> Fil de lecture autour de Michel DEGUY, Patricia COTTRON-DAUBIGNE, Serge PEY, Mathias LAIR, et David DUMORTIER

Fil de lecture autour de Michel DEGUY, Patricia COTTRON-DAUBIGNE, Serge PEY, Mathias LAIR, et David DUMORTIER

Par |2018-08-14T18:18:28+00:00 25 janvier 2017|Catégories : Critiques|

 

 

Michel DEGUY, Prose du suaire.

 

Prose du suaire de Michel Deguy est un livre qui va vite à lire même s'il incite l'amateur de poé­sie à prendre son temps… Qu'on en juge : quatre pages (dont la qua­trième de cou­ver­ture) en fran­çais, seule­ment, dont un poème de Deguy ensuite tra­duit en 19 langues ! Un poème écrit à l'occasion de la dis­pa­ri­tion d'Abdelwahab Meddeb. Si l'on ne pré­sente plus Michel Deguy, quelques mots sont néces­saires quant à Meddeb (1946-2014).

A Meddeb est un poète fran­co-tuni­sien, spé­cia­liste du sou­fisme, qui ensei­gna la lit­té­ra­ture com­pa­rée à l'Université de Paris-X. Sa posi­tion libé­rale (au bon sens du terme) et tolé­rante peut s'expliquer par le fait que ses aïeux pater­nels aient été des cryp­to-musul­mans expul­sés d'Espagne en 1609. Sa poé­sie est révé­la­trice de son inté­rêt pour les voix pré-socra­tiques et sou­fistes, aux­quelles il convient d'ajouter "celles des poètes arabes et per­sans à celles des poètes médié­vaux appar­te­nant aux diverses tra­di­tions romanes [ain­si que celles par­ve­nues] des maîtres de la Chine et du Japon clas­siques" (selon une célèbre ency­clo­pé­die en ligne).

M Deguy et A Meddeb étaient liés par une pro­fonde ami­tié qui est à l'origine de ce poème. La Prose du suaire est un poème en vers. C'est que le mot prose ne désigne pas seule­ment la forme ordi­naire du dis­cours par­lé ou écrit, mais éga­le­ment un chant litur­gique stro­phique et ver­si­fié, sou­vent rimé. Le suaire, quant à lui, est un terme lit­té­raire qui ren­voie au linge dans lequel on ense­ve­lis­sait les défunts. Le titre du poème (et du livre) s'explique alors.

Dialogue au-delà des croyances : les tra­duc­teurs (dont les options reli­gieuses ne sont pas connues) appar­tiennent à des pays ou des cultures dont les croyances sont diverses. Deguy écrit, dans la qua­trième de cou­ver­ture, que "Voile et suaire sont les reliques dont hérite notre Histoire non sainte". Quant à A Meddeb, ses centres d'intérêt prouvent son ouver­ture d'esprit. La mort d'un proche ou d'un ami est inac­cep­table et la souf­france est au ren­dez-vous. Michel Deguy trouve les mots justes pour décrire les ravages de la mort sur le corps de celui qui est par­ti, pour dire son regard et sa dou­leur : "Ton visage se retire de la pro­so­po­pée" ou "Par les yeux enfon­cés tu recules en toi". L'émotion se dit sobre­ment : "Je t'ai bai­sé la main pour te dire adieu", mais aus­si le par­ti-pris intel­lec­tuel : "Sachant qu'il n'y aurait ni au revoir ni à dieu". La fin du poème évoque l'immortalité du poète qui res­te­ra dans le sou­ve­nir de ses amis et dont la parole réson­ne­ra dans l'avenir car le moment est celui "des viveurs et des tueurs". Il est à noter que cette fin est cal­li­gra­phiée par Rachid Koraïchi sur la cou­ver­ture sous un trait épais sym­bo­li­sant le dôme d'une mos­quée…

Si le lec­teur n'est pas tenu de connaître toutes les langues dans les­quelles le poème est tra­duit, il pour­ra cepen­dant appré­cier, sur le plan esthé­tique, la cal­li­gra­phie arabe ou les carac­tères chi­nois, grecs, japo­nais et autres : Michel Deguy a rai­son de par­ler d'une tour de Babel en vingt poèmes ! Une belle façon de faire men­tir le mythe, une façon qui réunit les hommes plu­tôt que de les divi­ser…

 

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Patricia COTTRON-DAUBIGNÉ : Paysage avec Roms, fleur sau­vage et che­mins d'horizon.

