> Fil de lecture : Yvon LE MEN, Guy ALLIX, Anne GOYEN, Terada TORAHIKO

Fil de lecture : Yvon LE MEN, Guy ALLIX, Anne GOYEN, Terada TORAHIKO

Par |2018-08-18T14:18:02+00:00 25 mars 2017|Catégories : Critiques|

 

 

Le Men  à la ren­contre du monde

 

 

« L’oiseau ne chante plus sur son arbre généa­lo­gique, il vole désor­mais à la ren­contre du monde ». L’éditeur Bruno Doucey a les mots qu’il faut pour intro­duire ce 2e tome de la tri­lo­gie qu’Yvon Le Men consacre à son iti­né­raire per­son­nel et poé­tique. Après Une île en terre où il évo­quait sa paren­tèle et son voi­si­nage, son lieu de nais­sance et ses racines, voi­ci le poète en quête de nou­veaux espaces. A com­men­cer par ceux de la Bretagne elle-même, depuis Guérande (pays du « sel de la terre ») au mythique Mont saint-Michel (« la mer­veille »),  avec un pen­chant cer­tain pour les bords de mer, qu’il s’agisse du golfe du Morbihan, des baies d’Audierne ou de Douarnenez, et encore plus pour son Trégor natal. Car on ne quitte pas son arbre généa­lo­gique impu­né­ment. L’appel du large n’empêche pas le retour aux cieux fami­liers. Mettant le nez à la fenêtre, il peut ain­si écrire : « C’est par le ciel/​que les arbres se tiennent debout/​dans mon regard (…) Et ce vert/​que je connais/​tant/​qui tant déborde de ma fenêtre/​comme les mirages débordent de nos yeux/​dans le désert ».

Tout Le Men est là. Dans cet art – qui lui est si par­ti­cu­lier – de faire rou­ler ou de s’entrechoquer les mots (comme autant de petits cailloux déva­lant dans le tor­rent) et d’apporter les notes de cou­leur qu’il convient (comme le ferait la palette d’un peintre). C’est d’ailleurs vers les peintres que se tourne à plu­sieurs reprises le poète. Pour y retrou­ver cette lumière qu’il tente, lui aus­si, d’introduire dans ses textes. Son pan­théon va de Rembrandt à Munch en pas­sant par Van Gogh, Millet, Hokusaï, Boudin, Monet, Cornélius… Parlant d’Hiroshige, il écrit : « Est-ce d’avoir regar­dé les estampes/​toujours, comme une pre­mière fois/​qui a pro­té­gé mes yeux d’avoir regar­dé le paysage/​toujours, comme une der­nière fois ».

Les peintres, donc. Mais aus­si des grands auteurs dont il a culti­vé le com­pa­gnon­nage. Salut à Guillevic. Salut à François Cheng (87 ans) et à Claude Vigée (95 ans), qui furent par­mi ses « pères » en poé­sie. « Nous nous par­lons peu/​maintenant/​nous nous sommes beau­coup parlé/​avant (…) une longue phrase/​avec ques­tions en virgules/​des réponses en points-vir­gu­les/et des points sur la carte/​du tendre ».

Yvon Le Men, pour­tant, ne verse pas dans la nos­tal­gie. Il peut avoir « le vague à l’âme » mais entend « vivre l’instant comme une eau qui déborde ». Il n’hésite pas non plus (comme pour se confor­ter) à son­der à la voix des saints fon­da­teurs de Bretagne, à écou­ter le chant des moines, à médi­ter sur l’ermitage de l’île Millau près de chez lui. Dans ce livre, confie le poète, « J'ai écou­té les pay­sages, oreilles ouvertes, jusqu’au bout du silence qu’ils font dans nos yeux ».  Le Men ou la poé­sie des sens.

