> Stéphane Sangral, Circonvolutions

Stéphane Sangral, Circonvolutions

Par | 2017-12-29T22:05:56+00:00 27 novembre 2017|Catégories : Critiques, Stéphane Sangral|Mots-clés : |

La poé­sie n’existe pas, il n’existe que des poé­sies de natures dif­fé­rentes. Je ne suis pas de ces lec­teurs qui frappent d’anathème un livre de poé­sie dès lors que le poète aban­donne (appa­rem­ment) tout repère iden­ti­taire. Avec “Circonvolutions”, Stéphane Sangral donne à lire un ouvrage pla­cé sous le double signe de la décons­truc­tion (Derrida) et du cœur du “creux néant musi­cien” (Mallarmé dans “Une den­telle s’abolit”). De ce recueil sous-titré “Soixante-dix varia­tions autour d’elles-mêmes”, Thierry Roger dans sa pré­face à la tona­li­té phi­lo­so­phique, très pré­cise et éclai­rante, affirme qu’il s’agit d’un maté­ria­lisme inté­gral. Le lec­teur atten­tif relè­ve­ra encore quelques expres­sions inté­res­santes comme la cir­cu­la­tion infi­nie d’une parole qui rayonne à par­tir d’un centre vide, dif­frac­té, ou mou­vant, de res­sas­se­ment blan­cho­tien, de décons­truc­tion de toute sacra­li­té… Il est dif­fi­cile de prendre la parole après Thierry Roger qui emploie l’image “esca­liers pira­né­siens” pour décrire ce tra­vail. Peut-être n’est-il pas inutile de se sou­ve­nir de la défi­ni­tion du mot cir­con­vo­lu­tion : enrou­le­ment autour d’un point ou d’un axe cen­tral, ensemble de tours et de détours… Reste à explo­rer cette esthé­tique de la boucle, à en dire quelques mots pour entraî­ner à lire ces “Circonvolutions”.

 Stéphane Sangral, Circonvolutions, Éditions Galilée, 160 pages, 15 €.

Piranèse ? Ses “Prisons” sont l’œuvre d’un vision­naire, ses gra­vures témoignent d’une obses­sion : les esca­liers ne mènent nulle part, sinon à eux-mêmes et sont répé­tés comme un élé­ment de décor. L’image d’esca­liers pira­né­siens per­met de com­prendre la démarche de Sangral qui joue avec les mots comme Piranèse des­sine et grave. Le peintre creuse la plaque, le poète dis­sèque son malaise devant les mots. Dans ses “Prisons ima­gi­naires”, si Piranèse évoque un malaise para­doxal avec ses pas­se­relles sous les voûtes débou­chant sur le vide (Sangral, qui est par ailleurs psy­chiâtre, y ver­rait peut-être une ten­dance mor­bide ou répres­sive), Stéphane Sangral, dans “Circonvolutions” met au défi le lec­teur d’effacer ses textes, adresse se ter­mi­nant par cette conclu­sion : “Écrire que les nœuds /​ des mots “sui­cide rela­tif” tordent les nœuds /​ des pen­sées, comme ça, pour enfin, enfin, voir…” (p 73). “Cerveau noir” de Piranèse, 1, “cer­veau noir” de Sangral…

Stéphane Sangral orga­nise son livre en huit sec­tions dont la pre­mière et la der­nière offrent des textes voi­sins où le mot rien est rem­pla­cé par le mot tout et réci­pro­que­ment (l’esthétique de la boucle ?). Autobiographie ins­tan­ta­née (comme l’indique le poème de la page 33), les indices per­son­nels ne manquent pas. Mais Sangral met en évi­dence l’étrangeté de la démarche tout en étant conscient des limites de la poé­sie : “… mais l’espace et le temps /​ se foutent de l’alexandrin et sont ailleurs…” Ce qui ne peut qu’aboutir à l’explosion du dis­cours, à sa frag­men­ta­tion en de mul­tiples pro­po­si­tions dis­sé­mi­nées sur la page, le chan­ge­ment de corps du carac­tère d’imprimerie ren­for­çant cette impres­sion de frag­men­ta­tion. Poésie de psy donc, car Stéphane Sangral, dans la sous-sec­tion “Et le poème vien­dra” écrit : “La vie n’a aucun sens, qu’une direc­tion : la /​ mort”. Et tout le reste n’est que lit­té­ra­ture, serait-on ten­té d’ajouter. Poésie de psy, poé­sie de la direc­tion engon­cée dans sa mort. Poème qui, réécrit à de nom­breuses reprises, prouve l’inanité de vou­loir trou­ver un sens à la vie ; poé­sie phi­lo­so­phique qui inter­roge l’être : l’être de la poé­sie, l’être des mots, l’être du poète… Et si la véri­té se trou­vait dans la boucle ?

Si Stéphane Sangral change la donne poé­tique, on appré­cie­ra ou non ce qu’il écrit. Mais l’essentiel est que cette expé­rience ait eu lieu. Même si le cou­rant poé­tique coule secrè­te­ment depuis des dizaines d’années : je pense à Geneviève Clancy et à sa “Fête cou­chée” (le pre­mier recueil, chro­no­lo­gi­que­ment par­lant, que je retrouve dans ma biblio­thèque 2 !). Sans doute y aurait-il encore beau­coup de choses à dire, et pas seule­ment des posi­tives ! Mais la place manque dans une simple note de lec­ture qui, de toute façon, n’a de sens que dans l’incitation à lire cette poé­sie pen­sante-pen­sée


Notes

  1. Victor Hugo cité par Janine Barrier, Piranèse, Editions Bibliothèque de l’Image. 1995, page 57[]
  2. Geneviève Clancy, Fête cou­chée, Seghers/​Laffont, col­lec­tion Change, Paris, 1972[]

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Lucien Wasselin

Il a publié une ving­taine de livres (de poé­sie sur­tout) dont la moi­tié en livres d’artistes ou à tirage limi­té. Présent dans plu­sieurs antho­lo­gies, il a été tra­duit en alle­mand et col­la­bore régu­liè­re­ment à plu­sieurs pério­diques. Il est membre du comi­té de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, Faîtes Entrer L’Infini, dans laquelle il a publié plu­sieurs articles et études consa­crés à Aragon.

A signa­ler son livre écrit en col­la­bo­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (sui­vi de 18 articles retrou­vés d’Aragon), au Temps des Cerises en 2007.
Il est aus­si l’auteur d’un Atelier du Poème : Aragon/​La fin et la forme, Recours au Poème édi­teurs.

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