> EUROPE n° 1033, dossier Claude Simon

EUROPE n° 1033, dossier Claude Simon

Par |2018-11-18T22:37:46+00:00 14 juin 2015|Catégories : Revue des revues|

 

Si Claude Simon est une figure majeure de la lit­té­ra­ture contem­po­raine, la cri­tique met­tra un temps cer­tain à le recon­naître. L'attribution du Prix Nobel de lit­té­ra­ture en 1985 sera un coup de ton­nerre qui réveille­ra cette cri­tique et qui aga­ce­ra une cer­tain presse… Ce qui n'empêchera pas son œuvre de paraître (en par­tie) dans la Bibliothèque de la Pléiade au début du XXIème siècle. Aussi ce numé­ro d'Europe qui lui consacre un dos­sier (outre l'introduction, on compte 18 contri­bu­tions) revêt-il une grande impor­tance tant il est l'occasion de décou­vrir Claude Simon pour ceux qui ne l'auraient pas encore lu.

    On per­met­tra au modeste ara­go­nien que je suis de noter qu'Aragon et Claude Simon ont par­ti­ci­pé aux opé­ra­tions mili­taires de la seconde guerre mon­diale dans le nord de la France. Aussi sera-t-il fait un paral­lèle entre Les Communistes du poète (prin­ci­pa­le­ment Mai-Juin 1940) et quelques romans du prix Nobel (La Route des Flandres, La Bataille de Pharsale… plus par­ti­cu­liè­re­ment). Car la débâcle de 1940 n'a pas été sans inté­res­ser plu­sieurs écri­vains (comme, par exemple, Julien Gracq dans Un Balcon en forêt où il reprend le thème ara­go­nien de la mai­son forte 1). L'étude d'Alastair Duncan, "À la recherche de Claude Simon en Flandres", a for­te­ment inté­res­sé le signa­taire de ces lignes par le paral­lé­lisme des enquêtes menées sur le ter­rain : dans la région de Solre-le-Château pour Duncan et dans le bas­sin minier du Pas-de-Calais en ce qui me concerne 2. Si leur mobi­li­sa­tion en mai-juin 1940 et leur vécu de la débâcle rap­prochent les deux hommes, tout oppose les deux écri­vains : l'option réa­liste, le style de leurs ouvrages res­pec­tifs et jusqu'aux méthodes uti­li­sées pour les écrire. On sait qu'Aragon, non content d'avoir ser­vi en ce temps dans le Nord de la France, n'utilisa pas seule­ment ses sou­ve­nirs pour rédi­ger Mai-Juin 1940, mais il revint sur les lieux où il fut sol­dat (le bas­sin minier…), il en visi­ta d'autres (les Ardennes…), inter­ro­gea de nom­breux témoins (Bernard Leuilliot rap­pelle qu'Aragon "en pleine rédac­tion de son roman, posait à qui vou­lait l'entendre la ques­tion « Où étiez-vous et qu'avez-vous fait le 10 juin 1940 et ensuite ?»") 3, il se ser­vit d'une abon­dante docu­men­ta­tion livresque… Son objec­tif était de rendre compte dans sa tota­li­té d'une réa­li­té com­plexe, d'où la struc­ture nar­ra­tive écla­tée de son roman, et Dominique Massonnaud défi­nit son réa­lisme comme "le récit exem­plaire de choses qui sont adve­nues autre­fois". Rien de tel chez Claude Simon. Priorité est don­née aux sou­ve­nirs. Cécile Yapaudjian-Labat écrit dans "Pour ain­si dire" (page 8) qui ouvre ce dos­sier d'Europe : "L'écrivain rompt avec toute linéa­ri­té nar­ra­tive qui se voit désar­ti­cu­lée, recon­fi­gu­rée, et pri­vi­lé­gie l'exercice for­mel et le tra­vail sur la langue". Certes, des points de conver­gence existent dans ce refus par­ta­gé du "par­cours rituel de la nar­ra­tion" (comme dit Bernard Leuilliot) mais des dif­fé­rences sub­sistent qui sont autant d'invitations à relire Mai-Juin 1940 et La Route des Flandres… Claro dans "Version Simon" (page 22) remarque : "On entre chez Claude Simon par la phrase, le phra­sé, qui très vite se déploie, bifurque, et en l'espace d'une page mêle récit, com­men­taire, sou­ve­nir, com­men­taire du sou­ve­nir, pro­pos rap­por­tés, com­men­taires des pro­pos, impres­sions, sou­ve­nirs d'impressions, comme si l'impossible synes­thé­sie de l'expérience obli­geait à -favo­ri­sait- le feuille­tage. On a sou­vent sou­li­gné chez Simon le trait sty­lis­tique sui­vant : la reprise. Un  terme est défi­ni, puis redé­fi­ni, par­fois contre­dit, ou affi­né. De là cette plé­thore de "ou plu­tôt comme si" ; de là cette suc­ces­sion d'adjectifs ou d'adverbes qui par­ti­cipent autant de la sur­en­chère que du repen­tir […] et loin de satu­rer le texte l'épaississent, l'enrichissent, le musclent". Alastair Duncan sou­ligne que dans La Route des Flandres "L'accent est mis sur la viva­ci­té et la confu­sion des per­cep­tions telles que la mémoire, de manière frag­men­taire, les recons­truit. Toute ten­ta­tive de res­ti­tu­tion glo­bale paraît vaine…" Il n'est pas jusqu'aux cartes uti­li­sées par les deux roman­ciers pour aider à rédi­ger qui marquent la dif­fé­rence : por­tant sur de vastes régions chez Aragon, sur des zones plus res­treintes chez Claude Simon (comme le montrent les deux cro­quis publiés par Alastair Duncan). Tout ce qui pré­cède n'est dit que pour mon­trer le sérieux de l'approche des dif­fé­rents contri­bu­teurs de ce dos­sier bien plus diverse que ce paral­lèle Aragon/​Simon qui n'a d'autre but que de mettre en lumière la spé­ci­fi­ci­té de Claude Simon. Bien d'autres thèmes sont abor­dés comme l'influence du mode de trans­port sur la vision du pay­sage (J-Y Laurichesse), la figure du Noir (N Piégay-Gros), la place de la pein­ture dans l'œuvre ( B Ferrato-Combe)… Ce dos­sier com­plète effi­ca­ce­ment un petit livre que François Laur consa­cra en 2005 à l'auteur de La Bataille de Pharsale, Claude Simon, le tis­sage de la langue 4, dans lequel il aborde l'insuffisance de la mémoire pour racon­ter l'Histoire : on est là en plein dans la pro­blé­ma­tique de l'écriture de Simon. François Laur note : "… on n'écrit jamais quelque chose qui s'est pro­duit avant, mais ce qui se passe au pré­sent de l'écriture".

