Si Claude Simon est une fig­ure majeure de la lit­téra­ture con­tem­po­raine, la cri­tique met­tra un temps cer­tain à le recon­naître. L’at­tri­bu­tion du Prix Nobel de lit­téra­ture en 1985 sera un coup de ton­nerre qui réveillera cette cri­tique et qui agac­era une cer­tain presse… Ce qui n’empêchera pas son œuvre de paraître (en par­tie) dans la Bib­lio­thèque de la Pléi­ade au début du XXIème siè­cle. Aus­si ce numéro d’Europe qui lui con­sacre un dossier (out­re l’in­tro­duc­tion, on compte 18 con­tri­bu­tions) revêt-il une grande impor­tance tant il est l’oc­ca­sion de décou­vrir Claude Simon pour ceux qui ne l’au­raient pas encore lu.

    On per­me­t­tra au mod­este arag­o­nien que je suis de not­er qu’Aragon et Claude Simon ont par­ticipé aux opéra­tions mil­i­taires de la sec­onde guerre mon­di­ale dans le nord de la France. Aus­si sera-t-il fait un par­al­lèle entre Les Com­mu­nistes du poète (prin­ci­pale­ment Mai-Juin 1940) et quelques romans du prix Nobel (La Route des Flan­dres, La Bataille de Pharsale… plus par­ti­c­ulière­ment). Car la débâ­cle de 1940 n’a pas été sans intéress­er plusieurs écrivains (comme, par exem­ple, Julien Gracq dans Un Bal­con en forêt où il reprend le thème arag­o­nien de la mai­son forte 1). L’é­tude d’Alas­tair Dun­can, “À la recherche de Claude Simon en Flan­dres”, a forte­ment intéressé le sig­nataire de ces lignes par le par­al­lélisme des enquêtes menées sur le ter­rain : dans la région de Solre-le-Château pour Dun­can et dans le bassin minier du Pas-de-Calais en ce qui me con­cerne 2. Si leur mobil­i­sa­tion en mai-juin 1940 et leur vécu de la débâ­cle rap­prochent les deux hommes, tout oppose les deux écrivains : l’op­tion réal­iste, le style de leurs ouvrages respec­tifs et jusqu’aux méth­odes util­isées pour les écrire. On sait qu’Aragon, non con­tent d’avoir servi en ce temps dans le Nord de la France, n’u­til­isa pas seule­ment ses sou­venirs pour rédi­ger Mai-Juin 1940, mais il revint sur les lieux où il fut sol­dat (le bassin minier…), il en visi­ta d’autres (les Ardennes…), inter­ro­gea de nom­breux témoins (Bernard Leuil­liot rap­pelle qu’Aragon “en pleine rédac­tion de son roman, posait à qui voulait l’en­ten­dre la ques­tion «Où étiez-vous et qu’avez-vous fait le 10 juin 1940 et ensuite ?»”) 3, il se servit d’une abon­dante doc­u­men­ta­tion livresque… Son objec­tif était de ren­dre compte dans sa total­ité d’une réal­ité com­plexe, d’où la struc­ture nar­ra­tive éclatée de son roman, et Dominique Mas­son­naud définit son réal­isme comme “le réc­it exem­plaire de choses qui sont adv­enues autre­fois”. Rien de tel chez Claude Simon. Pri­or­ité est don­née aux sou­venirs. Cécile Yapaud­jian-Labat écrit dans “Pour ain­si dire” (page 8) qui ouvre ce dossier d’Europe : “L’écrivain rompt avec toute linéar­ité nar­ra­tive qui se voit désar­tic­ulée, recon­fig­urée, et priv­ilégie l’ex­er­ci­ce formel et le tra­vail sur la langue”. Certes, des points de con­ver­gence exis­tent dans ce refus partagé du “par­cours rit­uel de la nar­ra­tion” (comme dit Bernard Leuil­liot) mais des dif­férences sub­sis­tent qui sont autant d’in­vi­ta­tions à relire Mai-Juin 1940 et La Route des Flan­dres… Claro dans “Ver­sion Simon” (page 22) remar­que : “On entre chez Claude Simon par la phrase, le phrasé, qui très vite se déploie, bifurque, et en l’e­space d’une page mêle réc­it, com­men­taire, sou­venir, com­men­taire du sou­venir, pro­pos rap­portés, com­men­taires des pro­pos, impres­sions, sou­venirs d’im­pres­sions, comme si l’im­pos­si­ble synesthésie de l’ex­péri­ence oblig­eait à ‑favori­sait- le feuil­letage. On a sou­vent souligné chez Simon le trait styl­is­tique suiv­ant : la reprise. Un  terme est défi­ni, puis redéfi­ni, par­fois con­tred­it, ou affiné. De là cette pléthore de “ou plutôt comme si” ; de là cette suc­ces­sion d’ad­jec­tifs ou d’ad­verbes qui par­ticipent autant de la surenchère que du repen­tir […] et loin de sat­ur­er le texte l’é­pais­sis­sent, l’en­richissent, le mus­cle­nt. Alas­tair Dun­can souligne que dans La Route des Flan­dres “L’ac­cent est mis sur la vivac­ité et la con­fu­sion des per­cep­tions telles que la mémoire, de manière frag­men­taire, les recon­stru­it. Toute ten­ta­tive de resti­tu­tion glob­ale paraît vaine…” Il n’est pas jusqu’aux cartes util­isées par les deux romanciers pour aider à rédi­ger qui mar­quent la dif­férence : por­tant sur de vastes régions chez Aragon, sur des zones plus restreintes chez Claude Simon (comme le mon­trent les deux cro­quis pub­liés par Alas­tair Dun­can). Tout ce qui précède n’est dit que pour mon­tr­er le sérieux de l’ap­proche des dif­férents con­tribu­teurs de ce dossier bien plus diverse que ce par­al­lèle Aragon/Simon qui n’a d’autre but que de met­tre en lumière la spé­ci­ficité de Claude Simon. Bien d’autres thèmes sont abor­dés comme l’in­flu­ence du mode de trans­port sur la vision du paysage (J‑Y Lau­richesse), la fig­ure du Noir (N Pié­gay-Gros), la place de la pein­ture dans l’œu­vre ( B Fer­ra­to-Combe)… Ce dossier com­plète effi­cace­ment un petit livre que François Laur con­sacra en 2005 à l’au­teur de La Bataille de Pharsale, Claude Simon, le tis­sage de la langue 4, dans lequel il abor­de l’in­suff­i­sance de la mémoire pour racon­ter l’His­toire : on est là en plein dans la prob­lé­ma­tique de l’écri­t­ure de Simon. François Laur note : “… on n’écrit jamais quelque chose qui s’est pro­duit avant, mais ce qui se passe au présent de l’écri­t­ure”.

