Après avoir « inter­pel­lé » la forêt dans un bel et éton­nant ouvrage (Me voici forêt, Le Passeur, 2015), Jean-Pierre Denis dresse ici une forme d’autoportrait d’homme « tran­quille­ment inqui­et », bel oxy­more pour par­ler de ses doutes, de ses peurs, du sens qu’il est amené à don­ner à l’existence, mais aus­si pour nous par­ler de ses rages intimes quand il voit le monde comme il tourne. Car au-delà de l’homme Jean-Pierre Denis (que beau­coup con­nais­sent pour être le directeur de l’information de l’hebdomadaire La Vie), il y a dans ce livre une charge plutôt per­cu­tante sur les turpi­tudes de notre époque. Mais, chaque fois, l’auteur le fait avec cette dis­tance amusée, cette forme d’agacement doux qui lui per­met de lancer, d’emblée, à ses lecteurs cet avertissement :

Mal­gré tout le soin que nous appor­tons à leur élab­o­ra­tion, ces poèmes peu­vent con­tenir quelques traces d’ironie.

Cet homme « tran­quille­ment inqui­et » n’hésite pas, d’abord, à se moquer de lui-même et à révéler ses failles.

Je ne me sens pas de taille
A lut­ter à mots nus

Il me faut des gants
Une cote de mailles. 

Tranquillement inquiet, Jean-Pierre Denis, Ad Solem, 141 pages, 18 euros.

Tran­quille­ment inqui­et, Jean-Pierre Denis, Ad Solem, 141 pages, 18 euros.

Il fait aus­si cet aveu :

Je red­oute mes doutes
Je les vois venir de loin
Ils ont la tête
Des mau­vais jours
.

Jean-Pierre Denis n’hésite pas à jouer avec les mots pour témoign­er (avec humour) de ses tiraille­ments intimes :

Quand je tombe
Dans l’oreille d’un sourd
Nous nous entendons
Vrai­ment à merveille. 

Ce « moi » qui s’interroge et s’expertise se tourne aus­si vers les orig­ines, ce que l’auteur appelle « les racines », dans un chapitre du livre qu’il inti­t­ule  « Auto­por­trait en ani­mal besogneux ». Jean-Pierre Denis regarde (mais sans nos­tal­gie) dans le rétro­viseur, celui d’un homme dont on sait que la terre pyrénéenne colle tou­jours aux souliers.

Je demande à mes racines
De me révéler qui je suis
Elles m’expliquent tout au plus
L’humus qui les recou­vren
t.

Homme des mon­tagnes, et donc « ver­ti­cal­iste », il peut donc tiss­er la métaphore et affirmer :

Les plaines les sermons
La tyran­nie des idées plates
M’est souffrance
Ce qui ron­fle et moralise.

Car son regard est acéré sur notre époque. Par­fois même abrupt, sans con­ces­sion. Ain­si sa « vis­ite à la ferme », prend vite des allures de fable ou de parabole et n’est pas faite pré­cisé­ment pour tomber dans l’oreille d’un sourd. Aux vers du poète bre­ton Paol Keineg écrivant « Je renâ­cle devant le maïs/et les porcheries/elles sont les vraies héritières/de la ter­reur » (Mau­vais­es langues, Obsid­i­ane, 2014), répon­dent comme en écho ces vers de l’homme tran­quille­ment inquiet:

Ali­ments de langage
Nour­ri­t­ure pour le détail rentable
Poules et din­des porteuses
Vach­es et veaux par­tic­i­patif
s.

On y décèlera volon­tiers une féroce charge con­tre cer­taines dérives actuelles (ou à venir) visant l’espèce humaine.

Vingt-qua­tre heures sur vingt-quatre
Le manège tourne sur lui-même
Et la trayeuse automa­tique soustrait
Ses litres de con­tri­bu­tion volontaire.

C’est clair. Sous la plume de Jean-Pierre Denis, le poème ne par­le pas pour ne rien dire.

mm

Pierre Tanguy

Pierre Tan­guy est orig­i­naire de Lesn­even dans le Nord-Fin­istère. Ecrivain et jour­nal­iste, il partage sa vie entre Quim­per et Rennes. En 2012, il a obtenu, pour l’ensemble de son œuvre, le prix de poésie attribué par l’Académie lit­téraire de Bre­tagne et des Pays de la Loire. Ses recueils ont, pour la plu­part, été pub­liés aux édi­tions ren­nais­es La Part com­mune. Citons notam­ment “Haïku du chemin en Bre­tagne intérieure” (2002, réédi­tion 2008), “Let­tre à une moni­ale” (2005), “Que la terre te soit légère” (2008), “Fou de Marie” (2009). Dernière paru­tion : “Les heures lentes” (2012), Silence hôpi­tal, Edi­tions La Part com­mune (2017).

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