> Pierre GARNIER : “Le Sable doux”

Pierre GARNIER : “Le Sable doux”

Par |2018-11-21T03:29:28+00:00 26 octobre 2015|Catégories : Critiques|

 

Quand une œuvre poé­tique se ter­mine-t-elle ? Avec la mort du poète… Mais la mort joue par­fois de sales tours au lec­teur, la mort brouille les pistes, la mort ignore les len­teurs de l'édition : elle n'attend que le der­nier mot édi­té du poète pour faire son ignoble besogne. Aussi est-ce avec émo­tion que j'ai sous les yeux Le Sable doux. Il y a quelque temps, dans un article des­ti­né à une revue qui consa­crait un numé­ro à Pierre Garnier, vou­lant carac­té­ri­ser sa poé­sie depuis la fin des années 80, je par­lais de res­sas­se­ment au sens d'examen conti­nuel afin de repé­rer toutes les carac­té­ris­tiques de l'objet du "poème". Qu'en est-il avec Le Sable doux qu'il faut bien consi­dé­rer comme l'ultime recueil du poète car il y a impo­sé son point de vue quant à la suc­ces­sion des textes, mal­gré son aspect com­po­site ? (Peut-être trou­ve­ra-t-on, plus tard, d'autres suites res­tées inédites, qui seront alors pré­sen­tées dans des publi­ca­tions savantes…).

Éliminons de suite cet aspect : Les Poèmes de Saisseval appar­tiennent à la poé­sie linéaire, ils datent de fin 1992-début 1993 et ont déjà été publiés. Au moins trois édi­tions bilingues (Allemagne, Espagne et USA) ont paru à ce jour. L'édition fran­çaise ( La Vague verte, 2005) est ici reprise in exten­so et le lec­teur com­pren­dra pour­quoi Pierre Garnier a tenu à cet ajout qui explique ce qui le pré­cède : Le Sable doux est un livre de célé­bra­tion du monde et le poème spa­tia­liste de la page 168 (le cahier les rayons du soleil) répond aux consi­dé­ra­tions linéaires des Poèmes de Saisseval. Cette approche émi­nem­ment dia­lec­tique du réel éclaire sin­gu­liè­re­ment et le recueil pro­pre­ment spa­tia­liste et les pro­me­nades sur le ter­ri­toire de Saisseval de Pierre Garnier à l'origine de sa vision du monde. D'ailleurs, la coquille de l'escargot tient une grande place dans Le sable doux, une suite inti­tu­lée Une œuvre de la mer lui est à demi réser­vée puisqu'elle regroupe des varia­tions sur ce sché­ma alors qu'on trouve dans le tome 2 d'Une mort tou­jours enceinte (publié en 1995) ces vers : "la Bible est un petit livre /​ mais l'escargot est encore plus petit /​ qui porte le monde depuis le début". Il n'est pas inter­dit de pen­ser (au risque de se trom­per !) que c'est au cours de ses pro­me­nades à Saisseval que Pierre Garnier a été fas­ci­né par des fos­siles de gas­té­ro­pode, voire en contem­plant les murs de sa demeure construite en craie (l'ancien pres­by­tère). Mais il y a mieux ; sont pré­sents dans Les Poèmes de Saisseval les che­vaux, les pois­sons (par­fois nom­més), les figures géo­mé­triques, le pain (avec sa croûte et sa mie), les arbres très nom­breux et l'escargot qui ne donne pas lieu à une leçon de zoo­lo­gie mais à des consi­dé­ra­tions très cos­mo­lo­giques : "l'escargot est mon ani­mal-totem : /​ cette colonne enrou­lée autour d'un point /​ est aus­si le monde". Tous ces élé­ments se retrouvent dans les poèmes spa­tia­listes… C'est la carte du monde que des­sine Pierre, celle qui est "la vraie carte de la terre".

Le res­sas­se­ment revêt dif­fé­rentes formes. Il y a bien sûr ce va-et-vient entre la poé­sie linéaire et la spa­tia­liste que les quelques lignes pré­cé­dentes, com­pa­rant Les Poèmes de Saisseval et le reste du Sable doux, font appa­raître. Mais si on recense les des­sins uti­li­sés, on remar­que­ra qu'ils sont déjà pré­sents dans les pré­cé­dents recueils spa­tia­listes ; c'est le cas avec le A & O, avec les chiffres, l'accolade, l'escargot, le ⋈, etc… On ne revien­dra pas sur l'escar­got mais on signa­le­ra, pour le chiffre 2, que la suite ini­tiale, Le Merveilleux début, est com­po­sée exclu­si­ve­ment de ce chiffre mais qu'on compte 41 légendes dif­fé­rentes ! Et qu'en 1988 parais­sait aux Éditions Quaternaire un recueil inti­tu­lé Poèmes en chiffresL'oncle-boulanger (le pain, la croûte et la mie, comme il est dit dans Les Poèmes de Saisseval) avec quelques variantes, légende plu­sieurs pic­to­grammes comme le A & O, les trois ➞, les chiffres 2 et 9, le pois­son…). De même, la vierge enceinte (avec quelques éven­tuelles varia­tions) légende aus­si bien l'escargot ou le A & O. Par exemple… Et je n'aurai rien dit du cercle si pré­sent dans Le Sable doux, le cercle auquel Pierre a consa­cré un livre, Les Chants du cercle, une épo­pée (Aisthesis Verlag, 2011)… Et je n'aurai rien dit non plus de la fraî­cheur du Sable doux : l'écriture est par­fois comme trem­blée, on y sent la vie, l'exacte réplique de l'universalité tra­duite par la figure géo­mé­trique ou le pic­to­gramme. Car le res­sas­se­ment est l'émotion tou­jours répé­tée devant les mani­fes­ta­tions de la vie, une ouver­ture sur l'infini. Le Sable doux n'est-il pas sous-titré "(un cahier d'écolier) poèmes visuels aux longs pro­lon­ge­ments" ?

Dans Les Poèmes de Saisseval, Pierre écrit : "par­fois c'est un silex /​ qui remonte du champ". Ses nano-poèmes ne consti­tuent pas seule­ment "la vraie carte de la terre" : comme ces silex qui remontent à l'occasion du tré­fonds du sol, ils remontent de l'inconscient et de la culture des hommes de ce temps. C'est en ce sens qu'ils sont un pré­cieux témoi­gnage de l'Histoire. Ils nous rap­pellent que "la vie a l'exacte mesure /​ de l'espace et du temps".

 

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