Benoît Reiss, Un dédale de ciels

Par |2022-10-06T09:20:46+02:00 6 octobre 2022|Catégories : Benoît Reiss, Critiques|

Les aïeuls de Benoît Reiss ont vécu sous un « dédale de ciels ». L’auteur racon­te ici poé­tique­ment leurs vies, celles d’hommes et de femmes qui ont vu poindre « les incendies à l’horizon ». Saga d’une com­mu­nauté juive abor­dée dans une série de tableaux où le réal­isme côtoie volon­tiers l’imaginaire et même une forme de fantastique.

Dans le très beau livre de Benoît Reiss, il est ques­tion de père et de mère, de grand-père et de grand-mère, mais aus­si de mères de grand-mère ou de grand-père… Le poète remonte allè­gre­ment les branch­es de son arbre généalogique. Il par­le de ses « aïeuls taiseux », de « corps légers cou­verts de rides enfan­tines », d’ancêtres « absorbés de sagesse » qui « nom­ment une à une les étoiles », des « ombres longues/dans l’été blet et immo­bile », des « femmes vic­to­rieuses » (ses arrière-grands-mères), de « mains couron­nées de veines » (les grandes-tantes)…

Benoît Reiss dit avec des mots de poète (et quels mots si mer­veilleuse­ment empreints de ten­dresse !) ce que Aaron Appelfeld a dit si mag­nifique­ment dans Mon père et ma mère (édi­tions L’Olivier, 2020). Chez les deux auteurs, le même amour de la lignée, de l’ancrage dans les tra­di­tions ou dans l’histoire que des mots en hébreu ou yddish per­pétuent ici comme autant de balis­es sur des des­tinées rude­ment mis­es à l’épreuve. Voici les shom­rim (veilleurs). Voici les Schle­mazel (malchanceux). Des lieux sont aus­si évo­qués furtive­ment où des aïeux ont vécu ou passé : Bux­ières-les-mines, le cimetière cen­tral de Vienne, le camp de Gûrs, les bor­ds du Danube…

Car ce monde que Benoît Reiss restitue avec tant de bon­heur, après duquel il a tant appris, voit des nuages noirs s’amonceler à l’horizon. « Nous mar­chons près des baraques sous les poings du soleil ». Le poète (né en 1976) s’imagine aux côtés de ce grand-père qui ne lui répond pas mais qui d’un geste « con­gédie dieu ».

Benoît Reiss, Un dédale de ciels, Arfuyen, 2022, 13 €.

Des­tin trag­ique d’hommes et de femmes con­damnés à porter « des valis­es fatiguées/à moitié vides au bout de leurs bras » et qui « fuient les aboiements », car, « par décret », ces ancêtres « n’ont plus de biens ». Ain­si, écrit– il, l’on ne compte plus toutes ces « familles envolées dans le courant du ciel ».

Mais il y aura les Justes à qui Benoît Reiss dédie son livre, eux qui ont sauvé ses grands-par­ents. Et puis, il restera ces images fortes qui mar­queront à jamais le jeune Benoît : la leçon de vie apprise d’une grand-mère près de laque­lle il est accroupi et qu’il décou­vre, une autre fois, « adossée au silence », lavant « son linge de corps ». Et que dire de cet aïeul dont le tra­vail « con­siste à couper les ongles des morts » mais qui racon­te que « bien sûrs les ongles des morts con­tin­u­ent de pouss­er ». Mer­veilleux ! Oui, un livre merveilleux !

Présentation de l’auteur

Benoît Reiss

Benoît Reiss est né à Lyon. Il y a étudié la lit­téra­ture ain­si qu’à Paris. Il co-dirige aujour­d’hui Cheyne édi­teur. Ses deux derniers livres pub­liés sont Une nuit de Nata (édi­tions Esper­luète, 2016) et L’Anglais volant (Quidam, 2017).

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

Marie Cosnay, Eléphantesque, Benoît Reiss, Svetlana

Marie Cos­nay, Eléphantesque   Eléphantesque entre­prise que de chercher à apur­er la dette de l’histoire envers la vérité. A plus forte rai­son au tra­vers d’un de ses nom­breux épisodes, incon­nus, qui n’en contribuent […]

Benoît Reiss, Un dédale de ciels

Les aïeuls de Benoît Reiss ont vécu sous un « dédale de ciels ». L’auteur racon­te ici poé­tique­ment leurs vies, celles d’hommes et de femmes qui ont vu poindre « les incendies à l’horizon ». Saga d’une com­mu­nauté juive […]

image_pdfimage_print
mm

Pierre Tanguy

Pierre Tan­guy est orig­i­naire de Lesn­even dans le Nord-Fin­istère. Ecrivain et jour­nal­iste, il partage sa vie entre Quim­per et Rennes. En 2012, il a obtenu, pour l’ensemble de son œuvre, le prix de poésie attribué par l’Académie lit­téraire de Bre­tagne et des Pays de la Loire. Ses recueils ont, pour la plu­part, été pub­liés aux édi­tions ren­nais­es La Part com­mune. Citons notam­ment “Haïku du chemin en Bre­tagne intérieure” (2002, réédi­tion 2008), “Let­tre à une moni­ale” (2005), “Que la terre te soit légère” (2008), “Fou de Marie” (2009). Dernière paru­tion : “Les heures lentes” (2012), Silence hôpi­tal, Edi­tions La Part com­mune (2017). Ter­res natales (La Part Com­mune, 2022) Voir la fiche d’auteur

Sommaires

Aller en haut