Coup d’oeil sur deux col­lec­tions des édi­tions Arfuyen : la col­lec­tion Ain­si par­lait et Les Cahiers d’Ar­fuyen. Dans la pre­mière vient de paraître un vol­ume con­sacré à Novalis, dans la sec­onde, deux recueils de poèmes, l’un  dû à Marie-Claire Banc­quart, l’autre à Cécile A Holdban…

 

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Ainsi parlait Novalis (choix de Jean et Marie Moncelon)

Novalis : sa vie est une légende, il est mort à 29 ans, en pleine jeunesse. Je ne l’ai jamais lu mais je l’ai décou­vert dans les œuvres de Pierre Gar­nier qui, fin con­nais­seur de la lit­téra­ture alle­mande, ne man­quait pas de se référ­er aux grains de pollen ou à la fleur bleue tant dans sa poésie spa­tiale que dans ses poèmes linéaires. La pub­li­ca­tion de “Ain­si par­lait Novalis” (en édi­tion bilingue) est une bonne occa­sion de (re)lire ce poète et philosophe pour le décou­vrir dans toute sa com­plex­ité. Il faut affirmer d’emblée que le con­cept de fleur bleue n’a rien à voir avec la bluette qu’il est devenu de nos jours mais serait plutôt l’ar­tic­u­la­tion de la réal­ité et de la sym­bol­ique, pour dire les choses vite. Il faut donc remerci­er les auteurs d’avoir accordé la préférence aux frag­ments philosophiques (et non aux poèmes) qui expri­ment par­faite­ment la volon­té de trans­former pra­tique­ment le monde. Il n’est donc pas éton­nant que le philosophe marx­iste Georg Lukacs lui ait con­sacré un essai, “Novalis et la philoso­phie roman­tique de la vie” dont j’ex­trais cette cita­tion : “… il inter­ro­geait la vie et c’est la mort qui lui a répon­du”. Mais il ne faut pas sim­pli­fi­er la pen­sée de Novalis car, finale­ment, ce que dit ce dernier quand il affirme que “le monde doit être roman­tisé” (p 31), c’est la préémi­nence de la contradiction.

Mais si Novalis sem­ble avoir retenu la leçon de Boileau, dans son Art Poé­tique (“Ce qui se conçoit bien s’énonce claire­ment. / Et les mots pour le dire arrivent aisé­ment”), ici il dit “L’ex­pres­sion juste rend l’idée claire. Dès que l’on pos­sède les noms exacts, on a les idées. Expres­sion trans­par­ente, direc­trice” (p 37). Je relève aus­si le volon­tarisme de Novalis : “La vie doit être non un roman qui nous est don­né, mais un roman que nous faisons nous-mêmes” (p 41). Certes, c’est la présen­ta­tion d’une pen­sée en frag­ments qui rend pos­si­ble ma lec­ture : je ne retiens d’un frag­ment que ce qui me par­le, en bien ou en mal ; mais Novalis sem­ble avoir répon­du d’a­vance à ma remar­que (cf p 47/2)… Je ne suis pas un fana­tique du rejet de ce que je lis mais force m’est de con­stater que ce choix de frag­ments ne me con­vient pas… Ou que j’ai été mar­qué plus que je ne le pense par Pierre Gar­nier et son usage des con­cepts de Novalis : me sont étrangers ces pro­pos où Novalis par­le de Dieu, de philoso­phie ou d’autre chose… Mais je suis sen­si­ble à ce qu’il écrit à pro­pos de l’amour, j’y recon­nais même son amour pour Sophie (p 71/1). Sen­si­ble aus­si à ce qu’il dit des com­merçants de son époque (je ne suis pas loin de penser que nos com­merçants actuels, quelle que soit leur taille, ne sont que des bou­tiquiers !). Il y aurait encore à relever chez Novalis le goût du para­doxe, celui de la tau­tolo­gie… ou encore cette propen­sion qu’il pos­sède à profér­er des sen­tences brèves qui sont de purs joy­aux de poésie comme : “L’eau est une flamme mouil­lée” (p 115/1).

