> Traversée de Marie-Hélène Lafon

Traversée de Marie-Hélène Lafon

Par | 2018-02-23T07:36:08+00:00 19 novembre 2013|Catégories : Blog|

     Marie-Hélène Lafon écrit des bijoux de petits livres. Son Album (Buchet-Chastel, 2012) était déjà une pépite. Elle le confirme avec sa Traversée. Invitée par une petite mai­son d’édition à com­po­ser un texte inédit en s’inspirant de ses pay­sages fami­liers, « qu’ils soient intimes ou géo­gra­phiques », elle nous livre un texte mer­veilleux sur son Cantal natal et sa tra­ver­sée de l’enfance et de l’adolescence.

     Pas la peine d’être né natif d’Auvergne pour sai­sir toutes les finesses et les sub­ti­li­tés de ce texte en prose à pro­pos d’un pays (la poé­sie y affleure à cha­cune des pages). Il suf­fit d’avoir un peu de terre col­lée à ses semelles, d’avoir su humer à fond l’air de son propre pays et d’en être impré­gné pour la vie entière. Bretons, Normands ou Ligériens, on ne man­que­ra pas de se recon­naître dans ce livre qui sent bon les her­bages et nous dit, avec jus­tesse, ce que sont les racines. Les vraies. « Rien ne m’appartient, écrit l’auteure, et tout me par­court de ce déri­soire tré­sor d’un pays que sont le nom et le goût et le grain des ruis­seaux et des rivières, des gens et des mai­sons, des prés et des bois, des bêtes et des nour­ri­tures ».

     Marie-Hélène Lafon est fille de pay­sans. Là-bas, à 1000 mètres d’altitude, sous le puy Mary, du côté d’Aurillac. Elle a fait les foins. Elle a conduit les vaches au champ. Chaque dimanche après-midi, la jeune col­lé­gienne dis­pa­rais­sait dans la nature (la vraie) avec les chiens de la ferme. Aujourd’hui elle peut écrire : « Je sais, je sens, ça s’impose, que tout ce vaste corps du pays, souple et cou­tu­ré, avec la rivière, les prés, les bois, et par-des­sus le ciel tiré ten­du comme un drap chan­geant, je sens que tout ça était là avant moi, avant nous, et conti­nue­ra après moi, après nous. »

     Car un pays, même véné­ré, on peut le quit­ter. La jeune Marie-Hélène le sait, le pressent. On le lui dit à demi-mot. « Le pays pre­mier peut être une pri­son, écrit-elle, peut-être un royaume suf­fi­sant, une source vive, un tré­sor. Je ne sais pas bien où passe la fron­tière entre la chance et le risque, le par­tir et le res­ter, l’attachement et l’arrachement ».

     Marie-Hélène Lafon par­ti­ra. Elle devien­dra ensei­gnante de Lettres clas­siques à Paris. Et aus­si écri­vain. Tellement atta­chée à son ter­roir, elle a un moment vou­lu prendre le pseu­do­nyme de Santoire, du nom de cette rivière « qui coule au bord du pré de mes parents » et qui « borne le monde ». Elle y a renon­cé mais dit vou­loir, sans relâche, « don­ner aux pay­sages, exté­rieurs et inté­rieurs, un corps tex­tuel » et, par ses textes, « incar­ner un bout du monde per­du au milieu de rien ». Ce qu’elle appelle un « pays pre­mier, sémi­nal et infu­sé que cha­cun por­te­rait en soi ». Et c’est pour cela que ses écrits nous touchent pro­fon­dé­ment.