> Un éditeur et ses auteurs : les Éditions Arfuyen, avec NOVALIS, Marie-Claire BANCQUART, Cécile A. HOLDBAN.

Un éditeur et ses auteurs : les Éditions Arfuyen, avec NOVALIS, Marie-Claire BANCQUART, Cécile A. HOLDBAN.

Par | 2018-01-31T00:05:24+00:00 24 avril 2017|Catégories : Cécile A. Holdban, Critiques|

Coup d’oeil sur deux col­lec­tions des édi­tions Arfuyen : la col­lec­tion Ainsi par­lait et Les Cahiers d’Arfuyen. Dans la pre­mière vient de paraître un volume consa­cré à Novalis, dans la seconde, deux recueils de poèmes, l’un  dû à Marie-Claire Bancquart, l’autre à Cécile A Holdban…

 

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Ainsi parlait Novalis (choix de Jean et Marie Moncelon)

Novalis : sa vie est une légende, il est mort à 29 ans, en pleine jeu­nesse. Je ne l’ai jamais lu mais je l’ai décou­vert dans les œuvres de Pierre Garnier qui, fin connais­seur de la lit­té­ra­ture alle­mande, ne man­quait pas de se réfé­rer aux grains de pol­len ou à la fleur bleue tant dans sa poé­sie spa­tiale que dans ses poèmes linéaires. La publi­ca­tion de “Ainsi par­lait Novalis” (en édi­tion bilingue) est une bonne occa­sion de (re)lire ce poète et phi­lo­sophe pour le décou­vrir dans toute sa com­plexi­té. Il faut affir­mer d’emblée que le concept de fleur bleue n’a rien à voir avec la bluette qu’il est deve­nu de nos jours mais serait plu­tôt l’articulation de la réa­li­té et de la sym­bo­lique, pour dire les choses vite. Il faut donc remer­cier les auteurs d’avoir accor­dé la pré­fé­rence aux frag­ments phi­lo­so­phiques (et non aux poèmes) qui expriment par­fai­te­ment la volon­té de trans­for­mer pra­ti­que­ment le monde. Il n’est donc pas éton­nant que le phi­lo­sophe mar­xiste Georg Lukacs lui ait consa­cré un essai, “Novalis et la phi­lo­so­phie roman­tique de la vie” dont j’extrais cette cita­tion : “… il inter­ro­geait la vie et c’est la mort qui lui a répon­du”. Mais il ne faut pas sim­pli­fier la pen­sée de Novalis car, fina­le­ment, ce que dit ce der­nier quand il affirme que “le monde doit être roman­ti­sé” (p 31), c’est la pré­émi­nence de la contra­dic­tion.

Mais si Novalis semble avoir rete­nu la leçon de Boileau, dans son Art Poétique (“Ce qui se conçoit bien s’énonce clai­re­ment. /​ Et les mots pour le dire arrivent aisé­ment”), ici il dit “L’expression juste rend l’idée claire. Dès que l’on pos­sède les noms exacts, on a les idées. Expression trans­pa­rente, direc­trice” (p 37). Je relève aus­si le volon­ta­risme de Novalis : “La vie doit être non un roman qui nous est don­né, mais un roman que nous fai­sons nous-mêmes” (p 41). Certes, c’est la pré­sen­ta­tion d’une pen­sée en frag­ments qui rend pos­sible ma lec­ture : je ne retiens d’un frag­ment que ce qui me parle, en bien ou en mal ; mais Novalis semble avoir répon­du d’avance à ma remarque (cf p 47/​2)… Je ne suis pas un fana­tique du rejet de ce que je lis mais force m’est de consta­ter que ce choix de frag­ments ne me convient pas… Ou que j’ai été mar­qué plus que je ne le pense par Pierre Garnier et son usage des concepts de Novalis : me sont étran­gers ces pro­pos où Novalis parle de Dieu, de phi­lo­so­phie ou d’autre chose… Mais je suis sen­sible à ce qu’il écrit à pro­pos de l’amour, j’y recon­nais même son amour pour Sophie (p 71/​1). Sensible aus­si à ce qu’il dit des com­mer­çants de son époque (je ne suis pas loin de pen­ser que nos com­mer­çants actuels, quelle que soit leur taille, ne sont que des bou­ti­quiers !). Il y aurait encore à rele­ver chez Novalis le goût du para­doxe, celui de la tau­to­lo­gie… ou encore cette pro­pen­sion qu’il pos­sède à pro­fé­rer des sen­tences brèves qui sont de purs joyaux de poé­sie comme : “L’eau est une flamme mouillée” (p 115/​1).

