> Jacques Pautard, Grand chœur vide des miroirs

Jacques Pautard, Grand chœur vide des miroirs

Par | 2018-05-21T16:59:10+00:00 17 avril 2015|Catégories : Critiques|

 

C'est le pre­mier livre de poé­sie publié par Jacques Pautard : ce Grand chœur vide des miroirs secoue le lec­teur habi­tué à autre chose que cette poé­sie sans contraintes. Qu'on en juge : un livre épais (plus de 200 pages) com­po­sé de neuf longs poèmes, la phrase court sur plu­sieurs vers qui dépassent cou­ram­ment les dix syl­labes, vers et prose se suc­cèdent, ça ne chante pas mais ça dénonce ou ça hurle… C'est une poé­sie à l'opposé de celle qui se donne à lire dans de nom­breuses pla­quettes où les mots sont par­ci­mo­nieu­se­ment dis­po­sés sur le blanc de la page, une poé­sie à l'opposé de celle qui tor­ture le lec­teur en quête de sens immé­diat… Il est vrai que la vie de Pautard res­semble à un film misé­ra­bi­liste comme diraient cer­tains. Né, en 1945, des amours "illé­gi­times" d'une pay­sanne et d'un sol­dat noir,  il est pla­cé par la DDAS dans une famille d'Alsaciens réfu­giés en Haute-Saône. Et c'est alors l'itinéraire clas­sique qui le conduit du centre d'apprentissage à la mai­son de cor­rec­tion en pas­sant par la case sala­rié. Ensuite il prend la route, comme on disait à une époque pas si loin­taine que cela, tout en exer­çant occa­sion­nel­le­ment divers métiers… En 2006, après maintes péri­pé­ties, il publie une sorte d'auto-biographie dans laquelle il épanche sa colère. Grand chœur vide des miroirs est donc son deuxième livre dont l'éditeur dit qu'il est peut-être "l'un des textes qui évoque le mieux en fran­çais […] la grande poé­sie de la beat gene­ra­tion amé­ri­caine".      

          Sans doute fau­drait-il lire et relire len­te­ment cet ouvrage pour en déga­ger la bio­gra­phie  réelle de Jacques Pautard. Sans doute est-il trop tôt, en l'absence de recherches, pour se livrer à ce tra­vail… Mais reste que Grand chœur vide des miroirs est, qu'on aime ou non cette langue ample, lyrique et géné­reuse même dans sa souf­france, et qui déferle sans fin sur le lec­teur, un livre à lire pour savoir quels sont les pos­sibles de la poé­sie. Si le ton est volon­tiers pro­phé­tique, les nota­tions des­crip­tives ne manquent pas mais la des­crip­tion est comme hal­lu­ci­née que ce soit de la ville ou de la culture domi­nante dont la reli­gion est la pièce maî­tresse. Parvis de Sainte-Madeleine est révé­la­teur à cet égard : "Le ruban des car­ros­se­ries endor­mies au bord des trot­toirs /​ les mène à tra­vers le brouillard… Bagarre aux  vitres de reflets, /​ ou dans le réveillé des chromes -" ou "… miracle /​ des noces chris­tiques avant pas­ser au bouillon gras. /​ (De grosses viandes apprê­tées au sor­tir d'une nuit d'étables, /​ d'échoppes  ou de comp­toirs.  Et tous tel­le­ment de la chair /​ que s'en vou­loir faire cadavre, et ado­rer un dieu cadavre /​ afin se pos­sé­der tou­jours…)". Plus loin, Atlas est un beau poème à la gloire des tra­vailleurs immi­grés qui sont dou­ble­ment exploi­tés : exploi­tés parce que ouvriers et exploi­tés parce que immi­grés. C'est la dénon­cia­tion incar­née du racisme des nan­tis, du racisme hypo­crite de ceux qui palabrent et dis­sertent doc­te­ment à la télé­vi­sion…  Petite ville est un long cri qui dénonce l'hypocrisie de la socié­té, l'arrivisme et le sort fait à ceux qui n'ont pas la chance de naître avec une cuillère d'argent dans la bouche. Reste la ques­tion à (se) poser : qu'est-ce qui a ame­né Jacques Pautard à cette dénon­cia­tion ? quel mal-être l'a pous­sé sur la route ? quelle faille en lui en a fait l'insatisfait qui lutte, prend la parole et se met en quête d'une sagesse et d'une fra­ter­ni­té vrai­sem­bla­ble­ment hors de por­tée ? La réponse est peut-être dans Mélanine. La méla­nine désigne les pig­ments qui sont à l'origine de la cou­leur de la peau, des che­veux et de la mem­brane de l'œil. Jacques Pautard porte les traces de son héré­di­té  ce qui "explique" (mais n'excuse pas)  l'attitude du milieu social dans lequel il a vu le jour. Dans Mélanine, il reven­dique cette héré­di­té : "Semence qui ne germe pas, s'étouffe, se gâte, où les pluies ne vien­dront pas : /​ cet enfant noir au fond de moi que seul je n'ai pu reje­ter comme ils font tous, muti­ler ni tra­hir…". C'est le racisme sous toutes ses formes qu'il attaque. Mais le che­min fut long jusqu'à ce moment où Jacques Pautard se rend compte que les Noirs "exis­taient humai­ne­ment" : l'honneur est alors retrou­vé. Voilà sché­ma­ti­que­ment résu­mé (trop !) ce qui est à l'origine de l'itinéraire chao­tique (aux yeux de cer­tains) de Jacques Pautard…

          Il faut lire ce Grand chœur vide des miroirs pour ce qu'il dit du monde et de la révolte contre l'humanisme glai­reux qui suinte des dis­cours des maîtres de ce monde et de leurs laquais… Il faut le lire pour l'air frais qu'il fait cir­cu­ler dans la pro­duc­tion poé­tique du moment…

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