> Fil de lecture de Lucien WASSELIN : ARFUYEN – SPIRITUALITÉ et POÉSIE.

Fil de lecture de Lucien WASSELIN : ARFUYEN – SPIRITUALITÉ et POÉSIE.

Par | 2018-02-20T12:18:50+00:00 25 juin 2016|Catégories : Critiques|

 

 

PARACELSE : "ÉVANGILE D'UN MÉDECIN ERRANT".

 

Aux côtés de ses col­lec­tions de lit­té­ra­ture (et de poé­sie plus par­ti­cu­liè­re­ment), Arfuyen publie des livres consa­crés à la spi­ri­tua­li­té au sens large. Si ces der­niers sont sur­tout des ouvrages de vul­ga­ri­sa­tion d'une bonne tenue, un cer­tain bagage est néces­saire à leur lec­ture. C'est ain­si que "Évangile d'un méde­cin errant" de Paracelse, je dois l'avouer hon­nê­te­ment, ne relève pas de mes maigres com­pé­tences. Je ne suis pas de for­ma­tion phi­lo­so­phique ou théo­lo­gique et ne peux donc, en consé­quence, abor­der des pages qui exposent la croyance de Paracelse, qui vécut au XVIème siècle dont je ne suis pas spé­cia­liste… De plus, la croyance en un dieu quel­conque est une hypo­thèse dont je me passe. Tout au plus sais-je que Paracelse s'intéressa à l'alchimie et qu'il fut à l'origine, en méde­cine, de pen­sées qui sont encore jugées comme modernes de nos jours. Mais je suis curieux et j'ai lu cet "Évangile d'un méde­cin errant" qui est com­po­sé de 14 "cha­pitres". Paracelse, et c'est nor­mal pour un homme de son époque, se place sous l'égide du chris­tia­nisme. Ne note-t-il pas : "J'écris pour ceux qui sont bap­ti­sés dans le Christ" même s'il pré­cise ensuite qu'il écrit pour ceux qui n'ont pas "pris la peine de l'entendre et de le suivre". C'est dire qu'un tel ouvrage m'est tota­le­ment her­mé­tique. Les textes de Paracelse sont choi­sis, tra­duits de l'alémanique et pré­sen­tés par Lucien Braun, émi­nent spé­cia­liste du méde­cin du XVIème siècle ; Braun signe aus­si une post­face inti­tu­lée "Paracelse en Alsace" dont il faut rele­ver quelques faits mon­trant la moder­ni­té des idées de Paracelse dans le domaine médi­cal : la méde­cine doit s'appuyer sur l'expérience et non sur la simple éru­di­tion, les trai­te­ments doivent être sou­mis à des contrôles régu­liers et Paracelse entend soi­gner gra­tui­te­ment les plus dému­nis… Quand on voit l'état actuel de la méde­cine (et sa sou­mis­sion à l'argent-roi), on se dit qu'il y a encore bien des pro­grès à faire…

 

 

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SHAKESPEARE : "AINSI PARLAIT SHAKESPEARE".

 

Il y a tout et son contraire dans Shakespeare : cela tient à la forme théâ­trale de son œuvre, les per­son­nages ne tenant les pro­pos que leur prête le dra­ma­turge pour sa démons­tra­tion. Gabrielle Althen essaie de mettre de l'ordre dans ces dia­logues et elle met en évi­dence les contra­dic­tions qui les tra­versent. "L'intensité de l'œuvre […] tient à l'acuité de la sai­sie, à sa jus­tesse, à la luci­di­té par laquelle la rai­son pro­fonde des actes de ses per­son­nages est mise au jour" écrit-elle dans sa pré­face. Mais elle ajoute : "… le bien et le mal res­tent tels […]. Et le bien c'est d'aimer, de pro­té­ger les autres et l'ordre du monde…" Il n'y aurait donc pas de place pour la révolte, Shakespeare dénonce "les fausses valeurs, fausses ver­tus et fausses sagesses", dénon­cia­tion qui trouve son ori­gine dans l'espérance. Shakespeare est un homme de son époque, un homme du XVIème siècle, mais aus­si un homme d'un milieu aisé par ses ori­gines. Aussi le lec­teur pico­re­ra-t-il à son gré dans les dits et maximes de vie choi­sis et tra­duits de l'anglais par William English et Gérard Pfister ain­si que le pro­clame la cou­ver­ture du livre. Il faut aus­si sou­li­gner que l'édition est bilingue et que l'original (anglais) indique les réfé­rences des frag­ments cités (voir pp 168-170).

