Une nou­velle revue lit­téraire (semes­trielle) que je décou­vre alors qu’elle en est à son numéro 5 : Chroniques du çà et là. Titre qui témoigne d’un beau souci d’ou­ver­ture et de vagabondage ! Le thème de l’Inva­sion végé­tale qui donne à lire deux nou­velles, l’une de Jean-Pierre Andrevon et l’autre de Lawrence Simi­ane, a par­ti­c­ulière­ment retenu mon atten­tion. Jean-Pierre Andrevon, dans Con­flits de cul­tures, décrit un monde où l’hu­man­ité a été rem­placée par des plantes dev­enues folles tant elles ont été géné­tique­ment mod­i­fiées. Ces plantes, cen­sées à l’o­rig­ine nour­rir les hommes, con­tin­u­ent d’ac­quérir de nou­velles car­ac­téris­tiques qui les ren­dent encore plus dan­gereuses car elles ne con­nais­sent plus qu’une seule règle : lut­ter pour sur­vivre. D’ailleurs Andrevon ter­mine sa nou­velle par ces mots apoc­a­lyp­tiques : “Demeurent tous ces végé­taux géné­tique­ment trans­for­més, qui mutent et mutent, et se bat­tent, branch­es con­tre branch­es, épines con­tre fib­rilles urticantes, tiges con­tre fla­gelles, graines con­tre cosse, racine con­tre racine.  Et se bat­tent et se bat­tent. Encore  et encore.” Métaphore de la société de con­som­ma­tion ? Sans doute mais pas seule­ment, car à voir la folie des végé­taux qui con­tin­u­ent à muter en l’ab­sence de l’homme, on se dit que ce dernier joue actuelle­ment à l’ap­pren­ti sor­ci­er… Lawrence Simi­ane, dans un tout autre reg­istre, donne avec Glyci­nus Guel­dro­tus, une his­toire tout aus­si inquié­tante.  C’est une sim­ple glycine qui finit par met­tre en dan­ger l’ex­is­tence même d’une mai­son par son développe­ment intrusif. Tan­dis que les occu­pants de la fer­mette ne voient pas le développe­ment des algues vertes qui, non seule­ment ont colonisé la baie en con­tre-bas de la mai­son, mais se lan­cent à l’as­saut des ter­res ! L’homme était un loup pour l’homme, il en devien­dra le fos­soyeur. Il serait impru­dent de dire qu’il ne s’ag­it là que d’élu­cubra­tions d’hommes de let­tres car les pho­togra­phies et l’en­tre­tien de Helene Schmitz à pro­pos du kudzu mon­trent que l’apoc­a­lypse est en route, si on n’y prend pas garde.

Il n’est pas ques­tion dans ce compte-ren­du de pass­er en revue toutes les con­tri­bu­tions. Un mot, cepen­dant rel­a­tive­ment à deux qui m’ont intéressé au plus haut point. Tout d’abord l’é­tude d’I­raj Valipour sur  La Géopoé­tique  de la val­lée du Yagh­nob sous-titrée Con­tri­bu­tion à la poésie alpine et son style ver­nac­u­laire. Je ne sais pas Valipour emprunte à Ken­neth White ce con­cept de géopoé­tique mais il met en évi­dence la con­cor­dance ser­rée entre le paysage et la poésie des Yagh­no­bis qui vivent dans la val­lée du Yagh­nob, une riv­ière du Tad­jik­istan au nord de Douch­abé au cœur de l’Asie cen­trale. L’in­ter­ac­tion entre l’homme et la nature est sen­si­ble dans les poèmes col­lec­tés par Iraj Valipour. Ce texte, qui mêle la géopoé­tique et l’His­toire, est cap­ti­vant même si l’on peut se pos­er des ques­tions sur le retour à la nature que défend l’au­teur : a‑t-il encore un avenir devant de rouleau com­presseur de l’in­dus­trie touristique ? 

À sig­naler aus­si la note de lec­ture signée du même auteur à pro­pos du recueil de Philippe Jaf­feux, Courants blancs, qui donne à lire des ghaz­als de sa façon. Je ne pou­vais qu’ap­préci­er cette note, sor­tant d’une relec­ture du Fou d’El­sa d’Aragon…

Cette livrai­son de Chroniques du çà et là est d’une tonal­ité plutôt som­bre qui ne laisse rien augur­er de bon quant à l’avenir de notre société et de la planète, si l’on rap­proche cette étude de Valipour des trois con­tri­bu­tions sig­nalées d’An­drevon, Simi­ane et Schmitz…  Mais la volon­té affichée de la revue de mélanger les gen­res, la place accordée à la nou­velle, à la pho­togra­phie et au réc­it de voy­age ain­si que le texte, mys­térieux et poé­tique, de Gabrielle Gauzi lais­sent le lecteur opti­miste, du moins quant à l’avenir de la revue…

Chroniques du çà et là, n° 5 (print­emps 2014). Ce n° 12 €. Abon­nement pour deux n° : 20 €. Chroniques…, 75 rue d’Haut­poul. 75019 PARIS

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Lucien Wasselin

Il a pub­lié une ving­taine de livres (de poésie surtout) dont la moitié en livres d’artistes ou à tirage lim­ité. Présent dans plusieurs antholo­gies, il a été traduit en alle­mand et col­la­bore régulière­ment à plusieurs péri­odiques. Il est mem­bre du comité de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Tri­o­let, Faîtes Entr­er L’In­fi­ni, dans laque­lle il a pub­lié plusieurs arti­cles et études con­sacrés à Aragon. A sig­naler son livre écrit en col­lab­o­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (suivi de 18 arti­cles retrou­vés d’Aragon), au Temps des Ceris­es en 2007. Il est aus­si l’au­teur d’un Ate­lier du Poème : Aragon/La fin et la forme, Recours au Poème éditeurs.