 

Que peut la poé­sie ? Ou plu­tôt, quel(s) effet(s) pro­voque la lec­ture d'un recueil de poèmes ? Un  effet de sens quant à la vie et un effet lit­té­raire, sans doute… Cet effet de sens et cet effet lit­té­raire sont les condi­tions néces­saires pour ne pas se lais­ser prendre aux pièges de l'idéologie domi­nante. L'effet de sens pour ne pas aboyer avec les chiens de garde de la socié­té sur le plan poli­tique, l'effet lit­té­raire pour savoir échap­per à la mode…

Le récent recueil de Patricia Cottron-Daubigné, Paysage avec Roms…, me ramène en arrière, au temps de ma jeu­nesse où les grande sur­faces n'existaient pas, où le com­merce de proxi­mi­té pro­po­sait l'essentiel et le quo­ti­dien. Les bohé­miens enva­his­saient par­fois dans le vil­lage et cher­chaient à vendre le super­flu, "des mou­choirs bro­dés" comme le rap­pelle Patricia Cottron-Daubigné dans son poème Paysage aux bro­de­ries. Aujourd'hui, tout cela a dis­pa­ru, rem­pla­cé par le super­mar­ché du coin ou du bourg qui offre en per­ma­nence le super­flu, quitte à oublier l'essentiel : allez trou­ver un recueil de poèmes au rayon librai­rie du super­mar­ché ! Les mar­chands ont condam­né la poé­sie et la révolte : tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes voué à la consom­ma­tion ! Mais Patricia Cottron-Daubigné n'est pas naïve : elle parle aus­si des men­songes des bohé­miennes dans le même poème. Maintenant, ce sont les capi­ta­listes ano­nymes qui mentent, les Roms ne demandent qu'à vivre, pri­son­niers des mirages de l'Occident et vic­times de l'hostilité ambiante.

Patricia Cottron-Daubigné est sen­sible à la poé­sie d'Apollinaire, d'Aragon, de Baudelaire, d'Éluard et de Rimbaud comme elle est sen­sible aux chan­sons de Jean Ferrat. D'ailleurs elle rend à César ce qui est à César : elle avoue ses emprunts page 12 ! Aragon est pré­sent dans les poèmes de Cottron-Daubigné avec les réfé­rences au Fou d'Elsa ou les cita­tions de poèmes mis en chan­son par divers com­po­si­teurs comme Brassens ("Il n'y a pas d'amour heu­reux", un poème de La Diane fran­çaise) ou Ferré (les "écluses" de Après l'amour, du Roman inache­vé). Jean Ferrat trouve un écho de son "C'est un joli nom cama­rade" avec "C'est un joli mot tzi­gane" ou "C'est un joli mot rou­lotte" . Etc… Et page 39, elle cite ses sources : on ne pour­ra pas l'accuser de pla­giat !

Mais elle renou­velle la poé­sie dite enga­gée de la plus belle des manières, à l'opposé de tout didac­tisme mora­li­sa­teur. S'il est vrai qu'un être humain est un être humain quelle que soit sa race ou sa natio­na­li­té, la troi­sième par­tie du recueil, inti­tu­lée Une musique à ses hanches, témoigne de l'universalité de l'amour à tra­vers une bohé­mienne. Sans com­plai­sance, sans slo­gan, sans par­ti-pris, tout est dit. Belle leçon de tolé­rance ! Ne rêvons-nous pas, tous autant que nous sommes, d'accor­der  les cieux aux  bat­te­ments de notre chair ?

 

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Serge PEY : Table des négo­cia­tions.

 

La poé­sie sonore, tout comme la poé­sie spa­tia­liste illus­trée par Ilse et Pierre Garnier, est une ten­dance (lourde) de la poé­sie en géné­ral. Serge Pey pro­pose un livre de poé­sie inti­tu­lée Table des négo­cia­tions et sous-titré Poème-slo­gan pour une artiste-guer­rière ilnu de Mashteuiatsh. Le terme ilnu désigne un peuple amé­rin­dien sans écri­ture du Canada qui a dis­pa­ru en tant que nation mais dont la culture est tou­jours vivante… Mashteuiatsh est une réserve indienne du Québec. L'artiste-guer­rière du sous-titre ren­voie à Diane Robertson à qui, d'ailleurs, cette pla­quette est dédiée. Ces pré­ci­sions lexi­cales étant appor­tées, il est loi­sible désor­mais d'aborder l'aspect poé­tique de ce livre qui n'est rien d'autre qu'une par­ti­tion (au sens musi­cal) de poé­sie sonore. C'est dire que le "poème" ici impri­mé a besoin d'être écou­té c'est-à-dire dit, pro­fé­ré au préa­lable…

Le mot "par­ti­tion" n'est pas exa­gé­ré car Table des négo­cia­tions  se pré­sente de façon par­ti­cu­lière : chaque page reçoit, impri­mé en noir, un texte des­ti­né à être dit et, impri­mée en rouge, la trans­crip­tion pho­né­tique de chants d'oiseaux des­ti­nés à accom­pa­gner la parole humaine. On peut d'ailleurs se deman­der si cette trans­crip­tion repro­duit fidè­le­ment le chant des oiseaux… Ce qui compte bien évi­dem­ment,  c'est l'interprétation où se mêlent le texte dit par Serge Pey et le chant des oiseaux dans un tout sonore. Le livre n'est donc qu'un pâle reflet de la per­for­mance qui se cache der­rière les pages.

