[…] Et si, maladroits
vous parais­sent nos vers, un jour, sou­venez-vous, seule­ment com­ment ils furent écrits,
sous le nez des gar­di­ens, et la baïon­nette tou­jours sur nos flancs.

 

                                                                                                                                                             Yan­nis Ritsos

 

 

 

Lem­nos
(39° 55′ N ; 25° 15′ E)

au sanc­tu­aire des Kabires
on vénérait les démons chtoniens
loin­tains descen­dants d’Héphaïstos

les avions mil­i­taires ont remplacé
les Grands Dieux

l’his­toire de Lem­nos sem­ble s’arrêter
à son rat­tache­ment à la Grèce
ou à l’oc­cu­pa­tion nazie
dans les guides de voyages
pas un mot sur la guerre civile
ni sur le réseau des îles-prisons

il ne faut pas troubler
la bonne con­science des touristes
ce fut la pre­mière étape de  son périple

 

 

 

Makro­nis­sos
(37° 41′ N ; 24° 07′ E)

ce n’est qu’un îlot
aride et rocheux
tout en longueur
makro­nis­sos sig­ni­fie d’ailleurs
longue île

un lieu idéal pour dresser
des tentes

Makro­nis­sos eut le privilège
d’ou­vrir en quar­ante-six le pre­mier camp
de con­cen­tra­tion européen presque deux ans
après la libéra­tion de Dachau
et de recevoir les dol­lars du plan marshall

d’août à sep­tem­bre quarante-neuf
des poèmes furent écrits et
enter­rés dans des bouteilles vides
dans le sol de Makronissos

ils furent déter­rés en juil­let cinquante
le temps était pierreux

ce fut la deux­ième étape de son périple

 

 

 

Ayios Efs­tra­tios
(39° 31′ N ; 25° 01′ E)

Saint Eustratius don­na son nom à l’île
qui l’ac­cueil­lit en exil
en un temps très ancien

cette tra­di­tion d’ex­il perdura
à tra­vers les siècles

la mer et sable attirent les touristes
l’his­toire est passée la terre a tremblé
les baraque­ments détru­its sont la tache noire
des souvenirs

mais je n’ou­blie pas
ce fut la troisième étape de son périple

 

Yaros
(37° 37′ N ; 24° 43′ E)

l’île la plus dif­fi­cile d’accès
en bateau le trajet
c’est Charybde et Scyl­la réunis

 

l’île la plus éloignée du continent
celle où le temps s’est arrêté
il y a des millénaires

l’île est déserte
le péni­tenci­er con­stru­it par les colonels
(c’est une façon de parler)
est aujour­d’hui vide et délabré

l’hor­reur à jamais figée
dans le temps

ce fut la qua­trième étape de son périple

 

Léros
(37° 09′ N ; 26° 51′ E)

l’île pos­sède  de mag­nifiques baies
et un château qui vaut la visite
c’est une carte postale
les plages sont de sable fin
la mer et le ciel uni­for­mé­ment bleus

on y vivait de la pêche aux éponges
pas un mot sur le bagne

l’île existe-t-elle encore

ce fut la cinquième étape de son périple

 

Samos
(37° 45′ N ; 26° 50′ E)

le tun­nel d’Eupalinos
un chef d’œu­vre du génie civil
de l’An­tiq­ui­té dit-on

pour autant a‑t-on vu
le bout du tunnel

a‑t-il vu le bout du tunnel
lui qui après Yaros et Léros
fut placé en rési­dence surveillée
à Samos dans la mai­son de sa femme

il fait alors ramen­er d’Athènes
les man­u­scrits cachés chez des amis
pour les brûler
la poésie est un incendie perpétuel

ce fut la six­ième étape de son périple

 

Rit­sos
(partout, de toute éternité)

le siè­cle est ma mémoire

sur le Mont Grammos
les bar­bares sont tués
la nuit est abrégée

mais Rit­sos tel Sysiphe
descendait les pier­res du sommet
pour les jeter dans la mer
et la nuit recommençait

a‑t-il dû Ritsos
présen­ter à son réveil
cent mouch­es cap­turées vivantes
durant la nuit

pier­res et mouches
pour mesur­er le temps
à Makronissos

le siè­cle est ma mémoire
l’his­toire bégaie
après Mataxas après les colonels
Gold­man Sachs étouffe la lib­erté et la paix

swap a eu rai­son du référendum
Loukas Papadi­mos présente la note
au peu­ple mis à genoux
les affaires con­tin­u­ent pour les autres

le siè­cle est ma mémoire
dans les villes dans les îles
et partout dans le pays de Ritsos
le peu­ple a la baïon­nette dans les flancs

la mis­ère et la grève
pour mesur­er le temps

que le monde entier soit une mai­son chaulée par la brosse du soleil

alors sera venu le temps
où les hommes cesseront de mourir comme des mouches
où ils mour­ront comme des hommes
de temps en temps

 

 

 

Qua­tre poèmes de cette suite ont été pub­liés dans le n° 50 d’Interventions à Haute Voix. Nous pub­lions ici l’intégralité de ces Iles Rit­sos.

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Lucien Wasselin

Il a pub­lié une ving­taine de livres (de poésie surtout) dont la moitié en livres d’artistes ou à tirage lim­ité. Présent dans plusieurs antholo­gies, il a été traduit en alle­mand et col­la­bore régulière­ment à plusieurs péri­odiques. Il est mem­bre du comité de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Tri­o­let, Faîtes Entr­er L’In­fi­ni, dans laque­lle il a pub­lié plusieurs arti­cles et études con­sacrés à Aragon. A sig­naler son livre écrit en col­lab­o­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (suivi de 18 arti­cles retrou­vés d’Aragon), au Temps des Ceris­es en 2007. Il est aus­si l’au­teur d’un Ate­lier du Poème : Aragon/La fin et la forme, Recours au Poème éditeurs.