Ce cor­pus de “poèmes français” est précédé d’une pré­face de Patrick Quil­li­er qui fut l’édi­teur des Œuvres poé­tiques de Pes­soa dans la Bib­lio­thèque de la Pléi­ade en 2001. Mais plus que d’une pré­face, c’est d’une véri­ta­ble étude qu’il s’ag­it. (D’ailleurs cette pré­face [terme choisi par l’édi­teur ?] est un Petit traité d’on­tolo­gie appliquée…) Patrick Quil­li­er place ce cor­pus dans le con­texte de l’hétéronymie qui car­ac­térise l’œu­vre de Pes­soa. Il con­voque quelques con­cepts comme ceux d’hétéroglossie, d’a­cous­ma­tique, d’on­tolo­gie, de dif­férance (Der­ri­da)… L’on­tolo­gie se décli­nant de dif­férentes manières pour mieux ren­dre compte de ces poèmes : ontolo­gie du para­doxe (qui s’op­pose au maniérisme de l’écri­t­ure), de l’i­nouïe, du silence, de l’é­cho, de l’om­bre, du fris­son, toutes façons cha­peautées par une absence de fonde­ment ontologique à l’œu­vre dans le dis­posi­tif hétéronymique de Pes­soa… C’est dire que ces quar­ante pages (un peu plus même) sont une longue intro­duc­tion à la lec­ture de ce livre. Que peut alors une note de lecture ?

    Pas grand chose sans doute tant le texte de Patrick Quil­li­er est éru­dit, savant et d’une pré­ci­sion remar­quable dans l’ex­pres­sion comme dans les idées. C’est ain­si qu’il définit la saudade comme la “décli­nai­son pes­soenne de la dialec­tique oxy­morique entre spleen et idéal”, car il voit dans les poèmes français de Pes­soa une influ­ence baude­lairi­enne, entre autres… Dans le para­graphe “Logique non binaire et mobil­isme” Il place ces poèmes français sous le signe de l’hér­a­clitéisme, cita­tions à l’ap­pui. Par­tant de la musique ver­laini­enne qu’il décèle dans nom­bre de  poèmes, Patrick Quil­li­er se réfère ensuite à Jankélévitch qui s’est intéressé à la musique. C’est à la lumière de ce philosophe qu’il lit ces poèmes français “dans la per­spec­tive ouverte par l’on­tolo­gie du je-ne-sais-quoi et de la présence-absence pro­pre à l’au­teur de L’Ir­réversible et la Nos­tal­gie et de La Musique et L’In­ef­fa­ble. Ce que met ain­si en évi­dence Quil­li­er, c’est une “écri­t­ure soucieuse de nuances et de para­doxe” et un Pes­soa “guidé par l’é­coute musi­ci­enne des phonèmes au moins tout autant que par l’or­gan­i­sa­tion séman­tique”. Invi­ta­tion à la lec­ture donc que redou­ble le pré­faci­er dans ses derniers mots quant il émet de vœu que le lecteur sache “écouter à leur juste mesure ces suites de sons étranges mais fasci­nants que sont les poèmes français de Pes­soa”.

    Cette Pré­face est suiv­ie d’une Note sur la présente édi­tion due à Patri­cio Fer­rari. Si les poèmes français de Pes­soa sont en grande par­tie inachevés, l’édi­tion qui en est faite vise à l’ex­haus­tiv­ité sans pré­ten­dre être une édi­tion cri­tique au sens sci­en­tifique du terme. Les notes sont réduites de façon à ne pas rebuter le lecteur non spé­cial­iste de Pes­soa. Neuf sec­tions regroupent les poèmes français et à l’in­térieur de cha­cune l’or­dre chronologique est suivi. Patri­cio Fer­rari expose claire­ment les principes méthodologiques qu’il a retenus tant pour class­er les poèmes que pour en établir le texte à par­tir des feuil­lets man­u­scrits de Pessoa.

    Cette édi­tion est donc un utile com­plé­ment au vol­ume de la Pléi­ade. Reste au lecteur suff­isam­ment intéressé par la poésie en général et par Pes­soa en par­ti­c­uli­er à le lire atten­tive­ment et sans idées pré­conçues pour relever les réus­sites du poète et peut-être aus­si les “influ­ences” des poètes français lus par Pes­soa, qui peu­vent expli­quer cer­taines tour­nures  ou cer­tains cli­mats de ces poèmes français… En tout cas, ce livre est une con­tri­bu­tion impor­tante à la con­nais­sance de Fer­nan­do Pessoa…

 

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Lucien Wasselin

Il a pub­lié une ving­taine de livres (de poésie surtout) dont la moitié en livres d’artistes ou à tirage lim­ité. Présent dans plusieurs antholo­gies, il a été traduit en alle­mand et col­la­bore régulière­ment à plusieurs péri­odiques. Il est mem­bre du comité de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Tri­o­let, Faîtes Entr­er L’In­fi­ni, dans laque­lle il a pub­lié plusieurs arti­cles et études con­sacrés à Aragon. A sig­naler son livre écrit en col­lab­o­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (suivi de 18 arti­cles retrou­vés d’Aragon), au Temps des Ceris­es en 2007. Il est aus­si l’au­teur d’un Ate­lier du Poème : Aragon/La fin et la forme, Recours au Poème éditeurs.