Serge Pey est connu pour avoir écrit, par le pas­sé, ses poèmes sur des bâtons avec les­quels il réa­li­sait ses per­for­mances. Il tra­vaille entre l'oralité et l'écriture, il tra­vaille sur les poé­sies tra­di­tion­nelles des peuples sans écri­ture, il a uti­li­sé le bâton de pluie et le rythme de ses pieds frap­pant le sol… Dans le texte qui est ici don­né à lire, il s'élève contre  "… le pou­voir colo­nial /​ [qui] a inter­dit /​ aux PEKUAKAMIULNUATSH /​ de venir aux com­mé­mo­ra­tions /​ ain­si qu'autres nations /​ ALGONQUIENNES". On peut aus­si rele­ver ces mots : "Parce qu'entre /​ 1915 et 1920 /​ le pou­voir qué­bé­cois /​ a fait dis­pa­raître plus de 15000 noms /​ de lieux amé­rin­diens". Les USA ne sont pas oubliés : cent mille Indiens dépor­tés, huit mille Cherokees morts de froid et de faim… Voilà pour­quoi le texte de Serge Pey est truf­fé de mots amé­rin­diens, peut-on rêver plus belle illus­tra­tion de la poé­sie sonore ? La lita­nie des ava­nies du pou­voir sauve la poé­sie action des dis­cours conve­nus !

"Table des négo­cia­tions est un cri de révolte, un mes­sage poli­tique et une lettre d'amour contre l'oubli pour ceux que Serge Pey nomme les peuples du poème" affirme la qua­trième de cou­ver­ture… Et l'ensemble des élé­ments mis sur la table de négo­cia­tions par les poètes d'ici face aux pou­voirs héri­tiers du colo­nia­lisme.

 

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Mathias LAIR : Ainsi soit je.

 

Tous les poèmes de ce livre sont rédi­gés (et impri­més) de la même façon : un blanc vient bri­ser le vers et un trait conti­nu (d'une lon­gueur iden­tique à celle du der­nier vers) sou­ligne la fin du poème. Si la béance est ce qui struc­ture l'inconscient et la pré­sence même du désir, alors cet espace béant qui échancre le poème dit quelque chose.  Un texte en prose pré­cède les quatre par­ties de l'ouvrage de Mathias Lair, on y lit cette cita­tion extraite de La Portée de l'ombre de Michèle Montrelay : "C'est là, dans les tout-débuts et même avant nous, que gîte, se terre ce qui obs­true la source, ce qui fait que notre vie, sa pous­sée – enten­dons la pous­sée de la pul­sion -, au lieu de nous être don­née par nos géni­teurs, fut rap­tée par leur angoisse, leurs dou­leurs, leurs condi­tions de mort-vivants". Ainsi soit je serais donc le livre du com­bat pour retrou­ver "la pous­sée de la pul­sion" (il faut alors se sou­ve­nir que Mathias Lair a pra­ti­qué la psy­cha­na­lyse)… Autrement dit, l'illustration que la vie n'a pas d'autre rai­son que d'être.

