> L’instant des fantômes de Florence Valéro

L’instant des fantômes de Florence Valéro

Par | 2018-05-25T18:56:43+00:00 23 décembre 2013|Catégories : Blog|

Florence Valéro essaie de prendre au piège de ses poèmes " ce qui n'advient /​ que pour fuir ". Qu'est-ce qui advient donc pour fuir aus­si­tôt ? Cela qu'elle appelle des fan­tômes. Florence Valéro ne croit pas à ces der­niers mais elle désigne ain­si ceux qui lui tra­verse l'esprit : ces  êtres qui "ont la tête de l'horizon, les membres du sou­ve­nir, le cœur des dis­pa­rus, le pas du silence, un bruit de soli­tude dans cette mai­son que je connais… ", pour reprendre les termes de la qua­trième de cou­ver­ture. Son pro­jet est donc de les rete­nir " pour leur don­ner cet ins­tant. L'instant de la page. Le poème. Mon fan­tôme."  Voilà qui est clair et qui éclaire le titre du recueil.

    Que sont ces proches ou cet être cher qui hantent cette mai­son (d'enfance ?), qui se dis­si­mulent der­rière ces fan­tômes, ces appa­ri­tions fugi­tives que capte le poème ? Il est dif­fi­cile, voire impos­sible, de répondre très pré­ci­sé­ment à cette ques­tion tant Florence Valéro reste dis­crète jusqu'au bout de son recueil. Tout au plus quelques indices, comme l'utilisation des pré­noms ils, vous (sans que l'on sache si ce mot recouvre un sin­gu­lier ou un plu­riel), ou tu (l'autre ou soi-même à qui s'adresserait le poète), per­mettent-ils de sup­po­ser qu'il s'agit des parents trop tôt dis­pa­rus, ou d'une per­sonne chère morte elle aus­si ou qui a aban­don­né d'une façon ou d'une autre la locu­trice… Mais je me pro­jette peut-être, ce ne sont là qu'hypothèses et sup­pu­ta­tions que rien ne vient étayer. On a l'impression de drames intimes qui ne sont pas révé­lés. De cette dif­fi­cul­té ou impos­si­bi­li­té naît la force de ce recueil qui se centre sur l'instant de la page.

    À ces vers  qui semblent rendre compte de la visite de ces fan­tômes, du sou­ve­nir qui tra­verse donc Florence Valéro (" ils ont pour pas /​ un frô­le­ment  ", " vos mains disent au revoir ", " vous me mon­trez  le néon " ou " à des mil­lé­naires de toi /​ je vou­drais être ce pré­sent ") répondent – sans rien dévoi­ler du mys­tère qui tra­verse ces poèmes – ces autres vers : " c'est peu dire que le cœur bat " ou " sur ce pas impor­tant /​ j'ai regar­dé l'absence ".  Certes Florence Valéro reste consciente des limites du pou­voir de la poé­sie : " je me sens plus proche /​ de ma chaise que de votre main " ou " il n'est pas de sou­ve­nir /​ sans creu­ser de trou ". Le lec­teur alors a son atten­tion atti­rée par le mot tom­beau qui revient dans plu­sieurs poèmes et il s'interroge sur ce que signi­fie ce terme : le lieu (le trou) où reposent les morts ou ce poème écrit en hom­mage aux défunts. Un poème (une simple évo­ca­tion) exprime par­fai­te­ment cette ambi­gui­té, cette absence d'indices per­ti­nents :

 

elle cligne
fixe
repart en bégayant
se sou­vient-elle ?
 

ma mémoire  a des yeux de robot

 

Ces yeux sont alors comme la méta­phore de l'insensibilité alors que ces poèmes sont le lieu d'une sen­si­bi­li­té conte­nue… Sensibilité aus­si quand Florence Valéro écrit : 

 

j'ai enten­du
très loin­tain
tu as crié
un bon­heur
mon nom

 

Au terme de cette quête illu­soire, il ne reste plus qu'une invo­ca­tion déses­pé­rée : " pleu­vez mes fan­tômes "

    Mais les deux ultimes poèmes semblent don­ner une clef pour déco­der ou décryp­ter l'ensemble. Il s'agirait d'un tom­beau éle­vé en hom­mage à la mère trop tôt en allée : "jeune-femme /​ épouse /​ mère ". À l'appui de cette hypo­thèse, la croix bien gar­dée qui sug­gère une vision du corps inerte qui n'en finit pas de han­ter Florence Valéro : " j'ai peine à déce­ler /​ ce qui fait bais­ser /​ votre men­ton ". Ce à quoi font écho ces vers du der­nier poème : " je rêve­rai au bap­tême /​ de la tête  /​ qui ne s'est pas /​/​ rele­vée ". Florence Valéro expri­me­rait donc avec rete­nue, avec pudeur l'expérience du drame qu'est la mort d'un proche mais aus­si le rôle que joue le sou­ve­nir qui empêche les défunts de dis­pa­raître à jamais. Sans doute alors devient-il vain de par­tir à la recherche de l'origine du poème et faut-il se lais­ser empor­ter par l'évanescence du sou­ve­nir, par cette parole sen­sible autant qu'inouïe.

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