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Trois écritures de femmes

Par |2018-06-05T14:01:08+00:00 3 juin 2018|Catégories : Anne-Lise Blanchard, Elodia Turki, Essais & Chroniques, Isabelle Grout|

L’écriture n’est ni fémi­nine, ni mas­cu­line. Le tra­vail d’écrire, avec la matière du lan­gage, puise à l’universel, par-delà les genres, ce que démontrent ces lec­tures des der­niers recueils d’Elodia Turki, Anne-Lise Blanchard et Isabelle Groult

Elodia TURKI : « L’Infini Désir de l’ombre ».

 

           

On connaît ( ? ) le roman de Georges Pérec, La Disparition. Cet ouvrage est un lipo­gramme, il ne compte pas une seule fois la lettre e. Élodia Turki offre à la curio­si­té du lec­teur un recueil com­po­sé de poèmes lipo­grammes : la lettre a en est absente. Que signi­fie cette non pré­sence vou­lue déli­bé­ré­ment ? Sans doute cette ques­tion est-elle mal­ve­nue puisque Élodia Turki affirme en qua­trième de cou­ver­ture : « Une cen­taine de poèmes lipo­grammes, comme des gués sur le che­min étrange que je découvre avec eux, avec vous, et qui ne mène nulle part ailleurs que le che­min lui-même qui, comme le dit Antonio Machado, n’existe pas : il n’y a pas de che­min. Le che­min se fait en che­mi­nant »

Tout lan­gage écrit est lipo­gram­ma­tique puisqu’il n’utilise qu’un nombre fini de lettres et exclut les autres alpha­bets… Il serait donc vain de cher­cher à élu­ci­der de quoi la lettre est le sym­bole. Et sans doute est-il plus utile de voir ce que ces poèmes disent en dehors du jeu gra­tuit auquel semble s’être livrée Élodia Turki dans sa jeu­nesse. Car elle conti­nue­ra d’écrire de tels poèmes. Voilà pour la genèse du recueil.

 Notons que le poème est court, la plu­part du temps. Élodia Turki donne l’impression de décrire ses rela­tions avec un tu jamais iden­ti­fié. S’agit-il de la des­crip­tion de l’amour, de la pas­sion ? Notons aus­si le goût de l’image : « Et j’invente pour nous une très lente nuit /​ tis­sée de peurs et d’innocence /​ qui nous dépose sur les grèves du temps /​ enso­leillés de lunes » (p 8). Est-ce le stu­pé­fiant image dont par­lait le sur­réa­lisme ? Élodia Turki aus­culte son corps car elle est sen­sible à ses chan­ge­ments. Cela ne va pas sans obs­cu­ri­tés que sou­lignent ces mots : « entou­rés d’ombres longues » (p 11). Elle a le goût des mots rares comme ouro­bo­ros sans qu’elle n’éclaircisse le sens de ce terme mais sa forme la plus cou­rante est celle d’un ser­pent qui se mord la queue, le plus sou­vent. Ce vers « Et voi­ci le poème d’où sur­git le poète ! » n’est-il pas éclai­rant (p 16) ? Élodia Turki sou­ligne qu’elle ne faci­lite pas la lec­ture de ses poèmes : « Je signe enfin de cette encre fur­tive /​ quelque chose de moi qui se rebiffe /​/​ L’irréversible plonge ses griffes d’ombres /​ fige notre désir pour tou­jours dif­fé­rent » (p 21).

 

Élodia Turki, L’Infini Désir de l’ombre, Librairie-Galerie Racine (Collection Les Homme sans Épaules), 68 pages, 17 euros. (L-G Racine ; 23 Rue Racine. 75006 Paris).

 

 Et puis, il y a cette soif inex­tin­guible d’écrire : « Terrible est le silence » (p 25). Et puis, il y a cette atti­rance de l’ombre… Etc !

 Élodia Turki dit haut et fort sa fémi­ni­té et la pas­sion amou­reuse. Et si ce recueil n’était qu’un éloge de la gra­tui­té du jeu poé­tique ? Mais je ne peux m’empêcher de pen­ser que la lettre a est l’initiale du mot amour : Élodia Turki n’écrit-elle pas « Première lettre et pre­mier leurre » (p 41)

Anne-Lise BLANCHARD : « Le Soleil s’est réfugié dans les cailloux ».

 

 Que les choses soient claires : je ne par­tage pas la foi chré­tienne d’Anne-Lise Blanchard (je suis athée réso­lu­ment, défi­ni­ti­ve­ment), je ne suis jamais allé en Syrie ou en Irak, je ne fais pas par­tie de SOS Chrétiens d’Orient. Et je ne prends pas pour argent comp­tant ce que dit ici la télé­vi­sion. Mais j’ai lu atten­ti­ve­ment son recueil de poèmes et j’en ai été bou­le­ver­sé, si le besoin s’en était fait sen­tir. Jusqu’à faire mien ce mot de Voltaire :

Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes et qui, en consé­quence, est sûr de méri­ter le ciel en vous égor­geant ? 