 

Shakespeare, homme du XVIème siècle ? Oui, mais il parle aus­si pour l'avenir. Ainsi dans ce frag­ment d'Henri VI : "N'est-ce pas chose lamen­table que, de la peau d'un inno­cent agneau, on fasse un par­che­min ; et que ce par­che­min, grif­fon­né à la hâte, puisse détruire un homme !" (p 23), il suf­fit de rem­pla­cer le mot par­che­min par celui d'ordi­na­teur ou de blog, pour actua­li­ser le pro­pos ; c'est l'écriture qui fait ou défait les répu­ta­tions usur­pées ou non. Mais, cet autre frag­ment, tou­jours extrait de la même pièce "Plutôt poser ma tête sur le billot que de plier le genou devant qui­conque, hor­mis le Dieu du ciel et mon roi" (p 21) ne laisse pas d'être inquié­tant : cette "maxime de vie" est conser­va­trice dans la mesure où elle défend l'ordre éta­bli… On pour­ra bien sûr objec­ter que Shakespeare parle pour son temps, mais les lec­teurs d'aujourd'hui pour­ront en tirer des conclu­sions à leur façon : il aurait été bon que ces choses soient pré­ci­sées… Reste à pico­rer selon son humeur : mais je suis convain­cu que ce jeu varie­ra d'un lec­teur à l'autre ; mes pro­pos n'étant là que pour pro­vo­quer le désir de lec­ture de ce livre… et des pièces de Shakespeare (ou d'aller les voir au théâtre !). Est-ce l'époque ou les temps que nous tra­ver­sons qui me rendent d'humeur sombre ? Je ne sais mais j'ai pré­fé­ré les cita­tions (qui valent bien maints apho­rismes) où Shakespeare dit son dégoût des hommes de pou­voir et leur fait avouer crû­ment ce qu'ils ont au fond d'eux. Ainsi : "Vivre ou mou­rir, lequel des deux est pré­fé­rable quand vivre est une honte, et mou­rir un pêché ?" (Le Viol de Lucrèce) : bien des hommes poli­tiques actuels sont décrits dans ces mots ! Ce que dit Shakespeare (p 71 : ces mots que pro­nonce Shylock in Le Marchand de Venise, 3, 1) à pro­pos des Juifs ne s'applique-t-il pas aux Palestiniens de nos jours ? Il suf­fit de rem­pla­cer le mot juifs par ces autres mots musul­mans ou athées ou quelque autre et le sens reste le même ! Ou ce que dit Polonius (in Hamlet 1, 3) : "Ceci par des­sus tout, sois fidèle à toi même, et, comme la nuit suit le jour, il s'ensuivra que tu ne pour­ras être faux envers per­sonne". On retrouve des for­mules célèbres (comme "Être ou ne pas être, c'est la ques­tion !", Hamlet in Hamlet, 3, 1). Hamlet est une source inépui­sable de sen­tences ! Et les antho­lo­gistes ne s'en privent pas ! Mais on trouve dans le pré­sent choix des for­mules peu connues mais non sans valeur : "C'est le mal­heur des temps quand les fous guident les aveugles" (Gloucester in Le Roi Lear, 4, 1). Qui sont les fous, qui sont les aveugles ? Ou les fana­tiques, ou les dog­ma­tiques ?

 

Y a-t-il une ultime leçon ? J'en doute car ce livre est à reprendre et reprendre ! C'est dire que la dis­po­si­tion et le caprice du lec­teur peuvent chan­ger… En tout cas, il faut lire et relire cette antho­lo­gie… Pour chan­ger d'avis.

 

 

Shakespeare, "Ainsi par­lait…" Dits et maximes choi­sis. Arfuyen, 176 pages, 13 €.

 

 

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Antoine RAYBAUD : "STIMMEN".

