> Fil de Lecture de Lucien Wasselin sur : A.Costa Monteiro, G. Hons, C. Langlois, J. Roman

Fil de Lecture de Lucien Wasselin sur : A.Costa Monteiro, G. Hons, C. Langlois, J. Roman

Par | 2018-05-23T20:30:10+00:00 8 octobre 2015|Catégories : Critiques|

 

 

Alfredo COSTA MONTEIRO : "Dépli".

 

Pierre Garnier rêvait d'une poé­sie qui igno­rait les fron­tières et les langues… Ses poèmes spa­tia­listes ont été publiés en France, en Allemagne, en Irlande, en Grande-Bretagne, en Espagne… C'est que sa poé­sie visuelle et ses nano-poèmes pou­vaient faci­le­ment être com­pris du lec­teur indé­pen­dam­ment de sa langue mater­nelle. Mais il ne faut pas oublier que le spa­tia­lisme (qu'il crée dans les années 60 du siècle der­nier avec Ilse, son épouse) n'est qu'une par­tie du mou­ve­ment qui s'élève alors et dont la poé­sie pho­né­tique ou sonore est une acti­vi­té de pre­mière impor­tance : faut-il rap­pe­ler les recherches d'un Henri Chopin ou d'un Bernard Heidsieck ? C'est dans cette der­nière lignée que se situe loin­tai­ne­ment (et à sa façon ori­gi­nale) Dépli d'Alfredo Costa Monteiro que publient les édi­tions Érès…

Dépli se pré­sente comme un livret regrou­pant quatre lepo­rel­los impri­més rec­to-ver­so et un mini-CD. Chaque livre accor­déon fait pen­ser à une par­ti­tion musi­cale par la dis­po­si­tion des mots (en "esca­lier") sur le blanc de la page ; trois langues se suc­cèdent ou se mêlent dans cet espace : le por­tu­gais, le fran­çais et l'espagnol. L'éditeur pré­cise sur la 2ème de cou­ver­ture que l'auteur "recourt [à ces trois langues] tout natu­rel­le­ment, comme si elles n'en for­maient qu'une seule, pater­nelle et adop­tive à la fois. Le texte se com­pose de bribes qui, agen­cées selon une com­bi­na­toire construite sur la sono­ri­té des mots libèrent une mul­ti­tude de signi­fiés inat­ten­dus". On ne peut mieux dire et il faut lire l'intégralité de ce texte de pré­sen­ta­tion qui éclaire par­fai­te­ment la démarche du poète. Comme il faut écou­ter l'enregistrement (l'auteur dit son texte) pour sa musique par­ti­cu­lière : les mots chantent, se répondent d'une langue à l'autre. À l'origine de ce jeu d'échos, les homo­pho­nies et alli­té­ra­tions. Il faut encore une fois lais­ser la parole à l'éditeur : "Poussé dans ses retran­che­ments pho­né­tiques, le lan­gage semble d'abord perdre son sens. Mais bien­tôt, der­rière ce qui se dit, se pro­file une autre langue, étran­ge­ment sonore – une langue inhé­rente à tout dis­cours mais qui habi­tuel­le­ment ne se mani­feste pas, bâillon­née qu'elle est au nom du pri­mat du sens". Il est vrai que la proxi­mi­té pho­né­tique de ces trois langues (d'origine latine) aide… Mais c'est envoû­tant.

 

 

Gaspard HONS : "Le bel automne" sui­vi de "La mer­veille du rien".

 

Gaspard Hons s'intéresse aux choses de peu qui débouchent sur une vision de l'universel dans ce recueil com­po­sé de deux suites de poèmes en prose. La pre­mière, inti­tu­lée Le Bel automne, revêt une forme signi­fi­ca­tive. Chaque poème est une prose courte (pas plus de quatre lignes) qui, si elle est ponc­tuée, ne com­mence jamais par une majus­cule et ne se ter­mine jamais par un point. Comme si cha­cune de ces proses était un frag­ment arra­ché à un ensemble plus vaste, non écrit, mais qui tra­verse l'esprit de Gaspard Hons. La prose finale donne une clef pour mieux lire ces poèmes : des char­dons, un gla­cier, des hiron­delles, une pein­ture de Philippe Guston, du rouge sur la table et trois châ­taignes. On pas­se­ra sur le côté "Inventaire" à la Prévert… À quoi il fau­drait ajou­ter une branche de for­sy­thia. Son texte montre bien l'universel atteint par la ren­contre avec ces choses banales ; c'est celui de la page 23 ; "il s'éloigne des folles gra­mi­nées…" C'est le pay­sage ordi­naire d'un jar­di­nier au tra­vail mais ren­du d'une façon qui confine au fan­tas­tique : "la brouette [est] appuyée contre l'horizon, le por­tail déborde de l'image, Maître Hokusaï regarde la mon­tagne". Tout est dit, toute glose devient inutile… Sauf à ajou­ter que les réfé­rences à l'art (Hokusaï, Philippe Guston) per­met­traient de sup­po­ser (c'est du moins mon hypo­thèse) que l'art rend le réel visible, donc intel­li­gible.