Peut-être finale­ment faut-il picor­er de-ci de-là dans cet ouvrage et aller voir de près ensuite dans les œuvres com­plètes de Novalis ? Mais en aurai-je le temps ?

 

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Marie-Claire Bancquart, “Tracé du vivant”

Qua­tre suites de poèmes très libres con­stituent ce recueil. La pre­mière (“Toute minute est pre­mière”) com­mence par ce vers : “Je ne crois pas au ciel” ; voilà qui est dit. Comme Marie-Claire Banc­quart ne croit pas non plus à une écri­t­ure de femmes. De fait, dans ces poèmes, elle dit l’ad­hé­sion au monde au moment où elle écrit (ce qui fait la sim­plic­ité de cette écri­t­ure poé­tique) et ce n’est pas un hasard si la pre­mière suite est tra­ver­sée de chats et de chiens car il me sem­ble qu’ils sym­bol­isent bien la “chas­se royale au bon­heur” : “Petites fatigues pris­es en compte / mains sur le pelage du chat / tiède, tiède,”.   C’est que mal­gré (ou grâce à) la mal­adie ren­con­trée dans son enfance, Marie-Claire Banc­quart goûte au plaisir de vivre : “… je partage avec eux [la chat­te, le bour­don] une place sur terre, un instant très bref dans les mil­lé­naires”. Rien de plus, rien de moins que cette place, que cet instant pour faire le bon­heur : surtout pas l’hor­ri­ble pré­ten­tion de partager la vie de la chat­te ou du bour­don… Dans la deux­ième suite, “Le cri peut être ten­dre, aus­si”, Marie-Claire Banc­quart relève l’éphémère mais pour autant elle n’est pas insen­si­ble aux mis­ères de l’u­nivers. C’est qu’elle est atten­tive à “l’in­cer­ti­tude de la vie” tout en la célébrant : “- L’odeur / et l’idée que / le monde tout entier / restera peut-être ocre clair, été sucré, abeille”. Ce peut-être per­met à Marie-Claire Banc­quart d’éviter la naïveté… La troisième suite, “En célébra­tion du vivant”, est para­doxale­ment la plus som­bre car la con­science de la fugac­ité des choses étreint Marie-Claire Banc­quart : “Dans l’ex­trême nous retrou­vons / la soupe d’o­rig­ine, où tres­sail­laient vague­ment des cel­lules”. Signe que la poésie n’ig­nore pas les avancées de la sci­ence. Enfin, dans la dernière suite, “Au grand lit du monde”, éclate à nou­veau la con­science de l’hu­maine fini­tude. Mais Marie-Claire Banc­quart dit les choses sur le mode de l’e­uphémisme : “Alors je nous sens pro­vi­soires”. Le ton se fait plus grave mais avec une cer­taine légèreté : “La vieille femme dit à Phè­dre : / Nous aimons l’ex­is­tence / parce que d’une autre, nul / n’est jamais revenu pour don­ner nou­velle”. Mais, car il y a un mais, le goût de vivre (c’est ce que dit à sa manière le ter­cet suiv­ant) se mesure aux petits plaisirs de l’ex­is­tence comme la lumière ou la douceur d’une orange. Et le syn­crétisme de l’a­vant-dernier poème peut se lire comme un chant d’amour ou une leçon de sagesse…

Je par­lais plus haut de la sim­plic­ité de l’écri­t­ure de Marie-Claire Banc­quart. Il m’en faut dire quelques mots. Celle-ci sait isol­er un adjec­tif qual­i­fi­catif (par exem­ple) pour le met­tre en relief : il con­stitue alors un vers et ce n’est jamais gra­tu­it. Le poème se fait par­fois apho­risme, comme à la page 39. La ponc­tu­a­tion est pré­cise et c’est rare en ces temps. La leçon du passé n’est pas oubliée : c’est ain­si qu’on peut lire (p 64) , “Plutôt que d’écrire sur toi / je te silence” : on pense alors à Hen­ri Pichette et c’est bien… “Tracé du vivant” est à lire de toute urgence.