 

La mémoire est oublieuse : j'apprends, en lisant la note bio­gra­phique qui suit Stimmen, qu'Antoine Raybaud (dont le nom m'est incon­nu) a publié des poèmes dans Action Poétique et Europe, deux revues que je lis depuis long­temps ; j'ai même la col­lec­tion de la pre­mière du n° 40 au n° 207/​210 et der­nier… Et voi­là que par le plus grand des hasards, j'ai sous les yeux l'un de ses livres de poé­sie, Stimmen qui était res­té inédit à sa dis­pa­ri­tion en 2012 et qui vient d'être publié par Arfuyen avec des hom­mages de Salah Stétié et de Jean-Claude Mathieu.

 

Stimmen est rigou­reu­se­ment construit en six par­ties : Neumes, Récitatif, Lied, Combattimenti, Hors Chant et Saetas. Stimmen est écrits en vers comp­tés le plus sou­vent. Si Neumes offre une un grande varié­té de mètres et de regrou­pe­ments stro­phiques, si Saetas offre des vers libres, voire des ver­sets ou des pavés de prose, Récitatif est mar­qué par l'emploi d'un ter­cet qua­si-régu­lier dont le décompte des syl­labes (5-7-5) n'est pas sans rap­pe­ler les 17 mores du haï­ku. Lied est la par­tie le plus diverse quant aux mètres et aux strophes (quin­tils, qua­trains, ter­cets, sizains, dis­tiques ou mono­stiches) ; il faut remar­quer que l'ensemble Sixtines (qua­si-) est com­po­sé d'alexandrins pas tou­jours rigou­reux, d'où le qua­si- ajou­té au sous-titre…

Une autre remarque s'impose quant à la forme. Stimmen semble venir de l'allemand où le verbe signi­fie accor­der (au sens musi­cal). Ce qui explique la poly­pho­nie sug­gé­rée par la note limi­naire qui signale : "Voix au plu­riel : voix de cha­cun gagée sur le plus rete­nu de l'émotion et du souffle, voix de l'échange ou de l'affrontement…" La sae­ta est une brève chan­son à carac­tère reli­gieux en usage lors des céré­mo­nies de la Semaine sainte en Espagne. les neumes dési­gnent des groupes de notes émises d'un seul souffle. Le lied est un poème alle­mand chan­té par une voix et accom­pa­gné, le plus sou­vent, par un pia­no (les lieds de Schubert sont célèbres). Le com­bat­ti­men­to est une can­tate scé­nique. Le titre des autres par­ties se passe de défi­ni­tion : on voit là l'influence de la musique dans l'écriture de ces poèmes. Le lec­teur ne s'étonnera donc pas des réfé­rences à Monteverdi, à la musique, à l'utilisation des grands mythes (Homère, Hölderlin…).

 

La suite Saetas est l'occasion pour Antoine Raybaud d'explorer la mort à tra­vers les grands mythes de l'Histoire, comme celui du Christ évo­qué en écho au Retable d'Issenheim de Grünewald. Mais la vio­lence faite aux ano­nymes (les Palestiniens ?) est dénon­cée aus­si­tôt : "on taillade les ver­gers, on arrache les oli­viers, on dyna­mite les mai­sons…" L'amour et la mort se mêlent tout au long des poèmes, sont abor­dés suc­ces­si­ve­ment : "j'aimais, je tou­chais /​/​ ses seins, leur som­meil /​ léger d'orbe de la terre" et "La peau se crible d'émouchures noires, /​ à la masse de la dou­leur les formes ont lâché. /​/​ Les pieds : défi­gu­rés". On com­prend alors mieux ce qu'écrit Salah Stétié dans sa pré­face : "La lit­té­ra­ture était pour lui corps conduc­teur, expé­rience de tous les ins­tants, vapo­ri­sa­tion du monde dans la parole puis sa recons­truc­tion immé­diate par l'amour, amour du monde, amour de la parole, l'un dans l'autre, l'un par l'autre, ain­si que savent le pra­ti­quer les mys­tiques et, selon leur méthode propre, leur braise pul­mo­naire per­son­nelle, les poètes". Cette allu­sion au mys­ti­cisme n'est pas dépla­cée ; comme le Christ est mort, selon le mythe, pour les hommes, Antoine Raybaud n'en finit pas d'aimer et de mou­rir. C'est ce que dit ce livre…

 

Qu'elle touche le lec­teur ou le laisse de marbre, la poé­sie d'Antoine Raybaud lui apprend quelque chose : tout d'abord que la poé­sie n'est pas seule­ment épan­che­ment de soi, ensuite quelque chose de sub­til sur l'ordre du monde qui n'est jamais acquis défi­ni­ti­ve­ment mais que l'homme construit indi­vi­duel­le­ment pour le meilleur et pour le pire…

 

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Anise KOLTZ : "UN MONDE DE PIERRES".