 

 

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Guy Allix, l’enfant du Nord

 

 

Le poète Guy Allix se raconte. Des « frag­ments d’enfance » et une « enfance en frag­ments », comme l’écrit Marie-Josée Christien dans la pré­face de ce livre pro­fon­dé­ment tou­chant. Car on ne s’expose pas sans risque. Il y faut du natu­rel et, sur­tout, une forme de naï­ve­té, celle qui sied à l’enfance quand elle n’a pas encore été encom­brée par des non-dits ou des vrais men­songes.

L’enfance de Guy Allix se place sous le signe de la mère. Une mère qui fait par­tie de la cohorte de celles qu’on appe­lait autre­fois les « filles-mères » et que de bons parois­siens qua­li­fiaient de « putains » (et l’auteur, en exergue nous ren­voie à l’Evangile de Jean : « Que celui d’entre-vous qui est sans péché lui jette la pre­mière pierre »). Guy Allix est donc un « bâtard ». Mais pour­quoi en avoir honte ? Guy Allix aime sa mère, sa mère l’aime. « On m’a trai­té de bâtard mais j’ai appris par la bouche de mon grand maître en lit­té­ra­ture que, sou­vent, à l’époque roman­tique, les bâtards pou­vaient aus­si deve­nir des héros », note mali­cieu­se­ment l’auteur.

Ce rap­port par­ti­cu­lier à la mère l’amène à évo­quer des épreuves bien intimes vécues par elle (la pilule n’existait pas encore). A nous par­ler aus­si de Charly, ce petit frère han­di­ca­pé (« La mala­die bleue contra­riait son intel­li­gence qui ne pou­vait être que grande ») mort avant les autres. « C’était le der­nier arri­vé et c’est le pre­mier par­ti ».

De bout en bout Guy Allix nous émeut. Sans mélo. Sans pathos. Nous sommes dans le Nord ouvrier au cœur des années 1960. « J’habitais dans le Nord tout près de Marchiennes à l’endroit même où Zola situe l’action de Germinal ». Pour chauf­fer la mai­son, les gamins volent des gaillettes, ces mor­ceaux de houille « qui déva­laient le ter­ril quand les rames déchar­geaient les détri­tus de la mine ». Aux beaux jours on se jetait dans la Scarpe (qui se jette dans l’Escaut) et, par effluves, nous arrivent – pas­sant la fron­tière – les échos des chan­sons de Brel. Et aus­si, des poèmes de Frank Venaille qui écri­vait dans sa « Descente de l’Escaut » : « Voici l’enfant sur­gi du long couloir/​Le voi­ci vic­time de si ter­ribles bles­sures intimes ».

 

 

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 Anne Goyen : « Paroles don­nées »

 

 

Les arbres sont ses com­pa­gnons. Elle leur a consa­cré un livre (Arbres soyez ! Ad Solem, 2016). Anne Goyen aime la nature et le silence. Contemplative par incli­nai­son natu­relle au cœur de cet Ile-de-France (où elle a ensei­gné les Lettres clas­siques), voi­ci qu’elle nous livre ses Paroles don­nées.

Anne Goyen fait par­tie de ces poètes à l’écoute d’une voix, d’une révé­la­tion, d’une « Parole transmise/​Au commencement/​Du monde », d’une « Parole faite chair/​Dans notre nuit », pour qui l’écriture relève en défi­ni­tive de l’exercice spi­ri­tuel. Dans cette poé­sie-là, il n’y a pas de gras. Le verbe est épu­ré. Parce qu’il va à la racine et ne s’encombre pas de pré­oc­cu­pa­tions super­flues. Parce qu’il inter­roge nos exis­tences et notre capa­ci­té, ou  non, à répondre à des appels, ceux d’un Dieu qui n’est pas expli­ci­te­ment nom­mé mais dont la pré­sence irrigue la majo­ri­té des poèmes.

Pour accueillir la Parole, il faut, nous dit Anne Goyen, « Faire silence/​Comme on veille/​Auprès d’une flamme de bougie/​Dans la mai­son endor­mie ». Il faut savoir se recueillir dans « la cathé­drale des sai­sons » et voir dans l’hiver « Fervent retour/​Aux racines/​Baptême de la neige/​Sur les silences/​de nos forêts intimes ». Voir dans le prin­temps « Chantante eucharistie/​Des fleurs de cerisier/​Concélébrant/​A la volée/​Dans l’allégresse ».