 

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Cécile A. Holdban, “Poèmes d’après” suivi de “La Route de sel”

Osons une hypothèse : et si Dieu n’é­tait qu’une inven­tion de l’Homme ? Puisque “C’é­tait une péri­ode où Dieu se tai­sait” et que “des langues de hail­lons cap­tives / se taisent dans la nasse des bouch­es”… C’est du moins ain­si que je lis, au risque de me tromper,  ces poèmes. Et ce ne sont pas les textes des poètes traduits par Cécile A Hold­ban qui vien­dront con­tredire cette pre­mière impres­sion : je lis plutôt dans ce recueil un mys­ti­cisme sans dieu, une inquié­tude “dans le som­bre des rues”“quelque chose bon­dit” qui n’est pas nom­mé (p 24). Peut-être la clé du livre se trou­ve-t-elle à la page 34 : Cécile A Hold­ban écrirait alors une poésie tan­tôt suave, tan­tôt som­bre pour con­jur­er le fait d’avoir quit­té son pays d’o­rig­ine et d’être née à l’é­tranger ? Toute la deux­ième suite met en scène “la petite fille”. Mais la patience d’ex­is­ter pour­ra-t-elle mûrir ? La “Prière aux arbres” (p 51) sem­ble indi­quer que Cécile A Hold­ban est à la recherche de ses racines… Le troisième chapitre de “Poèmes d’après” est un chant d’amour et d’e­spoir. Cela ne va pas sans une cer­taine obscu­rité : “Tu révèles, silence, / l’u­nivers fondé sur tes mains” (p 62). Ce qui n’empêche pas une atten­tion extrême aux mots, à la langue : “Tu es langue en ce paysage, sa langue, son voy­age” (p 75) ou “ces mots qui jamais ne te ressem­blent” (p 69).

“La Route de sel” est un chant qui s’élève à la gloire d’un pays. On pense bien sûr à la mythique route de la soie mais ici il ne s’ag­it que (?) de la route de sel qui ouvre la porte à toutes les inter­pré­ta­tions pos­si­bles. Cécile A Hold­ban a beau­coup voy­agé : je ne sais pas si elle a par­cou­ru la Nou­velle-Zélande mais ce dont je suis sûr, c’est qu’elle dédie “La Route de sel” à Emil­ia, un hétéronyme. Ce qui mon­tre la com­plex­ité de la pen­sée de Cécile Hold­ban, une pen­sée qui bouge sans cesse. Mais, il faut l’avouer : je me heurte à un mur quand je lis Cécile A Hold­ban ; suis-je un piètre lecteur ? Ne suis-je pas suff­isam­ment récep­tif ? Je remar­que bien la présence des oiseaux dans ses poèmes mais je ne sais qu’en penser. C’est là la lim­ite de ma lec­ture et je l’as­sume. Mais je lirai avec intérêt et curiosité ses prochains recueils…

 

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En librairie, Arfuyen est dif­fusé par SOFÉDIS et dis­tribué par SODIS. D’autres col­lec­tions exis­tent qui font d’Ar­fuyen un édi­teur spé­cial­isé dans la spir­i­tu­al­ité au sens large, mais pas exclu­sive­ment. Si une large place est faite à la créa­tion lit­téraire (et sin­gulière­ment à la poésie) cet édi­teur, du fait de son implan­ta­tion à Orbey (68), s’in­téresse aus­si à l’Al­sace et à ce qui s’y écrit…

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Lucien Wasselin

Il a pub­lié une ving­taine de livres (de poésie surtout) dont la moitié en livres d’artistes ou à tirage lim­ité. Présent dans plusieurs antholo­gies, il a été traduit en alle­mand et col­la­bore régulière­ment à plusieurs péri­odiques. Il est mem­bre du comité de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Tri­o­let, Faîtes Entr­er L’In­fi­ni, dans laque­lle il a pub­lié plusieurs arti­cles et études con­sacrés à Aragon. A sig­naler son livre écrit en col­lab­o­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (suivi de 18 arti­cles retrou­vés d’Aragon), au Temps des Ceris­es en 2007. Il est aus­si l’au­teur d’un Ate­lier du Poème : Aragon/La fin et la forme, Recours au Poème éditeurs.