 

Ce recueil s'ouvre sur un bref "poème" de trois vers : "Dans chaque pierre /​ une mai­son /​ rêve d'exister". Il ne faut pas le prendre à la lettre car les pierres ne rêvent pas, sinon méta­pho­ri­que­ment : seuls les vivants rêvent et, sin­gu­liè­re­ment, les poètes qui ont ain­si une vision aiguë du réel. C'est que l'homme a tou­jours char­gé de sa propre spi­ri­tua­li­té les édi­fices qu'il construi­sit qui deviennent alors le récep­tacle des ques­tions qu'il ne cesse de (se) poser. Et des réponses…

 

Un monde de pierres est, plu­tôt qu'une suite de poèmes, un long soli­loque dans lequel Anise Koltz s'interroge sur le sens de la vie, d'où ces redites qui ne sont pas de vul­gaires répé­ti­tions. Un livre tra­ver­sé d'angoisses et de ques­tions exis­ten­tielles écrites dans une langue dénu­dée, voire bru­tale, un livre dans lequel Anise Koltz prend ses dis­tances par rap­port à la reli­gion domi­nante du conti­nent euro­péen pour adop­ter une vision per­son­nelle. Le lec­teur sera sen­sible à ces vers où, par­lant du Nil, elle avoue : "Comme le fleuve /​ nous pas­sons /​ tout en demeu­rant", vers que je lis comme un écho à ce frag­ment d'Héraclite, "Jamais deux fois dans le même fleuve, tu ne te bai­gne­ras". Impossible ren­contre entre l'éternel et l'éphémère ? entre le stable et le fugi­tif ? Ou comme une réponse au Livre des Morts de l'ancienne Égypte ? Anise Koltz se révolte contre le temps qui passe et dit admi­ra­ble­ment, sans pathos, cette révolte. Mais puis-je par­ta­ger cette expé­rience sans la tra­hir ? C'est tout le défi lan­cé au cri­tique. Il faut bien rap­pro­cher ces vers "Non je ne por­te­rai pas /​ la croix du Christ /​/​ Je por­te­rai le dra­peau /​ de la liber­té /​/​ Je salue­rai Ève /​ déso­béis­sante" de ceux-là "Nous ne res­sus­ci­te­rons pas /​ per­sonne ne sur­vi­vra /​ à sa pous­sière" ou des sui­vants "Car moi aus­si /​ j'ai man­gé /​ un fruit de la connais­sance" : car com­ment prou­ver cette prise de dis­tance ?

 

On trouve dans un poème les deux ques­tions que tout homme sen­sé se pose : "Comment éta­blir des règles /​ en ce monde vir­tuel" et "Comment déchif­frer le lan­gage de /​ l'univers". S'il est vrai que "La vie tra­ves­tie /​ en liber­té /​ invente les mira ges /​ de notre quo­ti­dien", il n'en reste pas moins vrai que, coin­cés entre nais­sance et mort, nous ne savons rien ou si peu. Et nous sommes condam­nés à parier, et c'est que le miroir se contente de copier "la déchéance de [l'] âge" car "nous errons /​ dans un monde de pierres". Anise Koltz semble croire (au moins sym­bo­li­que­ment) à la métemp­sy­cose, les vers sont nom­breux : "J'ai vécu plu­sieurs vies /​ plu­sieurs morts" ou "Depuis ma migra­tion /​ à tra­vers tant de corps /​ les siècles s'entassent /​ sur mes os", ou encore "Comment suis-je née /​ por­tée par des mères mul­tiples" ; cette redon­dance ne peut être le fruit du hasard. S'il n'y a qu'une seule croyance valable, elle se réduit à cette tau­to­lo­gie "La mort naît /​ avec chaque vie". Anise Koltz, par sa réflexion, atteint ain­si une véri­té qui reste aléa­toire mais touche sin­gu­liè­re­ment le lec­teur tant elle est sen­sible, humaine… D'ailleurs, elle ne vit que dans le sou­ve­nir de son unique amour et là aus­si ques­tionne sans attendre de réponse : "M'entendra-t-il /​ dans un autre temps".

