> Fil de Lecture de Pierre Tanguy : Cécile HOLDBAN, Alain KERVERN, Gilles BAUDRY

Fil de Lecture de Pierre Tanguy : Cécile HOLDBAN, Alain KERVERN, Gilles BAUDRY

Par |2018-01-31T00:10:20+00:00 16 octobre 2016|Catégories : Cécile A. Holdban, Critiques, Gilles Baudry|

 

 

 

Cécile A. HOLDBAN : « Poèmes d’après »

 

 

      Ce n’est pas cou­rant qu’un auteur rédige lui-même la post­face de son livre. C’est pour­tant le cas avec Cécile A.Holdban et on lui sait gré de l’avoir fait pour expli­ci­ter la démarche qui est la sienne dans ces Poèmes d’après. Car elle nous dit avec jus­tesse – et modes­tie – que « la voix qui s’exprime » n’est pas « uni­que­ment » sa voix, « mais plu­tôt le son, aus­si ténu qu’un fil, émer­geant d’un chant col­lec­tif pro­ve­nant des ori­gines, dont le rythme, la tona­li­té, la cou­leur lui sont pour­tant propres, mais se mêlent à un chœur de poètes dont la parole m’est par­ve­nue mieux que celle des autres ».

      On com­prend mieux, ain­si, qu’elle ait incor­po­ré dans son livre des poèmes de cer­tains de ses auteurs fétiches : le Hongrois Sandor Weöres, Edith Södergan, Janet Frame, Anna Akhmatova… Sans par­ler de la dédi­cace de quelques poèmes à des auteurs comme Philippe Jaccottet, Lorand Gaspar…

      Des poèmes de Cécile A.Holdban, l’éditeur note « l’ambiance sur­réelle et for­te­ment colo­rée ». Il y a aus­si cette volon­té, comme elle le dit elle-même, de tra­duire « l’indicible » d’où, en défi­ni­tive, « sur­git une véri­té que l’on sou­haite à la fois intime et uni­ver­selle ». Dans ce contexte, explique-t-elle encore, « la poé­sie devient un exer­cice quo­ti­dien d’attention por­tée aux signes qui sur­gissent ».

      Voici donc, sous sa plume, « les Vêpres des nuages » ou « les cierges des mar­ron­niers ». Son « seul tré­sor », dit-elle, « le duvet d’une grive/​un pétale froissé/​des feuilles de menthe des berges/​des cailloux à l’éclat pré­cis ». Il y a, de bout en bout, une sen­si­bi­li­té aux sai­sons (comme dans les haï­kus qu’elle affec­tionne) et aux teintes chan­geantes des pay­sages, à la nature en géné­ral. « Quel poème est plus beau que le silence des arbres ? »

      Mais les temps actuels créent un voile. A moins qu’il ne s’agisse d’un retour des temps obs­curs du siècle der­nier. Parle-t-elle d’hier ou d’aujourd’hui en intro­dui­sant son livre par ces vers : « C’était une période où Dieu se taisait/​quelle main rassemblera/​les frag­ments lais­sés à la nuit ? ».

      L’écriture de Cécile A.Holdban témoigne de cette opa­ci­té, sou­vent inquié­tante, du réel. Témoigne aus­si de cette énigme du mal et de la souf­france. Mais aus­si de l’amour. « Nos mains avides/​convoitent la caresse/​des plumes, la douceur/​le chant pur des oiseaux ». Le poète est là – veilleur – pour « recueillir/​au flanc per­cé de la lune/​toute la lumière possible/​le prin­temps arrive ». Poète aux aguets, sous des cieux sou­vent sombres. « Je ne cesse de pen­ser aux signes que j’ai vus/​étincelles de lumière sur une route déserte ».