Dans la seconde suite, "La mer­veille du rien", Gaspard Hons écrit ces mots contraires à la socié­té dans laquelle nous vivons : "Nous ne pos­sé­dons rien". Ces mots s'inscrivent dans un vil­lage qui n'est pas nom­mé mais ne valent-ils pas "une poi­gnée d'éternité" c'est à dire d'absolu ? Dès lors, ce qui se décline, c'est la vie, une vie à rebours des habi­tudes sociales. Dès lors, c'est la vie que dit Gspard Hons, une vie qui pré­lève au livre sa lumière, une vie qui est pla­cée sous le signe du par­tage. Une vie qui se défi­nit par ces termes : "la mer­veille me construit /​ Le rien me comble". Alors ? Un dénue­ment cis­ter­cien ? C'est que Gaspard Hons tente de cer­ner une sorte de réa­li­té éphé­mère, faite de pau­vre­té, y com­pris dans l'écriture…

 

 

 

Christophe LANGLOIS : "L'amour des longs détours".

 

Que les choses soient claires : je ne crois en aucun Dieu, ce der­nier est une hypo­thèse dont je me passe, etc. Mais voi­là, je n'ai pas oublié "La Rose et le Réséda" d'Aragon, "Celui qui croyait au ciel /​ Celui qui n'y croyait pas"… Aussi en lisant "L'amour des longs détours" de Christophe Langlois, ai-je été sur­pris par cette poé­sie à contre-cou­rant de la vul­gate ordi­naire. C'est un livre de poèmes qui se tiennent à l'écart du temps syn­co­pé et rapide que nous vivons et dont les thèmes sont divers : l'amour de Dieu (que le poète affirme avoir décou­vert à tra­vers la figure du Christ ou de quelque chose qui lui res­semble : "innom­mé ce Nom, irré­vé­lée sa Révélation"), l'enfance, la guerre de 14, la femme aimée, les hommes pour qui l'on éprouve de l'empathie, les choses simples, les ques­tions que l'on se pose…

 

Christophe Langlois met en accord sa croyance et ses actes, ce n'est pas un men­teur comme on ren­contre trop sou­vent. Au prix, par­fois, d'une langue contour­née comme dans "Elle". Il sait qu'il ne sait guère, d'où cette modes­tie : "Sur l'avenir des êtres /​ le biblio­thé­caire ne peut avoir /​ qu'un point de vue de pous­sière" (il sait de quoi il parle puisqu'il tra­vaille dans le monde des livres). Et l'humaine condi­tion (contre laquelle il faut lut­ter), c'est bien ce que dit ce dis­tique : "après avoir dési­ré modi­fié l'univers /​ vous n'avez pas non plus chan­gé les hommes". Reste alors ce qui fait la digni­té de l'homme, ici et main­te­nant, la révo­lu­tion inté­rieure, certes pas plus facile que de chan­ger le monde. À voir ses sem­blables (ses frères comme dit Langlois) qui refont conti­nuel­le­ment les mêmes erreurs, on se dit que c'est dif­fi­cile, voire impos­sible ; et pour­tant ! Mais Langlois s'inscrit dans une tra­di­tion où la lutte est tou­jours à reprendre.

 

Si le vers est sou­vent ample, beau­coup plus long que l'alexandrin, si Christophe Langlois situe ses poèmes dans un monde où l'argent ne règne pas, un monde que nous pou­vons par­ta­ger, il y a, tant sur la forme que sur le fond, quelques remarques à faire. La ponc­tua­tion est sou­vent négli­gée, aléa­toire : une vir­gule au milieu d'un vers (in "Le mou­ve­ment jan­vier"), deux points à fin d'un vers et une vir­gule au milieu d'un autre (in "Matière") : c'est trop ou trop peu ! Ailleurs, elle est plus pré­sente, mais pour autant le poème ne se ter­mine pas par un point (in "If")… Ailleurs encore, elle est tota­le­ment absente… Ce n'est pas sérieux. Quant au fond, deux choses… Christophe Langlois n'évite pas le culte de la per­son­na­li­té, ain­si dans "Ma Rome" peut-on lire ces deux vers : "Dieu te fait demeure /​ il a les sour­cils vieux et le regard jean-paul deux"… Et dans "Nos guerres", le pro­pos ne va pas sans obs­cu­ri­té ni naï­ve­té pour le moins ; les igno­rants (dont je suis) ne savent pas ce qu'est cette Nikolaï et l'idolâtrie à l'égard de l'Allemagne est insup­por­table car c'est igno­rer les inéga­li­tés et les atteintes à la liber­té dans l'Allemagne réuni­fiée.

