> La proie des yeux de Joël-Claude Meffre

La proie des yeux de Joël-Claude Meffre

Par | 2018-02-20T16:06:02+00:00 27 novembre 2013|Catégories : Blog|

La Proie des yeux de Joël-Claude Meffre (textes) et d'Élizabeth Prouvost (pho­to­gra­phies) est un objet lit­té­raire dif­fi­ci­le­ment iden­ti­fiable. Les deux ensembles sont forts et auto­nomes et leur dia­logue ne se laisse pas cer­ner d'emblée, tant ils résistent et semblent exis­ter dans une indi­vi­dua­li­té irré­duc­tible. Mais en même  temps, leur voi­si­nage dans ce livre ne laisse pas d'interroger car leur thé­ma­tique donne nais­sance à un étrange jeu de miroirs ou à une non moins étrange chambre d'échos.

Même les textes ont leur part de mys­tère. Il faut se sou­ve­nir que Joël-Claude Meffre est à la fois poète et archéo­logue de for­ma­tion alors qu'il a éga­le­ment étu­dié la lit­té­ra­ture et la phi­lo­lo­gie. La qua­trième de cou­ver­ture offre un texte inté­res­sant qui situe bien le pré­sent tra­vail de Meffre : "Par chez nous cer­tains grands tom­beaux des Anciens avaient de hauts masques de pierre qui les cou­ron­naient…" Le mys­tère demeure. Que désigne pré­ci­sé­ment cette expres­sion par chez nous ? La Provence ou le Comtat-Venaissin où vit Joël-Claude Meffre ? De quels monu­ments s'agit-il exac­te­ment ? Qui sont ces Anciens ? Si le texte n'apporte pas de réponse, les indices ne manquent pas pour ouvrir des pers­pec­tives de lec­ture : Perséphone (la déesse grecque des Enfers), Phersu (le démon étrusque de l'enfer), Léthé (ici la per­son­ni­fi­ca­tion de l'oubli), une allu­sion à Néron (qui por­tait un masque à son image) ou Persée (et son masque d'invisibilité)… Antiquité gré­co-romaine, mélange de croyances et de faits his­to­riques… Joël-Claude Meffre médite très libre­ment sur la mort telle que la voyait ces Anciens jusqu'à sculp­ter des masques sur leurs tom­beaux. Masques, visages creu­sés d'yeux exor­bi­tés regar­dant l'indicible et d'une bouche ouverte sur un cri qui ne sort pas. La mort pro­voque l'effroi et nous ne voyons plus que cet effroi. Mais Joël-Claude Meffre mêle à la des­crip­tion et à la médi­ta­tion le récit d'une explo­ra­tion sans que le lec­teur ne sache trop s'il s'agit d'un cor­tège funèbre qui accom­pagne le défunt dans son der­nier voyage ou l'exploration d'archéologues décou­vrant un tom­beau ou un palais… À moins qu'il ne s'agisse d'une méta­phore des vivants puisque "Le cou­loir s'ouvre sur une lueur. Nous décou­vrons la berge d'un grand fleuve qui roule d'impétueuses eaux noires". Méditation sur la mort donc. Faut-il la repré­sen­ter pour l'apprivoiser ? Pour l'accepter alors qu'elle est l'inacceptable ? Ces masques mis à mal, ces tom­beaux détruits n'apportent pas de réponses : "Peut-être les visages de pierre changent-ils de forme mais pour l'instant, on ne voit rien adve­nir". L'homme demeure alors avec sa peur et ses inter­ro­ga­tions. Mais reste ce scan­dale de la pro­fa­na­tion des tom­beaux effec­tués par ceux qui croyaient à un autre ciel, res­tent ces morts qui sont morts une deuxième fois…

Mais qu'est ce livre de Joël-Claude Meffre ? Un récit, un poème (au sens où l'entendait Aragon dési­gnant Le Fou d'Elsa comme un poème) ou quoi d'autre ? Prose et vers se mêlent ; vers oui, mais par­fois aus­si  frag­ments de prose qui res­semblent à des vers. On ne sait, comme si les inter­ro­ga­tions débou­chaient sur cette igno­rance de la forme. De même que les pho­to­gra­phies d'Élizabeth Prouvost deviennent qua­si abs­traites face à ce qui ne se repré­sente pas…

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