    Comme tou­jours, la revue com­porte un sec­ond dossier et ses chroniques habituelles. Ce dossier est con­sacré à Friederike Mayröck­er, née à Vienne (en Autriche) en 1924 et qui a déjà une cen­taine d’ou­vrages pub­liés dont cer­tains traduits en anglais, sué­dois, russe, espag­nol, hon­grois et français… La poésie tient une place impor­tante dans cette œuvre, de même l’au­to­bi­ogra­phie. C’est une bonne occa­sion de décou­vrir Friederike Mayröck­er. Les chroniques habituelles s’in­téressent à la poésie (Olivi­er Bar­barant lit Louise Dupré et Lionel Ray), au ciné­ma, à la musique et aux beaux-arts. Et la revue se ter­mine par des notes de lec­ture (40 pages !). Et, il ne faut pas l’ou­bli­er, Jacques Lèbre signe un essai très intéres­sant sur Thier­ry Bouchard, ni le cahi­er de créa­tion qui donne à lire des auteurs peu lus… Europe con­firme sa place incon­tourn­able et sa néces­sité dans le paysage des revues lit­téraires francophones…

 

Notes.

1. Voir mon étude pub­liée dans Faites Entr­er L’In­fi­ni n° 59 (juin 2015) inti­t­ulée “La mai­son forte, un pré­texte romanesque”.

2. Voir mon texte pub­lié dans Faites Entr­er L’In­fi­ni n° 36 (décem­bre 2003) inti­t­ulé “Élégie pour Carvin” et mon étude pub­liée dans Les Annales de la SALAET   n°9 (2007) inti­t­ulée “Aragon, Léon Delfos­se et mai-juin 1940”.

3. Bernard Leuil­liot, in Œuvres romanesques com­plètes d’Aragon, Bib­lio­thèque de la Pléi­ade, 2008, tome IV, page 1361.

4. François Laur, Claude Simon, le tis­sage de la langue (Brins de fil pour une lec­ture de La Bataille de Pharsale). Édi­tions Rafael de Sur­tis, 2005, 36 pages.

Lucien Was­selin a pub­lié Aragon/La fin et la forme chez Recours au Poème éditeurs

mm

Lucien Wasselin

Il a pub­lié une ving­taine de livres (de poésie surtout) dont la moitié en livres d’artistes ou à tirage lim­ité. Présent dans plusieurs antholo­gies, il a été traduit en alle­mand et col­la­bore régulière­ment à plusieurs péri­odiques. Il est mem­bre du comité de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Tri­o­let, Faîtes Entr­er L’In­fi­ni, dans laque­lle il a pub­lié plusieurs arti­cles et études con­sacrés à Aragon. A sig­naler son livre écrit en col­lab­o­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (suivi de 18 arti­cles retrou­vés d’Aragon), au Temps des Ceris­es en 2007. Il est aus­si l’au­teur d’un Ate­lier du Poème : Aragon/La fin et la forme, Recours au Poème éditeurs.