    Comme tou­jours, la revue com­porte un second dos­sier et ses chro­niques habi­tuelles. Ce dos­sier est consa­cré à Friederike Mayröcker, née à Vienne (en Autriche) en 1924 et qui a déjà une cen­taine d'ouvrages publiés dont cer­tains tra­duits en anglais, sué­dois, russe, espa­gnol, hon­grois et fran­çais… La poé­sie tient une place impor­tante dans cette œuvre, de même l'autobiographie. C'est une bonne occa­sion de décou­vrir Friederike Mayröcker. Les chro­niques habi­tuelles s'intéressent à la poé­sie (Olivier Barbarant lit Louise Dupré et Lionel Ray), au ciné­ma, à la musique et aux beaux-arts. Et la revue se ter­mine par des notes de lec­ture (40 pages !). Et, il ne faut pas l'oublier, Jacques Lèbre signe un essai très inté­res­sant sur Thierry Bouchard, ni le cahier de créa­tion qui donne à lire des auteurs peu lus… Europe confirme sa place incon­tour­nable et sa néces­si­té dans le pay­sage des revues lit­té­raires fran­co­phones…

 

Notes.

1. Voir mon étude publiée dans Faites Entrer L'Infini n° 59 (juin 2015) inti­tu­lée "La mai­son forte, un pré­texte roma­nesque".

2. Voir mon texte publié dans Faites Entrer L'Infini n° 36 (décembre 2003) inti­tu­lé "Élégie pour Carvin" et mon étude publiée dans Les Annales de la SALAET   n°9 (2007) inti­tu­lée "Aragon, Léon Delfosse et mai-juin 1940".

3. Bernard Leuilliot, in Œuvres roma­nesques com­plètes d'Aragon, Bibliothèque de la Pléiade, 2008, tome IV, page 1361.

4. François Laur, Claude Simon, le tis­sage de la langue (Brins de fil pour une lec­ture de La Bataille de Pharsale). Éditions Rafael de Surtis, 2005, 36 pages.

Lucien Wasselin a publié Aragon/​La fin et la forme chez Recours au Poème édi­teurs

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