Peut-être fina­le­ment faut-il pico­rer de-ci de-là dans cet ouvrage et aller voir de près ensuite dans les œuvres com­plètes de Novalis ? Mais en aurai-je le temps ?

 

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Marie-Claire Bancquart, “Tracé du vivant”

Quatre suites de poèmes très libres consti­tuent ce recueil. La pre­mière (“Toute minute est pre­mière”) com­mence par ce vers : “Je ne crois pas au ciel” ; voi­là qui est dit. Comme Marie-Claire Bancquart ne croit pas non plus à une écri­ture de femmes. De fait, dans ces poèmes, elle dit l’adhésion au monde au moment où elle écrit (ce qui fait la sim­pli­ci­té de cette écri­ture poé­tique) et ce n’est pas un hasard si la pre­mière suite est tra­ver­sée de chats et de chiens car il me semble qu’ils sym­bo­lisent bien la “chasse royale au bon­heur” : “Petites fatigues prises en compte /​ mains sur le pelage du chat /​ tiède, tiède,”.   C’est que mal­gré (ou grâce à) la mala­die ren­con­trée dans son enfance, Marie-Claire Bancquart goûte au plai­sir de vivre : “… je par­tage avec eux [la chatte, le bour­don] une place sur terre, un ins­tant très bref dans les mil­lé­naires”. Rien de plus, rien de moins que cette place, que cet ins­tant pour faire le bon­heur : sur­tout pas l’horrible pré­ten­tion de par­ta­ger la vie de la chatte ou du bour­don… Dans la deuxième suite, “Le cri peut être tendre, aus­si”, Marie-Claire Bancquart relève l’éphémère mais pour autant elle n’est pas insen­sible aux misères de l’univers. C’est qu’elle est atten­tive à “l’incertitude de la vie” tout en la célé­brant : “- L’odeur /​ et l’idée que /​ le monde tout entier /​ res­te­ra peut-être ocre clair, été sucré, abeille”. Ce peut-être per­met à Marie-Claire Bancquart d’éviter la naï­ve­té… La troi­sième suite, “En célé­bra­tion du vivant”, est para­doxa­le­ment la plus sombre car la conscience de la fuga­ci­té des choses étreint Marie-Claire Bancquart : “Dans l’extrême nous retrou­vons /​ la soupe d’origine, où tres­saillaient vague­ment des cel­lules”. Signe que la poé­sie n’ignore pas les avan­cées de la science. Enfin, dans la der­nière suite, “Au grand lit du monde”, éclate à nou­veau la conscience de l’humaine fini­tude. Mais Marie-Claire Bancquart dit les choses sur le mode de l’euphémisme : “Alors je nous sens pro­vi­soires”. Le ton se fait plus grave mais avec une cer­taine légè­re­té : “La vieille femme dit à Phèdre : /​ Nous aimons l’existence /​ parce que d’une autre, nul /​ n’est jamais reve­nu pour don­ner nou­velle”. Mais, car il y a un mais, le goût de vivre (c’est ce que dit à sa manière le ter­cet sui­vant) se mesure aux petits plai­sirs de l’existence comme la lumière ou la dou­ceur d’une orange. Et le syn­cré­tisme de l’avant-dernier poème peut se lire comme un chant d’amour ou une leçon de sagesse…

Je par­lais plus haut de la sim­pli­ci­té de l’écriture de Marie-Claire Bancquart. Il m’en faut dire quelques mots. Celle-ci sait iso­ler un adjec­tif qua­li­fi­ca­tif (par exemple) pour le mettre en relief : il consti­tue alors un vers et ce n’est jamais gra­tuit. Le poème se fait par­fois apho­risme, comme à la page 39. La ponc­tua­tion est pré­cise et c’est rare en ces temps. La leçon du pas­sé n’est pas oubliée : c’est ain­si qu’on peut lire (p 64) , “Plutôt que d’écrire sur toi /​ je te silence” : on pense alors à Henri Pichette et c’est bien… “Tracé du vivant” est à lire de toute urgence.