Ces quelques reproches (par­mi d'autres) sont suf­fi­sants pour m'empêcher d'adhérer tota­le­ment à ce livre mal­gré son ton élé­giaque rare et bien­ve­nu…

 

 

Jacques Roman : "J'irai cacher ma bouche dans ma gorge".

 

C'est un livre énig­ma­tique que celui de Jacques Roman. On hésite à l'ouvrir tant le titre sur la cou­ver­ture fait rêver : "J'irai cacher ma bouche dans ma gorge". On rêve, on pense, bien sûr, à "J'irai cra­cher sur vos tombes" de Vernon Sullivan/​Boris Vian… On rêve, on rêve et l'on finit par l'ouvrir, ce livre, et l'on tombe sur une cita­tion du grand Dylan Thomas. Si je me sou­viens de celle-ci : "J'avance dans un temps qui dure comme pour tou­jours", je découvre cette autre qui donne son titre au recueil : "Reste immo­bile, dors dans l'accalmie, cache la bouche dans la gorge". Le titre devient un vers qui est répé­té plu­sieurs fois (avec de légères variantes) dans ce qui n'est qu'un long poème entre­cou­pé de lettres adres­sées ,par des­sus le temps, à quelques poètes fami­liers, par Jacques Roman… ; ce qui retient l'attention du lec­teur. D'où cette hypo­thèse en forme de ques­tion : à vou­loir cacher sa bouche dans sa gorge, Jacques Roman se refuse-t-il à dire quelque chose qui le tra­hi­rait, ne veut-il pas ren­voyer à l'impossibilité de dire ou à la volon­té de ne pas dire ? Pourquoi alors le poème ?

 

Les occur­rences rela­tives à la guerre sont nom­breuses, ce qui pour­rait expli­quer ce refus de dire que semble signi­fier le titre : "Les mots ali­gnés comme pelo­ton /​ et com­bien de salves, com­bien de salves /​ l'auront réveillé" ou "Et je fouille dans une mon­tagne de lunettes, /​ une mon­tagne de sou­liers, /​ dans une col­lec­tion d'abat-jour en peaux de gar­çon­nets : /​ Jacob, Isaac, Samuel…" (on pense alors au géno­cide des Juifs orga­ni­sé par les nazis) ou encore "la meute, la canaille tatouent la peau de ses enfants au bleu". Comment com­prendre ces indices ? Ce recueil est pré­fa­cé par Doris Jakubec qui ne donne pas de clef pour lire ce poème mais qui sou­ligne dans un para­graphe, éclai­rant quelque peu le lec­teur : "Deux mondes s'entremêlent sur un même fond de pudeur, de honte, de choses sans noms qui épou­vantent, mais aus­si de vou­loir-vivre, de révolte, de besoin de voir, tou­cher, entendre et sur­tout de com­prendre : celui du poète qui « empile ses mots pour construire son bûcher » et celui de l'enfant mal­me­né, sen­sible et ima­gi­na­tif, deve­nu poète, pour pou­voir dire, expri­mer, détruire le silence qui mène à la mort. D'où la décli­nai­son du titre en je et tu, au pré­sent et au futur, et dans tous les tons et registres, jusqu'à ce que soit conju­ré le trop plein de la gorge".

 

Conjurer le trop plein de la gorge serait alors dire, enfin. Et le poème le fait très bien sans rien dis­si­mu­ler de la dif­fi­cul­té ren­con­trée… Qui explique peut-être la lec­ture incom­mode. Et l'on com­prend mieux alors les vers de Bertolt Brecht "Dans les temps sombres /​ Est-ce qu'on chan­te­ra aus­si /​ On y chan­te­ra aus­si /​ La chan­son des temps sombres" qu'on connaît aus­si dans cette ver­sion, plus res­ser­rée, plus per­cu­tante pour­rait-on affir­mer : "Au temps des ténèbres /​ Chantera-t-on encore ? /​ Oui, on chan­te­ra /​ Le chant des ténèbres". Que ne revienne pas le temps des ténèbres, que per­siste le temps des poètes mal­gré les menaces qui pèsent sur le monde ! Mais les poètes ne contri­buent-ils pas, par leurs paroles, à tenir à dis­tance les menaces, même si l'effort est tou­jours à reprendre.

 

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