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La nouvelle poésie mexicaine

Par |2018-10-16T08:05:56+00:00 24 mai 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

La poé­sie mexi­caine est mal connue en France : peut-il en être autre­ment quand on sait la situa­tion catas­tro­phique dans laquelle se trouve la poé­sie qui s’écrit dans le pays des droits de l’homme ? À part Octavio Paz, poète brillant, quid de ce conti­nent ? Je dois l’avouer : j’ai été for­mé à la poé­sie par la lec­ture d’Action poé­tique dont j’ai tou­jours dans ma biblio­thèque une col­lec­tion qui va du n° 40 au n° 210 (le der­nier  !), avec une inter­rup­tion du n° 80 au n° 101 ; Action Poétique qui mani­fes­ta tout au long de son exis­tence une vive atten­tion aux poé­sies du monde et du pas­sé… C’est ain­si que je retrouve les n° 47 daté du 2ème tri­mestre 1971 qui pré­sente deux poètes de langue espa­gnole tra­duits par Pierre Lartigue, 60 daté de décembre 1976 consa­cré aux poètes his­pa­no-amé­ri­cains (dont mexi­cains), 150 daté du prin­temps 1998 pré­sen­tant 27 poètes cubains de Cuba et d’ailleurs et 165 (hiver 2001-2002) qui regroupe des poètes indi­gènes du Mexique aujourd’hui avec une intro­duc­tion de Philippe Ollé-Laprune qui signe la pré­face de l’anthologie México 20 publiée au Castor Astral et qui fait l’objet du pré­sente compte-ren­du… J’arrête là. Les lec­teurs fran­çais ont beau n’être pas forts en géo­gra­phie (c’est la répu­ta­tion qu’on leur fait) mais ils ne sont pas sans igno­rer que l’on parle espa­gnol au Mexique et les ama­teurs de poé­sie étran­gère sont fami­lia­ri­sés avec la poé­sie mexi­caine. Il est vrai que le Mexique fut invi­té au mar­ché de la Poésie à Paris en 2016, il est vrai aus­si que l’ouvrage fut publié en espa­gnol au Mexique par le Secrétariat à la Culture avant que le Castor Astral ne le tra­duise en fran­çais : l’occasion est donc idéale pour décou­vrir  la nou­velle poé­sie mexi­caine…

            Les trois res­pon­sables de l’anthologie ne veulent pas tra­cer un por­trait fidèle de la poé­sie actuelle, n’affirment-ils pas au terme de leur avant-pro­pos : “Loin de consti­tuer une carte, notre sélec­tion contient des ins­truc­tions pour com­men­cer à la tra­cer”. Quant à Philippe Ollé-Laprune, dans sa pré­face, il resi­tue le pré­sent choix dans l’histoire de la poé­sie mexi­caine qui est, comme on le sait, his­pa­no­phone. Son expo­sé, brillant, met en évi­dence le rôle joué par l’Histoire. Si pen­dant long­temps la poé­sie mexi­caine va se divi­ser en deux, d’un côté une poé­sie raf­fi­née et domi­née par la réflexion, de l’autre une poé­sie plus popu­laire et plus immé­diate, “le XXème siècle a ten­dance à davan­tage don­ner la parole aux pre­miers cités” (p 9). Les poètes regrou­pés dans cette antho­lo­gie “attaquent les pro­blèmes de côté, sans fer­mer les yeux sur le rôle de la poé­sie à notre époque” (p 12). Rien de com­mun entre ces poètes, sinon leur géné­ra­tion et leur atti­tude face au monde. Raison de plus pour y aller voir !

            Tout d’abord, il faut dire que cette poé­sie est pro­fon­dé­ment sin­gu­lière, elle résiste à la lec­ture car elle désar­çonne le lec­teur non habi­tué à cette approche du réel. Le pré­fa­cier affirme que les poètes ici réunis “ont gran­di dans un uni­vers qui a vu s’écrouler les grandes idéo­lo­gies” (p 12). Mais c’est un peu vite dit car der­rière la fin des idéo­lo­gies se cache le triomphe de l’une d’entre elles, le libé­ra­lisme éco­no­mique… C’est aus­si un peu vite dit car le diver­tis­se­ment et l’internet (pour ne prendre que ces der­niers) ne sont-ils pas les élé­ments consti­tu­tifs d’une nou­velle idéo­lo­gie, par l’usage qu’en font les grands moyens d’information ? Cette poé­sie serait donc celle d’un nou­veau pay­sage idéo­lo­gique… Ce qui expli­que­rait l’incompréhension appa­rente d’un lec­teur comme le signa­taire de ces lignes (qui pense à Pablo Neruda qu’il a beau­coup lu)… C’est cette hypo­thèse qui va ser­vir dès main­te­nant de guide pour la lec­ture.