 

Anise Koltz est en quête d'authenticité, elle dénonce ce monde où "tout est est pié­gé /​ tout peut se mar­chan­der", la dis­pa­ri­tion de l'être aimé res­tant insup­por­table. Un autre monde est recher­ché, sou­hai­té…, fait de véri­té, de rêves, d'espoir et d'amour, où la vie et la mort se récon­ci­lient. Peu importe alors que le lec­teur pense recon­naître dans ce monde de pierres celui de l'Égypte antique. Un monde de pierres est un livre de sagesse et de révolte : "Il n'est d'autre pays /​ que celui /​ que nous por­tons en nous".

 

 

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Alain SUIED : "LE VISAGE SECRET".

 

Il faut l'avouer : Le visage secret est le pre­mier livre de poèmes d'Alain Suied que je lis. Jusque main­te­nant, ses tra­duc­tions de Dylan Thomas étaient ma seule réfé­rence 1, Suied qui écri­vit que la poé­sie de ce der­nier était une "… parole des ori­gines, parole per­due, genèse. Genèse ?" dans sa pré­sen­ta­tion de Dylan Thomas 2.

 

Soigneusement construit en deux par­ties inégales, Le Visage secret cultive le res­sas­se­ment où reviennent les mêmes mots : espace, illu­sion, absence, temps, nais­sance… Les couples ver­baux dia­lec­tiques abondent : absence/​présence, premier/​dernier, multiple/​unique, infini/​fermé, vie/​rêve, oubli/​mémoire, comme si Alain Suied refu­sait de céder à une vision sim­pliste du réel. On a l'impression qu'il s'interroge constam­ment sur son ori­gine, sur celle de la poé­sie qui se trou­ve­rait dans le mys­tère de la nais­sance au monde et dans l'amour qui finit par tra­ver­ser une vie. Le lec­teur se sou­vien­dra alors qu'à un moment de sa vie Suied s'intéressa à la psy­cha­na­lyse et entra en ana­lyse… Ce recueil s'enrichit à coup sûr de cette expé­rience. Mais la démarche du poète n'est pas celle du psy­cha­na­lyste qui, dans la cure, fait par­ler le patient pour qu'il découvre très pré­ci­sé­ment le trau­ma­tisme ini­tial à des fins de gué­ri­son… Le poète ici, sur un mode élé­giaque, dis­serte (on me par­don­ne­ra le mot) sur le silence et l'absence, signale l'oubli à l'origine du mal-être et la mémoire qui per­met de vivre et d'écrire. L'enfance et la nais­sance au monde expliquent ces vers : "Les visages se sou­viennent /​ des pre­mières peurs et des pre­miers /​ men­songes mais ils ont per­du /​ toute trace du rêve pur et vaste /​ de notre éter­ni­té". La poé­sie serait dans la recherche éper­due de ces traces mais sur­tout d'une vie accep­table. Le drame de l'homme est de consta­ter "… la lueur à peine /​ visible /​ d'une trop loin­taine /​ bles­sure".

 

Le Visage secret est le récit, via la suc­ces­sion des poèmes, d'une longue quête qui part du constat de la béance abso­lue et infran­chis­sable entre l'individu et les autres ou l'univers pour abou­tir à "l'originelle fusion" où rési­de­rait l'amour qui donne son sens à la vie car "l'amour futur et pre­mier /​ … détruit la défaillance". Même si chaque vivant, dans sa vie avec l'autre, doit affron­ter "le même manque absurde".

 

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Notes.

 

1. Dylan Thomas, Gallimard, 1979.

2. In L'autre soi, pré­face à Dylan Thomas, "Vision et Prière". Poésie /​ Gallimard, 1991, page 8.

 

 

 

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