 

Mais voi­là, Anne-Lise Blanchard est allée en Syrie et elle a vu les mai­sons des quar­tiers chré­tiens incen­diées, le sang cou­ler, la cruau­té des dji­ha­distes, les bombes et les obus tom­ber du ciel… Et elle écrit une poé­sie qui dénonce le sort fait aux popu­la­tions civiles, sans effets de style inutiles : elle a su trou­ver le ton juste pour expri­mer l’absence de liber­té : la jux­ta­po­si­tion de cita­tions et des vers est bien­ve­nue. Les pro­pos rap­por­tés (« Dommage que Daesh ne vous ait pas tous exter­mi­nés » p. 34) sonnent comme un toc­sin ; cela com­pense la pré­sence d’anges, de pape et de Christ. Mais on ne peut décem­ment pas deman­der à Anne-Lise Blanchard de faire silence ! Cepandant, je pré­fére les poèmes sobres qui disent l’indicible…

« Nous, chré­tiens, avons tou­jours réus­si à vivre avec tout le monde, nous vou­lons sim­ple­ment être sûrs que ceux avec qui nous vivons acceptent éga­le­ment notre pré­sence » : belle exi­gence en même temps que belle leçon de tolé­rance, la paix est à ce prix. N’est-ce qu’un vœu pieux ? La paix néces­saire sup­pose la condam­na­tion sans exclu­sives du colo­nia­lisme, l’éradication du fana­tisme reli­gieux ou eth­nique, des com­pro­mis­sions poli­tiques, la fin du mili­ta­risme… Cela fait beau­coup pour que l’aspiration à la mort pour être enfin tran­quilles connaisse une fin. Mais res­tent les poèmes… Et la vie !

 

Anne-Lise Blanchard,  Le Soleil s’est réfu­gié dans les cailloux, Éditions Ad Solem, 112 pages, 16,90 euros. En librai­rie.

Isabelle GROUT : « Pour déchirer la page » .

 

 « Pour déchi­rer la page » est le pre­mier recueil publié d’Isabelle Grout. J’apprends par son édi­teur qu’elle a per­du son père d’une leu­cé­mie fou­droyante lorsqu’elle avait cinq mois et que « son recueil est une réflexion sur le manque, l’absence ». Dans sa pré­face, François David écrit que « déchi­rer la page, déjà frois­sée » est impos­sible. Sauf que le peintre Kijno a fait du frois­sage la rai­son d’être de son explo­ra­tion de l’art.

Mais voi­là, Isabelle Grout dit par­fai­te­ment le manque de père, manque grâce auquel elle devient poète. Et puis, un recueil qui porte en exergue quatre vers de Léo Ferré ne sau­rait être mau­vais, rai­son de plus pour que j’en rende compte…

Vers brefs (réduits par­fois à un mot ou deux), vers plus longs, prose, jus­ti­fi­ca­tion par le milieu, jus­ti­fi­ca­tion à gauche : tout se passe comme si Isabelle Grout enten­dait se sai­sir de toutes les res­sources poé­tiques pour mieux tra­quer cette dou­leur, cette absence… Personnellement, je pré­fère les vers longs comme « Tout s’achève là et recom­mence dans l’enfer d’une /​ éter­ni­té qui pleure la mort du soleil  »  (p 13). M’a par­ti­cu­liè­re­ment plu le poème de la page 39 : le décompte du temps qui passe se ter­mine par ces deux vers : « Reste la dou­leur /​ plan­tée au cœur ». Par contre, les jeux de mots comme « en /​ saigne /​ hante » me laissent froid…

         « On ne gué­rit pas des bles­sures d’enfance » affirme (p 66) Isabelle Grout. La poé­sie le pour­rait-elle ? En tout cas, j’attends avec confiance son pro­chain recueil de poèmes…

 

 

Illustration : col­lage  © Ghislaine Lejard

Isabelle Grout , Pour déchi­rer la page , La Feuille de thé édi­teur, pré­face de François David, 80 pages, 20 euros.

 

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Lucien Wasselin

Il a publié une ving­taine de livres (de poé­sie sur­tout) dont la moi­tié en livres d’artistes ou à tirage limi­té. Présent dans plu­sieurs antho­lo­gies, il a été tra­duit en alle­mand et col­la­bore régu­liè­re­ment à plu­sieurs pério­diques. Il est membre du comi­té de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, Faîtes Entrer L’Infini, dans laquelle il a publié plu­sieurs articles et études consa­crés à Aragon.

A signa­ler son livre écrit en col­la­bo­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (sui­vi de 18 articles retrou­vés d’Aragon), au Temps des Cerises en 2007.
Il est aus­si l’auteur d’un Atelier du Poème : Aragon/​La fin et la forme, Recours au Poème édi­teurs.

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