> Après le tremblement, de Jean Portante

Après le tremblement, de Jean Portante

Par |2018-11-18T21:47:27+00:00 18 novembre 2013|Catégories : Blog|

Ma lec­ture d'Après le trem­ble­ment s'adresse à ceux qui découvrent Jean Portante comme je le découvre avec ce recueil. Je ne peux com­pa­rer son écri­ture ici avec celle de ses livres pré­cé­dents et je suis bien obli­gé de faire un détour par sa bio­gra­phie. Jean Portante, luxem­bour­geois d'origine ita­lienne, n'a jamais oublié d'où il venait même s'il est né à Dufferdange au Luxembourg. Sa langue (le fran­çais) porte la trace des idiomes aux­quels il a été confron­té (on par­lait l'italien à la mai­son) et ce livre a été écrit à l'occasion d'un séisme qui a rava­gé le vil­lage dont sa famille est ori­gi­naire.

    Cet ouvrage est com­po­sé de quatre suites de poèmes de lon­gueur inégale et se ter­mine par un ensemble de frag­ments qui consti­tuent comme un Journal du trem­ble­ment. La pre­mière suite est inti­tu­lée Ce qui advient et ce qui n'advient pas. La ver­si­fi­ca­tion en est sur­pre­nante : Portante uti­lise un vers libre de 15/​16 syl­labes mais, au-delà de cet aspect for­mel, on a l'impression d'un vers qui court jusqu'au point final du poème tant les coupes peuvent paraître arbi­traires par les enjam­be­ments. Une lec­ture à voix haute, res­pec­tant les pauses en fin de vers donne une scan­sion étrange comme si la langue sou­dain était deve­nue étran­gère. Peut-être est-ce là une façon de dire l'étrangeté de ce trem­ble­ment de terre qui a détruit les sou­ve­nirs de Jean Portante et qui le rend orphe­lin de ses ori­gines et qui cham­boule donc sa langue habi­tuelle ?

    La deuxième suite (Le fabri­cant du sud), par l'utilisation d'un vers libre stan­dard (?) est plus recon­nais­sable, plus lisible silen­cieu­se­ment. Comme si Jean Portante retrou­vait son outil habi­tuel pour cer­ner au plus près la catas­trophe qui vient d'arriver. Mais l'hébétude devant l'incompréhensible, l'inadmissible reste entière ; d'où cette approche qui res­sasse, qui reprend inlas­sa­ble­ment les mêmes expres­sions, les mêmes groupes de mots, pour les orga­ni­ser dif­fé­rem­ment. Tout ça pour avan­cer une hypo­thèse (il faut noter l'emploi du condi­tion­nel dans " on dirait…") : " On dirait que le fabri­cant de taches /​ est un fabri­cant de sud rouillé ". Au fait, que sont ces taches ? Celles qui situent le trem­ble­ment de terre sur la carte ou sur le ter­ri­toire ?  Ou celles qui brouillent à jamais la langue ? Ou celles qui voilent l'oeil ?

    La troi­sième (Les quatre trem­ble­ments du jar­din) adopte une tona­li­té volon­tiers élé­giaque : " Parfois c'est à un cime­tière sans conces­sion /​ que res­semble le jar­din…" ou " Quelque chose finit dans cette terre à l'envers "… La vision  du site ou du jar­din se fait hal­lu­ci­née. Les sou­ve­nirs prennent une appa­rence mythique ren­for­cée par les secousses sis­miques qui ont détruit ce qui était visible, ce à quoi le regard s'était accou­tu­mé… Le jar­din devient alors le centre du monde, le centre d'une vie : c'est ce noyau ori­gi­nel qui est bri­sé. Puis, dans la troi­sième série de textes de cette suite, le poème se réduit à une strophe de cinq vers se suf­fi­sant à elle-même et ce sont des choses humbles (pho­to­gra­phies, lampes, bijoux…) qui sont décrites pour dire l'absence, la fin d'un monde (" c'est la mémoire qui tue "). Cela ne va pas sans une cer­taine obs­cu­ri­té, ou du moins sans cer­taines dif­fi­cul­tés de lec­ture, comme si Jean Portante se débat­tait avec les mots pour dire au plus près ce que repré­sente ce trem­ble­ment de terre syno­nyme d'effacement de la mémoire tan­gible, de tout ce qui fai­sait son indi­vi­dua­li­té.  Mais peut-on lire ces poèmes quand on ignore la langue ita­lienne qui a sans doute "conta­mi­né" le fran­çais du poète ? Et Jean Portante se débrouille aujourd'hui avec une langue qui reste à inven­ter car le refuge de l'italien des ori­gines n'est plus.

    Enfin, la der­nière suite, (" Pourquoi est-il si triste  le voyage qui cherche sa matière ? ", une cita­tion de Juan Gelman, un poète argen­tin qu'a tra­duit Portante), est comme un long poème d'un retour, sinon au pays natal, du moins au pays où plongent les racines de celui qui parle. Tous les poèmes de cet ensemble sont des "son­nets" si l'on en juge par le décou­page stro­phique (deux qua­trains et deux ter­cets), mais en vers libres. Poèmes de dou­leur qui tentent de répondre aux ques­tions que pose le pre­mier qua­train de chaque poème. Mais les ques­tions courent sou­vent jusqu'à la fin du texte… Et les réponses res­tent sombres : " Qui se noie dans le soleil /​ a de l'ombre /​ dans les yeux " ou encore " S'y fabrique l'immensité /​ de ce qui s'absente /​ quand tombe la nuit ". Comment recréer ce qui est défi­ni­ti­ve­ment détruit ? Un poème résume admi­ra­ble­ment la chose : " Pourquoi inven­ter un pays /​ main­te­nant que tu as défi­ni­ti­ve­ment  /​ mis le tien à l'abri /​  der­rière tes pau­pières",  ques­tion  qui se pro­longe jusqu'au ter­cet final : "Pourquoi inven­ter un pays /​ main­te­nant que le tien /​ est défi­ni­ti­ve­ment un nuage."  Dilemme inso­luble car quel que soit le bout par lequel Jean Portante prend le pro­blème, il n'y a pas de solu­tion car le "pays" (le sud, le jar­din…) est mis à l'abri der­rière les pau­pières en même temps qu'il est un nuage, c'est-à-dire  éva­nes­cent, inac­ces­sible.

    Il est aus­si sans doute impos­sible de par­ler de ce livre car Jean Portante le ter­mine par quelques frag­ments du Journal d'un trem­ble­ment. Tout y est dit, de la mai­son de l'enfance, de la langue de l'origine, de la mémoire à réin­ven­ter. Car il n'y a pas de mémoire sans le sou­ve­nir et la réa­li­té de ce dont on se sou­vient.  Et lors de son retour à San Demetrio, le poète ne voit qu'un vil­lage fan­tôme, sans une âme dans les mai­sons, ce qui lui fait prendre conscience de la réa­li­té inima­gi­nable. Mais com­ment dire cela ? " J'ignore à quoi res­sem­ble­ra une écri­ture qui a trem­blé " écrit Jean Portante. Ce que nous lisons dans ce livre res­semble à ce que pour­rait être une telle écri­ture qui s'éloigne de  celle des livres pré­cé­dents.  Qui sont dès lors à lire…

X