Carles Diaz : L’arbre face au monde

Par |2022-06-21T08:09:06+02:00 19 juin 2022|Catégories : Critiques|

Poète et his­to­rien de l’art, le fran­co-chilien Car­les Diaz nous entraîne sur les pas d’un pein­tre alle­mand exilé au Chili en 1850. Nous voici plongés, par le truche­ment d’un jour­nal de bord imag­i­naire, dans l’aventure de Carl Alexan­der Simon dis­paru dans les forêts de Patag­o­nie deux ans après son arrivée dans le pays. Voy­age ini­ti­a­tique, faisant altern­er textes en prose et poèmes, dans lequel Car­les Diaz con­fie – à tra­vers son héros – ses vues sur les rap­ports de l’homme et de la nature, mais aus­si sur la lib­erté à con­quérir, essen­tielle à tout artiste pour trou­ver sa pro­pre voie.

Se met­tre dans la peau de quelqu’un d’autre. Imag­in­er ses émois, ses sen­sa­tions, ses pen­sées. Vivre, au fond, par procu­ra­tion. L’entreprise est hasardeuse mais des auteurs ne rechig­nent pas à recourir à cette méth­ode. On pense à Hubert Had­dad épou­sant la vie d’un artiste japon­ais dans ses Haïkus du maître d’éventail (Zul­ma, 2013) Car­les Diaz, lui, a jeté son dévolu sur un « petit maître » oublié des antholo­gies d’histoire de l’art mais qui, avant son exil au Chili, mena à la fois une vie de pein­tre et de mil­i­tant du social­isme utopique qui a fait florès au 19e siè­cle. « Quand il s’exile au Chili, il obéit davan­tage à un roman­tisme exac­er­bé qu’à une fin util­i­taire », note l’auteur.

Sur place, en effet, Carl Alexan­der Simon surfera sur des valeurs qui lui tien­nent à cœur : le respect de la nature, la con­tem­pla­tion, l’empathie pour les peu­ples autochtones…  « Je des­sine ce que ma nature pro­fonde a tou­jours et inlass­able­ment aimé par-dessus tout : les forêts froides, impéné­tra­bles, les som­mets déchi­quetés, sur­gis comme des titans dans les réc­its des nav­i­ga­teurs ». Ce sen­ti­ment de la puis­sance du monde naturel se dou­ble d’une atten­tion par­ti­c­ulière aux « choses les plus pré­caires, infimes, insignifi­antes ». Car « c’est dans la grandeur de l’infime que le Très-Haut se man­i­feste. Et c’est dans ce bain de lumière sylvestre que mon regard cherche à se per­dre des heures entières. J’en tombe à genoux, je me sens raje­u­nir dans cette volup­té silen­cieuse, loin de ce siè­cle et de la turpi­tude des hommes avec leurs pier­res pré­cieuses, leurs sceaux de com­merce, leurs brevets en blanc ». 

Car­les Diaz, L’arbre face au monde, vie et des­tin de Carl Alexan­der Simon, POESIS 2022, 203 pages, 18 euros.

  

On croit enten­dre les impré­ca­tions de son con­tem­po­rain Hen­ry-David Thore­au (1817–1862) con­tre la société indus­trielle en ges­ta­tion en Amérique du nord. Même approche des tribus indigènes, même admi­ra­tion de « l’incessant labeur de la nature ». 

« Qu’est-ce qui pour­rait nous sauver, écrit Carl Alexan­der Simon dans son jour­nal imag­i­naire, lorsque nous glis­sons dans une vie sans but, lorsque nous trébu­chons dans l’amertume de la réal­ité, le courage usé, l’intelligence, la pen­sée et la poésie con­damnées à la bru­tale indif­férence d’autrui, voire à l’inconscience ?  Car­les Diaz se met de plain-pied dans la peau de son héros pour par­ler du temps présent. Il le fait depuis la Patag­o­nie pour par­ler du monde occi­den­tal et de « l’indigence de notre époque ».

Il assigne alors une mis­sion à l’artiste : « crois­er le fer avec la médi­ocrité, l’imposture, l’abandon et l’égoïsme ». Car­les Diaz nous dit, à tra­vers l’évocation de son « petit maître », que « face à la pau­vreté spir­ituelle gran­dis­sante », il faut con­tin­uer à « vibr­er sans jamais oubli­er notre con­di­tion trag­ique ». Le dés­espoir ou l’amertume ne doivent pas nous aveu­gler. Il faut « réclamer la jubi­la­tion de l’instant ancien et renon­cer à l’impatience, à la faim insen­sée de l’orgueil et de la suff­i­sance, de l’hypocrisie et de la com­mod­ité ».  Sans oubli­er de « porter dans son chant sa blessure intérieure ».Au bout du compte, c’est un véri­ta­ble pro­gramme de vie que nous pro­pose ici Car­les Diaz : habiter poé­tique­ment le monde, selon les aspi­ra­tions mêmes de la mai­son d’édition qui le publie.

Présentation de l’auteur

Carles Diaz

Car­les Diaz, né le 23 sep­tem­bre 1978 à Prov­i­den­cia, est un écrivain et poète fran­­co-chilien d’ex­pres­sion française ; doc­teur en his­toire de l’art, chercheur dans le domaine de la cul­ture et de l’art européen spé­ci­fique à la sec­onde moitié du XIX e siècle.

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Pierre Tanguy

Pierre Tan­guy est orig­i­naire de Lesn­even dans le Nord-Fin­istère. Ecrivain et jour­nal­iste, il partage sa vie entre Quim­per et Rennes. En 2012, il a obtenu, pour l’ensemble de son œuvre, le prix de poésie attribué par l’Académie lit­téraire de Bre­tagne et des Pays de la Loire. Ses recueils ont, pour la plu­part, été pub­liés aux édi­tions ren­nais­es La Part com­mune. Citons notam­ment “Haïku du chemin en Bre­tagne intérieure” (2002, réédi­tion 2008), “Let­tre à une moni­ale” (2005), “Que la terre te soit légère” (2008), “Fou de Marie” (2009). Dernière paru­tion : “Les heures lentes” (2012), Silence hôpi­tal, Edi­tions La Part com­mune (2017).

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