 

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Alain KERVERN et « la cloche de Gion »1

 

 

    Le Breton Alain Kervern est insa­tiable. Spécialiste renom­mé du haï­ku au niveau inter­na­tio­nal, tra­duc­teur du Grand Almanach poé­tique japo­nais (5 tomes aux édi­tions Folle Avoine), récent auteur d’une Histoire du haï­ku (Skol Vreizh), voi­ci qu’il nous livre un nou­vel ouvrage sur l’évolution du haï­ku, en par­ti­cu­lier dans ses rap­ports avec le conte­nu du Grand Almanach. Ce der­nier fixe et défi­nit les mots de sai­son2 à uti­li­ser dans un haï­ku. C’est l’une des carac­té­ris­tiques majeures for­melles de ce genre lit­té­raire si par­ti­cu­lier (trois vers, une césure…) et aujourd’hui très pra­ti­qué à tra­vers le monde.

      Pour autant, Alain Kervern ne nous pro­pose pas un livre tech­nique ou de spé­cia­liste. Il éclai­re­ra tous ceux qui sont dési­reux d’en savoir un peu plus sur « le plus petit poème du monde ».

    Tout com­mence par une plon­gée dans la pen­sée extrême-orien­tale (chi­noise et japo­naise) avec sa « per­cep­tion du réel, par­cel­laire, oblique, par petites touches » car « l’univers est trop incon­sis­tant, trop insai­sis­sable pour être enclos dans un poème ». Cette « insta­bi­li­té » et cette « incons­tance » signent « l’attention par­ti­cu­lière au pas­sage des sai­sons ». Alain Kervern rap­pelle, à ce pro­pos, la fameuse phrase de Bashô : « La lumière qui se dégage des choses, il faut la fixer dans les mots avant qu’elle ne s’éteigne ». Et de sou­li­gner que Bashô était for­te­ment « impré­gné de la pen­sée taoïste » dans sa manière « d’épouser entiè­re­ment le grand mou­ve­ment natu­rel du cos­mos ». La contem­pla­tion inlas­sable de la nature conduit ain­si à y trou­ver « les signes de la pré­ca­ri­té uni­ver­selle », comme l’avait déjà sou­li­gné le poète Saïgyô au 12e siècle.

      Le mot de sai­son a donc toute son impor­tance. Mais s’il signe « l’éphémère glis­se­ment dis­cret d’une sai­son à l’autre » (dont L’Almanach poé­tique en est en quelque sorte le comp­table), il est aus­si le révé­la­teur d’un « temps cultu­rel ». Le mot de sai­son dit plus que les sai­sons, sou­ligne Alain Kervern. Il dit le pays où l’on vit, ses mœurs, ses cou­tumes, ses réfé­rences, son his­toire…

      Bien que tou­jours assi­dû­ment uti­li­sé par les adeptes du haï­ku néo-clas­sique, le mot de sai­son subit depuis plu­sieurs années des évo­lu­tions (ne serait-ce que par l’adoption, il y a plus de cent ans, du sys­tème calen­daire solaire par les Japonais, modi­fiant par le fait même les dates d’entrée dans chaque sai­son). Mais, plus encore, il y a l’internationalisation du haï­ku qui pro­voque cer­tains glis­se­ments signi­fi­ca­tifs.

    Aux mots de sai­son, explique Alain Kervern, peuvent se sub­sti­tuer des « mots-clefs non sai­son­niers » (mon­tagne, ciel, rocher, océan…). Cette évo­lu­tion – par­mi d’autres – a été enté­ri­née par le pre­mier sym­po­sium inter­na­tio­nal du haï­ku contem­po­rain, le 11 juillet 1999 à Tokyo, qui fait « explo­ser la poé­tique cor­se­tée du genre » et que confir­me­ra la Déclaration de Matsuyama, en sep­tembre de la même année. « Chaque culture doit inno­ver en trou­vant dans sa propre langue l’harmonie des sons et le rythme qui la struc­turent ». La fameuse règle des « 5 syl­labes, 7 syl­labes, 5 syl­labes », carac­té­ri­sant le ter­cet, n’est donc plus une ardente obli­ga­tion. Place au haï­ku « libre » comme on le dit des vers « libres.

