> Sous la robe des saisons de Philippe Mathy

Sous la robe des saisons de Philippe Mathy

Par | 2018-02-19T10:33:11+00:00 29 janvier 2014|Catégories : Blog|

Il m’arrive pour­tant de croire que j’ai dans les yeux pour leur sou­rire la tou­pie folle d’espérer

et

Tant de soleil et si peu d’amour pour sou­le­ver le mutisme des pierres.

Tout Philippe Mathy se tient ici dans une oscil­la­tion entre deux extrêmes. Derrière chaque poème, il y a un mar­tè­le­ment dis­cret, une force qui va. Ce sont des images inté­grées dis­crè­te­ment aux phrases, non pas col­lées, c’est-à-dire en sur­plus. Elles se confondent dans le corps du texte le rehaus­sant d’une pré­sence forte et dis­crète. Cette poé­sie se glisse en nous pour nous laver de quelque chose et nous ren­voyer à la nature en même temps qu’à notre condi­tion. Philippe Mathy met en avant la gra­vi­té de notre exis­tence qui ne nous choque pas tel­le­ment elle est évi­dente. Le lec­teur doit se lais­ser péné­trer par ces impres­sions justes, ces modes­ties de la pro­fon­deur où il plonge au fond de lui.

Car, c’est de nous que le poète nous parle, tou­jours au pré­sent comme si tout s’accomplissait à l’instant de la parole, ce qui rend aux poèmes la den­si­té de l’éternité qui tra­verse le temps et l’espace : Je referme la porte /​/​ elle est nue comme une source.

Sous la tris­tesse de notre condi­tion, de notre amour mor­tel, de la dégé­né­res­cence de tout être vivant et de toute chose (cf. Châteaubriand), Philippe Mathy éta­blit une bio­gra­phie men­tale par une poé­sie ame­née par ce qui l’entoure direc­te­ment et qui lui sert de trem­plin vers le monde.  

                                sor­tir   sor­tir   sor­tir  nous dit-il, quand l’évidence est quel­que­fois un mur.

Recueil dif­fi­cile à com­men­ter tel­le­ment nous appro­chons de l’insaisissable et de la pré­sence, autour de nous, de la poé­sie. Un long chant à tra­vers le monde dans ce qu’il a d’intime et de cos­mique. Un monde sai­si dans son quo­ti­dien le plus ordi­naire et le plus fort nous est ren­du autre comme par magie. Philippe Mathy a su rendre le propre du poète, d’une part, on voit et c’est autre chose que l’on dit, d’autre part, on cherche à s’évader mais non pas à fuir, c’est donc d’une ouver­ture qu’il s’agit.

Ouvrir encore la porte aux bruits du monde.
 

Partout pré­sent dans l’air 
un rire de clar­té
pour oublier l'orage
reve­nir
au coeur de l'été
                                                                                                                                                                             

Page 85, nous trou­vons, non pas une défi­ni­tion de la poé­sie, mais un mode d’emploi, sa pro­fonde uti­li­té « par temps de manque ».

Il y a beau­coup de déli­ca­tesses mais aus­si de petites taches sombres qui glissent comme une conti­nui­té. Il n’y a pas d’à-coup, le monde est « rond » mais sans conces­sion : le bien et le mal, la lai­deur et la beau­té ne sont qu’un.

Dans la recherche d’une cer­taine véri­té, le poète tente de fuir le men­songe conçu par l’esprit de l’homme. Celui-ci se trompe : la terre et la mer ne se joignent pas, c’est lui qui les joint au bout de l’horizon pour en tirer une image mais sur­tout une pen­sée. L’erreur serait-elle le fon­de­ment de notre rai­son ? Tout le recueil, der­rière son monde sen­sible, donne lieu à beau­coup de réflexions.

S’il y a un espoir pour Philippe Mathy, il est autour de nous dans l’observation du monde et de sa jouis­sance de tout ce qui se passe et passe. Recueil qui nous élève et nous enlève.

Le saule ne pleure plus. Il danse, comme si le soir le tenait par les hanches.
Le froid nous ramè­ne­rait-il à la rai­son, à la soli­tude bar­be­lée de nos mai­sons ?

Belles pein­tures d’Agnès Arnould qui éclatent de cou­leurs, de sur­prises face au monde quand on a su ouvrir grand les yeux et que du regard per­çant mais doux on ose regar­der l’autre parce que l’on ose se regar­der soi-même. 

