature se mêle aux pol­lu­tions d'origine indus­trielle… Et la phi­lo­so­phie, sous ses dif­fé­rents aspects, est convo­quée pour déli­mi­ter le ter­ri­toire de la véri­té. Ce réel, pris au piège des poèmes, a l'air d'un tes­ta­ment tant Jean-Luc Steinmetz affirme "Je suis, ne serai  que parole jusqu'à terme. /​ Exister autre­ment importe peu."

    La seconde par­tie est comme un jour­nal de voyage au Japon : les titres sont sou­vent des lieux (villes ou temples) visi­tés par Steinmetz qui sacri­fie alors à la des­crip­tion. Mais viennent se mêler d'autres élé­ments, plus intros­pec­tifs, comme la vie et la mort, le sexe et le désir, la poé­sie et le rôle du poète… Si de brèves allu­sions à la catas­trophe émaillent le poème, les pen­sées les plus banales sont la matière de ce der­nier. De fait, le poème est consti­tué de ces bana­li­tés sin­gu­lières qui font de cha­cun un être ori­gi­nal en même temps qu'identique à ses sem­blables. Et l'on pense alors à ces deux autres vers du poème/​chanson de Jacques Bertin : "On fait des vers avec l'espoir avec la vie /​ Avec les ongles qui s'accrochent au réel"… Ce qui fait de la poé­sie de Jean-Luc Steinmetz quelque chose d'étrange et de fami­lier à la fois. Retour au réel com­mun à tous avec le feu ato­mique, Nagasaki, le Point Zéro : le poème se fait pro­saïque et se reven­dique comme tel. Le vers devient frag­ment de phrase. Le réel est for­te­ment pré­sent dans ces poèmes : les foot­bal­leurs "qui gagnent beau­coup plus que le mini­mum vital", les appa­reils pho­to­gra­phiques et les télé­phones por­tables ne sont plus que des gad­gets dont la seule rai­son d'être est de faire oublier le taux anor­ma­le­ment éle­vé de césium 134  et 136… Tout cela est dit d'une voix neutre : pas de cris, pas d'effets inutiles, pas de pos­ture pour la pos­té­ri­té ! C'est impla­cable et le vers est alors impla­cable…

    Et pen­dant ce temps-là, la roue tourne, le pro­fit enfle et la vie passe. Jusqu'au jour des morts… Reste l'idée du bon­heur, reste l'espoir, semble nous dire Jean-Luc Steinmetz. C'est peut-être la rai­son d'être de la poé­sie.

 

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