 

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Cécile A. Holdban, “Poèmes d’après” suivi de “La Route de sel”

Osons une hypo­thèse : et si Dieu n’était qu’une inven­tion de l’Homme ? Puisque “C’était une période où Dieu se tai­sait” et que “des langues de haillons cap­tives /​ se taisent dans la nasse des bouches”… C’est du moins ain­si que je lis, au risque de me trom­per,  ces poèmes. Et ce ne sont pas les textes des poètes tra­duits par Cécile A Holdban qui vien­dront contre­dire cette pre­mière impres­sion : je lis plu­tôt dans ce recueil un mys­ti­cisme sans dieu, une inquié­tude “dans le sombre des rues”“quelque chose bon­dit” qui n’est pas nom­mé (p 24). Peut-être la clé du livre se trouve-t-elle à la page 34 : Cécile A Holdban écri­rait alors une poé­sie tan­tôt suave, tan­tôt sombre pour conju­rer le fait d’avoir quit­té son pays d’origine et d’être née à l’étranger ? Toute la deuxième suite met en scène “la petite fille”. Mais la patience d’exister pour­ra-t-elle mûrir ? La “Prière aux arbres” (p 51) semble indi­quer que Cécile A Holdban est à la recherche de ses racines… Le troi­sième cha­pitre de “Poèmes d’après” est un chant d’amour et d’espoir. Cela ne va pas sans une cer­taine obs­cu­ri­té : “Tu révèles, silence, /​ l’univers fon­dé sur tes mains” (p 62). Ce qui n’empêche pas une atten­tion extrême aux mots, à la langue : “Tu es langue en ce pay­sage, sa langue, son voyage” (p 75) ou “ces mots qui jamais ne te res­semblent” (p 69).

La Route de sel” est un chant qui s’élève à la gloire d’un pays. On pense bien sûr à la mythique route de la soie mais ici il ne s’agit que (?) de la route de sel qui ouvre la porte à toutes les inter­pré­ta­tions pos­sibles. Cécile A Holdban a beau­coup voya­gé : je ne sais pas si elle a par­cou­ru la Nouvelle-Zélande mais ce dont je suis sûr, c’est qu’elle dédie “La Route de sel” à Emilia, un hété­ro­nyme. Ce qui montre la com­plexi­té de la pen­sée de Cécile Holdban, une pen­sée qui bouge sans cesse. Mais, il faut l’avouer : je me heurte à un mur quand je lis Cécile A Holdban ; suis-je un piètre lec­teur ? Ne suis-je pas suf­fi­sam­ment récep­tif ? Je remarque bien la pré­sence des oiseaux dans ses poèmes mais je ne sais qu’en pen­ser. C’est là la limite de ma lec­ture et je l’assume. Mais je lirai avec inté­rêt et curio­si­té ses pro­chains recueils…

 

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En librai­rie, Arfuyen est dif­fu­sé par SOFÉDIS et dis­tri­bué par SODIS. D’autres col­lec­tions existent qui font d’Arfuyen un édi­teur spé­cia­li­sé dans la spi­ri­tua­li­té au sens large, mais pas exclu­si­ve­ment. Si une large place est faite à la créa­tion lit­té­raire (et sin­gu­liè­re­ment à la poé­sie) cet édi­teur, du fait de son implan­ta­tion à Orbey (68), s’intéresse aus­si à l’Alsace et à ce qui s’y écrit…

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Lucien Wasselin

Il a publié une ving­taine de livres (de poé­sie sur­tout) dont la moi­tié en livres d’artistes ou à tirage limi­té. Présent dans plu­sieurs antho­lo­gies, il a été tra­duit en alle­mand et col­la­bore régu­liè­re­ment à plu­sieurs pério­diques. Il est membre du comi­té de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, Faîtes Entrer L’Infini, dans laquelle il a publié plu­sieurs articles et études consa­crés à Aragon.

A signa­ler son livre écrit en col­la­bo­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (sui­vi de 18 articles retrou­vés d’Aragon), au Temps des Cerises en 2007.
Il est aus­si l’auteur d’un Atelier du Poème : Aragon/​La fin et la forme, Recours au Poème édi­teurs.

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