      C’est tout cela que nous raconte Alain Kervern. N’oubliant jamais de nous rap­pe­ler le riche apport à la poé­sie d’un genre lit­té­raire aux moyens pour­tant pauvres. Le haï­ku peut notam­ment nous dire le monde exté­rieur per­çu de l’intérieur de soi. Et, mine de rien, « créer un lan­gage à forte charge émo­tion­nelle », comme l’analyse Oka Makoto, un des fins connais­seurs de la poé­sie clas­sique japo­naise et que cite Alain Kervern.

 

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Notes :

 

1 – Ce titre fait réfé­rence à deux vers d’un cycle épique du 13e sècle : « Le son de la cloche du monas­tère de Gion/​résonne de l’impermanence de toute chose ».

2 – A titre d’exemple, le mot « neige » sin­gu­la­rise l’hiver, le mot « ceri­sier en fleurs » le prin­temps, le mot « cou­cou » l’été, le mot « lune » l’automne.

 

 

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Gilles BAUDRY : « Sous l’aile du jour »

 

 

      De quoi peut bien nous par­ler un moine poète ? Tout sim­ple­ment de son bon­heur d’être au monde, des jours qui passent, des sai­sons, de ses amis de pas­sage, de ses lec­tures, mais aus­si de la dis­pa­ri­tion d’êtres chers. Il y a tout cela dans le nou­veau recueil de Gilles Baudry, le hui­tième qu’il publie aux édi­tions Rougerie dans cette même fabri­ca­tion arti­sa­nale si carac­té­ris­tique (pré­voir, en effet, un coupe-papier). « Tant de beauté/​Comment s’habituer/A en faire un ordi­naire », écrit le moine poète, jamais ras­sa­sié des mer­veilles qui bordent le monas­tère de Landévennec où il vit. Des mots qui ren­voient aus­si à cet « Ordinaire invi­sible », titre d’un de ses pre­miers recueils.

      Gilles Baudry se nour­rit sans doute de la prière, du chant et de la vie com­mu­nau­taire au cœur de son abbaye béné­dic­tine du bout du bout du monde. Mais il n’en finit pas, aus­si, de se pen­cher sur les textes des auteurs aimés : Christian Bobin, Lorand Gaspar, Emilie Dickinson, Lydie Dattas, Anne Perrier, Hélène Cadou… A cette der­nière, il rend hom­mage à l’occasion de son décès en 2014 : « Trouverons-nous assez de sève/​Pour irri­guer la gratitude/​Incoercible des san­glots ? ». S’adressant à Anne Perrier (Grand prix natio­nal de poé­sie en 2012), il écrit : « Amie, com­bien je vous sais gré/D’avoir ins­crit le nom des arbres/​Au patri­moine des sai­sons humaines ». Une allu­sion au livre de l’écrivain et poète vau­doise, publié en 1989 sous le titre Les noms de l’arbre.

      Des écri­vains accom­pagnent Gilles Baudry, mais aus­si le gotha de la pein­ture : Manessier et ses « bleus pro­fonds », Bonnard, Morandi, Giacometti, Klee… « Le peintre seul a le secret/​De l’alchimie de l’humaine lumière/​Et du pol­len de l’avenir », sou­ligne le poète.

      Cela n’empêche pas « les heures dis­gra­cieuses » où il n’y a « rien d’autre à faire/​Que de prendre son âme/​A bras-le-corps ». Cela n’empêche pas, non plus, l’irruption de la mort dans ses plus redou­tables atours, quand elle atteint la fra­trie ou, encore plus, quand c’est une mère qui s’éloigne. « Tu aimais tant les roses et le rosaire/Qu’en toi le ciel/​Semblait avoir élu domi­cile ». Quel plus bel hom­mage rendre à une maman aujourd’hui si « inten­sé­ment absente », à cette mère « d’avant l’alphabet de nos pas ».