            Il faut donc prendre au sérieux ce que décrit Philippe Ollé-Laprune comme la démarche de ces vingt poètes. Dire ce que les autres ne disent pas, regar­der le monde média­tique avec sus­pi­cion, se moquer avec fer­me­té et humour du dis­cours domi­nant, expri­mer le réel sans y adhé­rer… Ironie qui peut aller jusqu’à la cruau­té pour dénon­cer le monde qui est impo­sé aux hommes. Il ne faut dès lors pas s’étonner de trou­ver dans les poèmes de Paula  Abramo des termes grecs (?), des réfé­rences au mino­taure… On pense alors au dos­sier publié par Action Poétique sur les poètes indi­gènes du Mexique fin 2001 et  à l’utilisation des langues autoch­tones comme le nahuatl, le zapo­tèque, le maya… Il y a là une concor­dance loin­taine entre le grec et les vieilles langues que le colon espa­gnol a vou­lu éra­di­quer : ne pas renon­cer à un savoir et une façon d’être au monde tou­jours actuels. Que peut le lec­teur qui (comme moi) ignore le grec ? Même si mythe du mino­taure est bien connu… Reste alors au lec­teur d’être sen­sible à l’originalité de cette poé­sie, ce qui n’est pas aisé. On remar­que­ra la place de l’animal (par­fois fan­tas­tique) dans ces poèmes comme dans la poé­sie indi­gène : Luigi Amara n’intitule-t-il pas une de ses pièces de vers “La Plaine aux autruches” ? Le même n’écrit-il pas : “Je cherche l’erreur et la fente. /​ Je suis chas­seur de fis­sures, /​ de petits pas­sages, de signaux, /​ vers des mondes ombreux.” ? Et ce n’est pas l’évocation de la guerre à laquelle se livre Luis Jorge Boone dans “Message de Marathon” qui faci­lite les choses tant la dure­té du poème est écla­tante.           

            Et puisque une antho­lo­gie consa­crée à un groupe est, non seule­ment l’occasion de décou­vrir tout un pan de la poé­sie d’un pays à un moment don­né, mais aus­si celle de décou­vrir des voix sin­gu­lières qui parlent sans détour au lec­teur, je fini­rai par avouer celles que j’ai par­ti­cu­liè­re­ment appré­ciées… J’aime donc “Soleil dans une chambre vide” de Hernán Bravo Varela, poème écrit à par­tir d’une œuvre d’Edward Hopper, poème qui dit for­te­ment la vacui­té du monde et la soli­tude des humains, et qui exprime bien ce que nous cher­chons nous-mêmes à la lec­ture de la poé­sie (pp 90-93)… À moins qu’on ne trouve que ce que l’on cherche (puisqu’on le connaît déjà). J’aime les poèmes de Mónica Nepote pour l’origine de leur écri­ture : elle crée à par­tir de la lec­ture d’un livre, (Hechos diver­sos), pour mieux expri­mer de manière rete­nue son indi­gna­tion. Et j’apprécie tous les textes d’Ángel Ortunõ pour son art de la chute…

            C’est le pri­vi­lège du lec­teur que d’avoir ses pré­fé­rences ! Je laisse bien sûr les autres lec­teurs qui ose­ront s’aventurer dans México 20 d’avoir les leurs. Ils peuvent pré­fé­rer la Variation sur l’Origine de Thomas Bernhard ou l’Adaptation d’un pas­sage de Walter Benjamin ou autre chose : il y a le choix…

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voir aus­si sur le même ouvrage : MEXICO 20, une flâ­ne­rie à tra­vers la poé­sie contem­po­raine mexi­caine, par Jean-Christophe Belleveaux 

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