Pas de doute. Dans sa tra­ver­sée des jours, Anne Goyen voit (comme le dit Gérard Bocholier dans sa pré­face) « le divin que recèle chaque par­celle de réa­li­té ». Dédiant un de ses poèmes à Philippe Mac Leod, elle peut écrire : « Un autre que toi parle/​Avec des mots/​Que tu ne connais pas/​Il t’apprend le cristal/D’un lan­gage de source ».    

Anne Goyen et Philippe Mac Leod  labourent les mêmes espaces. Ceux d’une terre « Où tout psalmodie/​où tout s’incline », ain­si que la poé­tesse l’affirme dans ces Paroles don­nées.

 

 

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 Terada Torahiko : « L’esprit du haï­ku »

 

 

On écrit aujourd’hui beau­coup de haï­kus dans le monde. Et aus­si beau­coup de com­men­taires sur ce genre poé­tique par­ti­cu­lier. Le sujet paraît inépui­sable et le Brestois Alain Kervern a bien mon­tré, dans ses deux der­niers essais  (Histoire du haï­ku chez Skol Vreizh et La cloche de Gion  à Folle avoine), la richesse et la com­plexi­té du sujet.

Mais il n’est pas inutile, par­fois, de reve­nir aux auteurs japo­nais eux-mêmes pour savoir ce qui les gui­dait. C’est la cas avec Terada Torahiko (1878-1935), dis­ciple de Sôseki et auteur d’un essai inti­tu­lé L’esprit du haï­ku. Il insiste sur deux points pour expli­quer l’appétence par­ti­cu­lière des japo­nais pour ce genre lit­té­raire. D’une part, explique-t-il, la fusion avec la nature consi­dé­rée par les Japonais comme une « pré­sence fra­ter­nelle ». Pour Terada, en effet, « l’esprit du haï­ku ne peut être pen­sé que comme une expres­sion poé­tique de ce sens de la nature ». A cela s’ajoute – c’est le deuxième point – « l’existence plus que mil­lé­naire de formes poé­tiques brèves dans la tra­di­tion lit­té­raire japo­naise ». Nature, briè­ve­té : on a là les deux ingré­dients de base du haï­ku, un genre ayant le don « d’appartenir à la mémoire col­lec­tive de tout un peuple qui par­tage donc les mêmes asso­cia­tions d’images ou de pen­sées ». Ce qui fait dire à Terada Torahiko  que « le haï­ku n’existe et ne peut qu’exister au Japon ».  Mais il for­mule aus­si, dans son essai, cer­taines mises en garde. « Si le poète intro­duit des élé­ments qui expriment direc­te­ment sa sub­jec­ti­vi­té, il n’y aura plus de place pour expri­mer des élé­ments sym­bo­liques de la nature » (Terada, dans cette logique, conteste « l’éloquence » dans la poé­sie).

Il pose aus­si la ques­tion – qui fait sou­vent débat – des racines boud­dhistes ou non du haï­ku. S’il convient que « le sen­ti­ment d’impermanence » (héri­tée du boud­dhisme) « ne pou­vait qu’envahir le monde des haï­kus », il consi­dère qu’il « n’appartient abso­lu­ment pas à la nature même du haï­ku ». Selon lui, la pra­tique du haï­ku n’est « ni une fuite » (…) « ni un exer­cice de phi­lo­so­phie pas­sive », « ni non plus une mise en scène pleine de com­plai­sance de soi ».

Bien au contraire, sou­ligne-t-il, le haï­ku sup­pose « une dis­tance cri­tique de soi vis-à-vis de soi » et per­met « d’exercer l’acuité de l’œil de notre esprit à faire en sorte que nous veil­lions à main­te­nir sa liber­té »

 

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