      Gilles Baudry peut ain­si par­ler de la mort parce qu’il accueille la vie dans sa plé­ni­tude. Il s’agit, dit-il, de « Se tenir là/​Avec l’étoile gre­lot­tante de son cœur/​Posée sur le silence/D’immensité/Plus immo­bile que l’attente la plus pure ». Oui, plus que jamais, demeure le veilleur.

 

 

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Denis HEUDRE et sa tra­ver­sée des sai­sons

 

 

      Traverser les sai­sons. Comme ne pas rap­pe­ler l’intérêt por­té à ce thème par de nom­breux auteurs. « Traversant le monde, comme une chair, comme une fleur, cueillant les sons, les odeurs aux branches, aux buis­sons, et les cailloux, semés, col­lés aux chaus­sures », écrit le bigou­den René Le Corre dans un livre pré­ci­sé­ment nom­mé Les sai­sons (La Part Commune, 2011). Il y évoque ces « éclats d’instants pris sur la ronde des sai­sons ». Aujourd’hui le ren­nais Denis Heudré nous pro­pose sa propre tra­ver­sée en une série de courts textes comme autant de tableaux de genre. Il y mêle des sen­sa­tions (« un trou­peau épar­pille en brume son haleine blanche ») et des réflexions qui peuvent prendre la forme d’aphorismes (« La nature sait ce qu’elle doit à la lumière/​jamais on ne l’entendra en dire du mal »).

      Sur ses pas tra­ver­sons donc les sai­sons pour y cueillir quelques perles. Printemps : « La cam­pagne dégrafe son cor­sage blanc ». Eté : « La pierre se pré­pare aux pieds nus et les digi­tales aux libel­lules ». Automne : « Le vent dégueule ses morts dans les recoins ». Hiver : « Aucune chute de soleil n’est atten­due pour­tant la nature perd la rai­son ».

      Dans une intro­duc­tion à ce très beau recueil, l’écrivain Bernard Berrou évoque « la voix sin­gu­lière » de Denis Heudré, « le rythme dis­con­ti­nu, le fré­mis­se­ment de son phra­sé, l’intensité de ses incer­ti­tudes ». On peut ajou­ter (et Bernard Berrou le sou­ligne aus­si) que l’auteur écrit une poé­sie « acces­sible », ce qui n’empêche pas le mys­tère, l’énigme à creu­ser.

      Cette proxi­mi­té avec la nature et cette inté­gra­tion dans le cos­mos sont, à coup sûr, le creu­set d’une approche médi­ta­tive de la vie. Toujours à l’affût, Denis Heudré traque les signaux appor­tés par les plantes, les fleurs, les bêtes, le vent, le ciel. « La terre est de mèche avec toutes nos émo­tions », note-t-il dans une forme de conclusion/​réflexion à son recueil.

      Il y a chez lui, fon­ciè­re­ment, un acquies­ce­ment au monde même si la vie – il le sait bien – nous prend par­fois à rebrousse-poil.

 

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Pierre Tanguy

Pierre Tanguy est ori­gi­naire de Lesneven dans le Nord-Finistère. Ecrivain et jour­na­liste, il par­tage sa vie entre Quimper et Rennes. En 2012, il a obte­nu, pour l’ensemble de son œuvre, le prix de poé­sie attri­bué par l’Académie lit­té­raire de Bretagne et des Pays de la Loire. Ses recueils ont, pour la plu­part, été publiés aux édi­tions ren­naises La Part com­mune. Citons notam­ment “Haïku du che­min en Bretagne inté­rieure” (2002, réédi­tion 2008), “Lettre à une moniale” (2005), “Que la terre te soit légère” (2008), “Fou de Marie” (2009). Dernière paru­tion : “Les heures lentes” (2012), Silence hôpi­tal, Editions La Part com­mune (2017).

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