N'étant pas psy­cha­na­lyste, je ne tra­que­rai point les indices qui, dans Ainsi soit je, semblent aller en ce sens. Mais seule­ment inter­ro­ge­rai les poèmes.  Si la mère cas­tra­trice empê­chait Mathias Lair de s'exprimer, il s'est bien rat­tra­pé avec ces poèmes : "d'un côté muet de l'autre /​ hur­lant          enle­ver…". Il cherche à com­prendre d'où il vient et ce qu'il faut faire pour construire son iden­ti­té (si l'on veut dire les choses sim­ple­ment, mais peut-on, vrai­ment, les dire ?) : "cas­trer       le sens de /​ son natif uté­rus". Le lec­teur reste désem­pa­ré devant cette expé­rience intime qui se double d'une ten­ta­tive poé­tique. Il y a des poèmes qui le laissent sans voix, com­ment réagir en effet face à ces vers "mais /​ la sen­sa­tion       de l'énergie je l'ai /​ elle se suf­fit      la sen­sa­tion". Il est dif­fi­cile de tenir un dis­cours cohé­rent (sauf à mimer ce qu'écrit le poète) devant ces phrases désar­ti­cu­lées et ces mots par­fois cou­pés, tron­qués et ce n'est pas la moindre dif­fi­cul­té que ren­contre le lec­teur d'Ainsi soit je.  Face à la bru­ta­li­té qui sourd de ces poèmes, les rap­ports entre le petit enfant et la mère ne laissent pas d'interroger : "que fai­sait-elle         au lit /​ (robe retrous­sée        sous le drap)" ou "était-elle morte je      res­tais /​ par­fois dans la           cui­sine par­fois /​ dans la cour      par temps /​ beau rare­ment          chez les enfants /​ du voi­si­nage" ; mais cela ne va pas sans ambi­guï­té car l'enchaînement des mots amène le lec­teur à pen­ser que les enfants du voi­si­nage "ne vou­laient /​ pas disait-elle         de moi". Etc.

Mathias Lair rap­pelle par l'existence même de ce recueil que la poé­sie est avant tout expres­sion per­son­nelle, une expé­rience sin­gu­lière, qu'elle exige du lec­teur un effort cer­tain pour explo­rer cet uni­vers intime… Sans doute cette lec­ture sup­pose-t-elle une cer­taine maî­trise des idées, des cou­rants de pen­sée, des concepts en usage dans cer­taines dis­ci­plines. Mais il n'y a là rien de rédhi­bi­toire car cette maî­trise fait par­tie (ou devrait faire par­tie) du bagage intel­lec­tuel que trans­met le sys­tème édu­ca­tif. Ou si l'on ne compte pas sur l'école (à juste titre) que peut acqué­rir lui-même le citoyen… Et tant pis si je parais être un opti­miste indé­crot­table !

 

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David DUMORTIER : Vous êtes peut-être dans ce livre.

 

De quoi s'agit-il avec ce livre ? D'une suc­ces­sion de petits textes en prose (sauf un ou deux "poèmes" en vers, c'est-à-dire que l'auteur va à la ligne avant le bout de la page). D'aucuns diront poèmes en prose, d'autres non… Voilà qui rap­pelle que la poé­sie est mul­tiple. Ces textes sont carac­té­ri­sés par un appa­rent non-sens. On peut ten­ter une typo­lo­gie. On trou­ve­rait des textes rele­vant du jeu de mots ("Une femme était une rose : une fleur qui ose tou­jours deux fois" ou "Un homme était très olé olé sans avoir une goutte de sang espa­gnol"), des textes rele­vant de jeux sur l'image ou sur l'expression ima­gée ("Un homme qui était né sans défense dans la vie se fit voler tous ses ivoires" ou "Un homme était très à che­val sur les prin­cipes. Mais il n'était pas assez grand prince pour entre­te­nir un che­val"), des textes construits sur la non concor­dance chro­no­lo­gique ("Une pho­to­graphe déplo­rait que les pêcheurs n'utilisassent plus les boutres pour jeter leurs filets sur les côtes afri­caines. Ils prennent aujourd'hui des embar­ca­tions en plas­tique. Elle disait cela tout en jouant avec son appa­reil pho­to numé­rique car il y avait bien long­temps qu'elle avait aban­don­né l'argentique"), des proses sim­ple­ment absurdes ("Une femme quit­ta son mari pour par­tir avec un homme beau­coup plus vieux que lui. Si elle avait été patiente il aurait fini par deve­nir vieux lui aus­si") et bien d'autres encore… David Dumortier dit l'absurdité du monde de façon plai­sante. Mais on retrouve dans ses mots les thèmes habi­tuels de ses livres : l'arbre, le tra­ves­tis­se­ment ("Une mère s'inquiétait…"), l'indifférenciation sexuelle (même texte), etc.… Il faut s'arrêter sur cette prose de la mère inquiète pour com­prendre la cohé­rence de la démarche de Dumortier : l'inquiétude de la mère naît de ce qu'elle voit son fils coudre et elle s'interroge "Ne pou­vait-il pas avoir des jeux de gar­çon ?" et quand elle le voit appa­raître dégui­sé en cow-boy, elle exprime sa joie de le voir ain­si … plu­tôt que dégui­sé en indien. Tout est dit ; par le men­songe… Le lec­teur se sou­vien­dra alors que le poète a publié en 2006 un conte inti­tu­lé "Mehdi met du rouge à lèvres"… David Dumortier tra­ves­ti­rait donc la poé­sie…

 

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