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Hommage à Seamus Heaney

Par | 2018-02-24T20:52:35+00:00 18 novembre 2013|Catégories : Chroniques|

     Le grand poète irlan­dais Seamus Heaney est décé­dé le 31 août der­nier. Il avait 74 ans. Le prix Nobel de lit­té­ra­ture lui avait été décer­né en 1995, saluant « une œuvre de beau­té lyrique et de pro­fon­deur éthique, qui exalte les miracles du quo­ti­dien et le pas­sé vivant ». Ces pro­pos un peu conve­nus et vague­ment « langue de bois » occultent la com­plexi­té d’une œuvre poé­tique, loin des idées toutes faites sur la poé­sie irlan­daise dont les mar­queurs exclu­sifs seraient l’appartenance à une com­mu­nau­té sou­dée, le sen­ti­ment exa­cer­bé de la nature, l’idéalisation du pas­sé, la force du sen­ti­ment reli­gieux, une spi­ri­tua­li­té à fleur de peau.

     Né en Irlande du Nord, Seamus Heaney se qua­li­fiait lui-même « d’exilé de l’intérieur ». Irlandais, oui, mais écri­vant en anglais et non pas en gaé­lique. Amoureux de sa patrie et enra­ci­né dans la culture de son pays, certes, mais fai­sant de la poé­sie sa seule et vraie patrie. On est loin de la vision du poète enga­gé, ce qui lui a été repro­ché ici ou là.

     Dans une éclai­rante pré­face à une antho­lo­gie de ses poèmes (1966-1984), Richard Kearney sou­ligne que « loin de sous­crire à l’opinion tra­di­tion­nelle selon laquelle le lan­gage est un moyen trans­pa­rent de repré­sen­ter une iden­ti­té – indi­vi­duelle ou col­lec­tive – qui pré­existe au lan­gage, Seamus Heaney épouse l’idée que c’est le lan­gage qui construit et décons­truit per­pé­tuel­le­ment nos notions reçues d’identité ».

     Le Nobel 1995 se situe donc bien du côté des « moder­nistes » irlan­dais qui l’ont pré­cé­dé : Yeats, Joyce, Beckett. Pour tous ces auteurs, c’est le lan­gage qui est le sujet prin­ci­pal de la lit­té­ra­ture. On n’est pas du tout dans l’approche des poètes gaé­liques du 20e siècle, comme Mairtin O’ Direain ou Sean O’ Reordain pour qui ce n’est pas d’abord « le lan­gage », mais « la langue » qui façonne la vie et déter­mine les pré­oc­cu­pa­tions du poète.

     Pour autant, Seamus Heaney ne s’enferme pas dans une théo­rie de l’art pour l’art. Si sa poé­sie est par­fois mys­té­rieuse, elle est aus­si très acces­sible (et rejoint à ce niveau celle des poètes gaé­liques, notam­ment dans l’utilisation de mots très concrets). Sa poé­sie sou­ligne aus­si – sur­tout dans ses débuts – la tra­gé­die de l’Ulster et dit la nos­tal­gie d’une enfance pas­sée près de la nature : « Mon père labou­rait avec une charrue/​Les épaules arron­dies comme une voile déployée/​Entre les bran­cards et le sillon/​Les che­vaux se rai­dis­saient au cla­pe­ment de sa langue » (extrait de Death of à Naturalist, 1966).

  S’exprimant devant le comi­té Nobel à Stokholm, Seamus Heaney a donc pu pro­po­ser cette défi­ni­tion de la poé­sie : « Une état fidèle à l’impact de la réa­li­té exté­rieure et sen­sible aux lois inté­rieures du poète » Et il a conclu son dis­cours par ce qui fait, à ses yeux, la valeur de la poé­sie : « La capa­ci­té à per­sua­der cette part vul­né­rable de notre conscience de sa droi­ture en dépit des preuves de l’injustice qui l’entoure, la capa­ci­té à nous rap­pe­ler que nous sommes des chas­seurs et des gar­diens de valeurs, que nos soli­tudes et nos détresses les plus pro­fondes sont esti­mables, dans la mesure où elles aus­si sont une garan­tie de notre véri­table nature humaine ».

      Pour prendre la vraie mesure de la démarche poé­tique du grand auteur irlan­dais, peut-être faut-il com­men­cer par se pen­cher sur cer­tains de ses textes, à l’image de ce court poème publié, en 1979, dans son recueil Field Work :

     

       Un sor­bier comme une fille avec du rouge aux lèvres
       Entre la petite et la grande route
       Les aulnes mouillé et ruis­se­lants
       Se tiennent à dis­tance par­mi les joncs.
 

       Il y a les humbles fleurs du dia­lecte
       Et les immor­telles de l’accent par­fait
       Et cet ins­tant où l’oiseau chante tout proche
       De la musique des évé­ne­ments.
 

N’y-a-t-il pas là, dans la sim­pli­ci­té des mots, une forme de mani­feste lit­té­raire ?