> Didier Guth & Sylvestre Clancier, Dans le noir & à travers les âges

Didier Guth & Sylvestre Clancier, Dans le noir & à travers les âges

Par | 2018-05-26T00:47:07+00:00 18 janvier 2015|Catégories : Critiques|

 

Il faut lire la pré­sen­ta­tion de la col­lec­tion avant de com­men­cer la lec­ture du recueil : "Cette col­lec­tion pro­pose de rap­pro­cher les rives de la pein­ture, du des­sin, du col­lage, de la langue et de la poé­sie. […] Cela part de la plas­tique et cela pro­duit du texte, du sens." Et la qua­trième de cou­ver­ture d'ajouter : "Dans Le noir & À tra­vers les âges est issu de la ren­contre entre l'artiste plas­ti­cien Didier Guth et le poète Sylvestre Clancier".  Ainsi donc Clancier écrit ses poèmes après avoir vu les œuvres de Didier Guth faites de larges formes colo­rées avec quelques mots tra­cés en noir. Mais ces mots, sont-ils de Guth ou de Clancier ? La ques­tion se pose car le lec­teur retrouve ces mots, qui constellent les œuvres repro­duites, dans le poème limi­naire d'une suite inti­tu­lée Pour gagner l'autre rive. Ainsi une part du mys­tère de la ren­contre entre les deux demeure, ce qui veut dire qu'une autre part en est élu­ci­dée…

    Cependant à lire atten­ti­ve­ment ce poème limi­naire, on s'aperçoit qu'un mot y figure qui est absent de l'œuvre de Guth : le mot Mais pré­cède dans le poème de Clancier les mots La plage La page Sont l'avenir de l'homme. Ailleurs, c'est l'ordre de lec­ture qui est bous­cu­lé  : L'accouchée s'éveille de la mer en furie chez Guth devient chez le poète L'accouchée de la mer en furie /​ s'éveille. Dans l'hypothèse où l'auteur des mots est Guth, Sylvestre Clancier pro­duit un beau cen­ton. Et tant pis, si je me trompe ! De toute façon, la ques­tion se pose du sens du poème. Et Clancier, dès le poème sui­vant, inter­roge sa pra­tique pour conclure que l'œuvre est ouverte et secrète. Le secret de l'œuvre (poé­tique ou plas­tique) réside peut-être dans ces vers : "Le reflet vir­tuel /​ cer­ti­tude ron­gée, gangue. /​/​ En-deçà de l'image /​ sug­gé­rée, il obli­tère /​ le jour d'anonymat". Mais Sylvestre Clancier explore aus­si la signi­fi­ca­tion des cou­leurs sous forme d'équivalents lan­ga­giers des images de Didier Guth : "La glace pri­mi­tive s'amasse /​ mauve et noire, verte et bleue" : on pense alors au célèbre son­net de Rimbaud, Voyelles. Mais la quête de sens est aus­si une lutte entre la mort et la vie, entre le noir et le blanc, une quête affir­mée des ori­gines, de l'homme, du groupe pri­mi­tif, de l'écriture…

    La seconde suite, Le temps contre la rai­son, explore la ques­tion du sens de la parole poé­tique ; ce qui nous vaut plus de ques­tions que de réponses. Mais la confiance demeure. Un poème résume admi­ra­ble­ment la situa­tion : "Nos vies ont-elles un sens /​ quand brû­lées par l'incendie du temps /​ elles en viennent à dou­ter /​ du prix de la rai­son /​ où les ques­tions posées /​ trouvent leur solu­tion ?" On remar­que­ra que ce poème oppose jus­te­ment l'existence (qui est rela­ti­ve­ment trom­peuse) à la rai­son (alors que celle-ci est une mani­fes­ta­tion de la vie) qui trouve la véri­té, ou le labou­reur au pas­teur… L'existence est pla­cée sous le signe de cette dua­li­té. Mais la rai­son n'est pas don­née d'avance : "Le sphinx attend la réponse /​ L'homme ne com­prend rien". Le poème ne rechigne pas à des consi­dé­ra­tions éco­no­miques ou éco­lo­giques : "La sur­con­som­ma­tion /​ des éner­gies fos­siles /​ des objets sans objet /​/​ des idées conve­nues /​ faute de pen­sée véri­table…" Une réponse (pro­vi­soire ?) semble être appor­tée par ces vers : "la réponse est au com­men­ce­ment /​ il n'y a pas de fin sinon toi-même /​/​ Petit homme /​ tête per­due dans les étoiles". Sylvestre Clancier a une vision cos­mique de l'humain ; je ne sais pas, pour reprendre ses termes, si le big bang a pré­vu un des­sein pour l'homme, mais de cette confron­ta­tion de l'infiniment petit qu'est l'homme à l'uniformément grand qu'est l'univers, res­sort l'obscur dans lequel nous demeu­rons. Mais Sylvestre Clancier semble se pla­cer dans une tra­di­tion chré­tienne : "Mais Adam et ses fils sont là /​ très tôt cou­pables de notre des­ti­née" ou chris­tique : "Ici bas /​ for­mule chris­tique…". Cependant, il affirme l'irréductible liber­té de l'homme : "Plusieurs pos­sibles /​ se des­sinent".  Leçon de confiance, mais aus­si leçon de modes­tie car l'homme n'est pas le centre du monde. Il lui reste alors à faire fonc­tion­ner cette facul­té que la nature -ou la com­plexi­té de son corps- lui a don­né : la rai­son. On a alors, par­fois, l'impression que Clancier ré-écrit, à sa façon, La Légende des siècles.

    L'Homme, le même ? inter­roge à la fin Sylvestre Clancier. J'ignore, et je ne veux pas savoir, si la règle du jeu édic­tée par l'éditeur a été res­pec­tée. Mais j'apprécie cette réflexion sur l'humaine condi­tion…

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