> Jean-Pierre Denis, Tranquillement inquiet

Jean-Pierre Denis, Tranquillement inquiet

Par | 2018-01-26T16:33:43+00:00 26 janvier 2018|Catégories : Critiques, Jean-Pierre Denis|

Après avoir « inter­pel­lé » la forêt dans un bel et éton­nant ouvrage (Me voi­ci forêt, Le Passeur, 2015), Jean-Pierre Denis dresse ici une forme d’autoportrait d’homme « tran­quille­ment inquiet », bel oxy­more pour par­ler de ses doutes, de ses peurs, du sens qu’il est ame­né à don­ner à l’existence, mais aus­si pour nous par­ler de ses rages intimes quand il voit le monde comme il tourne. Car au-delà de l’homme Jean-Pierre Denis (que beau­coup connaissent pour être le direc­teur de l’information de l’hebdomadaire La Vie), il y a dans ce livre une charge plu­tôt per­cu­tante sur les tur­pi­tudes de notre époque. Mais, chaque fois, l’auteur le fait avec cette dis­tance amu­sée, cette forme d’agacement doux qui lui per­met de lan­cer, d’emblée, à ses lec­teurs cet aver­tis­se­ment :

Malgré tout le soin que nous appor­tons à leur éla­bo­ra­tion, ces poèmes peuvent conte­nir quelques traces d’ironie.

Cet homme « tran­quille­ment inquiet » n’hésite pas, d’abord, à se moquer de lui-même et à révé­ler ses failles.

Je ne me sens pas de taille
A lut­ter à mots nus

Il me faut des gants
Une cote de mailles.

Tranquillement inquiet, Jean-Pierre Denis, Ad Solem, 141 pages, 18 euros.

Tranquillement inquiet, Jean-Pierre Denis, Ad Solem, 141 pages, 18 euros.

Il fait aus­si cet aveu :

Je redoute mes doutes
Je les vois venir de loin
Ils ont la tête
Des mau­vais jours
.

Jean-Pierre Denis n’hésite pas à jouer avec les mots pour témoi­gner (avec humour) de ses tiraille­ments intimes :

Quand je tombe
Dans l’oreille d’un sourd
Nous nous enten­dons
Vraiment à mer­veille.

Ce « moi » qui s’interroge et s’expertise se tourne aus­si vers les ori­gines, ce que l’auteur appelle « les racines », dans un cha­pitre du livre qu’il inti­tule  « Autoportrait en ani­mal beso­gneux ». Jean-Pierre Denis regarde (mais sans nos­tal­gie) dans le rétro­vi­seur, celui d’un homme dont on sait que la terre pyré­néenne colle tou­jours aux sou­liers.

Je demande à mes racines
De me révé­ler qui je suis
Elles m’expliquent tout au plus
L’humus qui les recou­vren
t.

Homme des mon­tagnes, et donc « ver­ti­ca­liste », il peut donc tis­ser la méta­phore et affir­mer :

Les plaines les ser­mons
La tyran­nie des idées plates
M’est souf­france
Ce qui ronfle et mora­lise.

Car son regard est acé­ré sur notre époque. Parfois même abrupt, sans conces­sion. Ainsi sa « visite à la ferme », prend vite des allures de fable ou de para­bole et n’est pas faite pré­ci­sé­ment pour tom­ber dans l’oreille d’un sourd. Aux vers du poète bre­ton Paol Keineg écri­vant « Je renâcle devant le maïs/​et les porcheries/​elles sont les vraies héritières/​de la ter­reur » (Mauvaises langues, Obsidiane, 2014), répondent comme en écho ces vers de l’homme tran­quille­ment inquiet :

Aliments de lan­gage
Nourriture pour le détail ren­table
Poules et dindes por­teuses
Vaches et veaux par­ti­ci­pa­tif
s.

On y décè­le­ra volon­tiers une féroce charge contre cer­taines dérives actuelles (ou à venir) visant l’espèce humaine.

Vingt-quatre heures sur vingt-quatre
Le manège tourne sur lui-même
Et la trayeuse auto­ma­tique sous­trait
Ses litres de contri­bu­tion volon­taire.

C’est clair. Sous la plume de Jean-Pierre Denis, le poème ne parle pas pour ne rien dire.

mm

Pierre Tanguy

Pierre Tanguy est ori­gi­naire de Lesneven dans le Nord-Finistère. Ecrivain et jour­na­liste, il par­tage sa vie entre Quimper et Rennes. En 2012, il a obte­nu, pour l’ensemble de son œuvre, le prix de poé­sie attri­bué par l’Académie lit­té­raire de Bretagne et des Pays de la Loire. Ses recueils ont, pour la plu­part, été publiés aux édi­tions ren­naises La Part com­mune. Citons notam­ment “Haïku du che­min en Bretagne inté­rieure” (2002, réédi­tion 2008), “Lettre à une moniale” (2005), “Que la terre te soit légère” (2008), “Fou de Marie” (2009). Dernière paru­tion : “Les heures lentes” (2012), Silence hôpi­tal, Editions La Part com­mune (2017).

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