Sous la robe des saisons de Philippe Mathy

Par | 2018-02-19T10:33:11+00:00 31 décembre 2013|Catégories : Blog|

Philippe Mathy n'a pas un mot plus haut que l'autre : c'est une voix dis­crète, modeste qui se donne à entendre, tant dans les chants qui célèbrent le monde ou l'amour que dans les poèmes inter­ro­ga­tifs où se dit une cer­taine angoisse ou une sombre luci­di­té. Sous la robe des sai­sons est un recueil où sont offerts au lec­teur notes (qui confinent par­fois au poème en prose) et poèmes clai­re­ment iden­ti­fiables par le fait d'aller à la ligne de façon irré­gu­lière. Trois ensembles consti­tuent ce livre ; trois ensembles qui regroupent cha­cun des sous-ensembles de notes et/​ou de poèmes.

    Le livre (le car­net comme le désigne Mathy) s'ouvre sur une cita­tion de Thomas Tranströmer, une cita­tion très spa­tiale dans son esprit (il y est ques­tion du ruban d'une machine à écrire et d'une ligne d'horizon) : on pense alors à Congo, Poème pyg­mée de Pierre Garnier où ce der­nier entend, par le biais de l'écriture spa­tiale, cap­ter le flux linéaire de la pen­sée. On se dit alors que le pro­jet de Philippe Mathy est du même ordre par le biais du car­net où il consigne notes et poèmes comme autant de frag­ments du flux tem­po­rel qui l'emporte, un pro­jet qui est une forme de résis­tance par la sau­ve­garde d'instants choi­sis…

    Philippe Mathy s'attache à noter toutes les impres­sions ou sen­sa­tions, tous les faits ou évé­ne­ments, toutes les pen­sées qui lui viennent à l'esprit qui consti­tuent l'arrière-plan du poème qui ne man­que­ra pas de naître. Mais, déjà, car ces notes sont qua­si­ment de petits poèmes en prose, le lec­teur devine ce poème. Ailleurs, le car­net regroupe des notes qui scandent le temps écou­lé au long d'une année (Carnet de contre-nuit) ; et c'est la vie, tendre et douce, et striée d'éclairs, de taches ou de bles­sures qui se donne à voir. Philippe Mathy fouille sa mémoire à la recherche de ce qui est dis­pa­ru mais il semble échouer car ça débouche sur le silence : c'est que le pré­sent est irrem­pla­çable. C'est peut-être ce qu'affirment ces mots : " Le temps long d'un court moment hors du temps … "  Mais ces notes dévoilent la méthode du poète : il essaie de voir au-delà des appa­rences ; bribes de sou­ve­nirs, bribes de vie, bribes de jar­din ou de nature, bribes du temps qui passe : c'est le monde, mode d'emploi, pour­rait-on dire. Mais un monde et une vie rebelles car l'homme reste libre dans les limites que lui impose l'existence : " Toujours [le GPS] recon­duit vers la des­ti­na­tion finale " (même si on lui déso­béit !).

    Dans ses poèmes (vers ou proses), Philippe Mathy célèbre l'amour : il s'agit de jouir du pré­sent, des choses les plus humbles, de la nature, même et sur­tout quand la conscience de la fini­tude taraude l'individu. Je relève ces mots : " Peut-être fau­drait-il par­tir pour que miroite l'eau vive d'une pré­sence dans l'obscur du regard ". Tout est dit, et le lec­teur accepte alors que ces poèmes soient tra­ver­sés d'une sombre inquié­tude. Lucidité aus­si du poète : " J'aimerais tant quit­ter ce silence pour aller à la ren­contre du monde dans ce que le silence m'apprend de lui… " ou "  [La poé­sie] refuse de se lais­ser cir­cons­crire par sa propre parole, consciente d'une pré­sence qui la dépasse." Philippe Mathy a l'intelligence de ne pas défi­nir cette pré­sence, lais­sant ain­si le lec­teur libre de la dési­gner comme il l'entend : la porte reste ouverte. Or, quelques pages plus tôt, le poète écrit, dans le sou­ve­nir des chants déses­pé­rés de Musset, que ses propres poèmes sont trop lumi­neux, trop confiants… On aime­rait y croire, même fugi­ti­ve­ment.

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