> Dorianne Laux, Ce que nous portons

Dorianne Laux, Ce que nous portons

Par |2018-10-18T09:44:36+00:00 5 janvier 2015|Catégories : Critiques|

 

Ce que nous por­tons ? De la nos­tal­gie, des regrets, des envies, des par­fums de bon­heur, des cha­grins enfouis… « Quelque soit le cha­grin, son poids/​nous sommes obli­gés de le por­ter ». Il faut lire Dorianne Laux  pour s’en convaincre  – s’il en était besoin.

L’auteure amé­ri­caine (Caroline du Nord) nous livre des tranches de vie à l’état brut dans un recueil de poé­sie aux allures de jour­nal intime. Ses textes, pétris de sen­si­bi­li­té et  de sen­sua­li­té, nous arrivent en pleine figure.  Bruts de décof­frage, comme l’on dit. Peu ou pas de recherches for­melles dans les poèmes qu’elle nous livre ici en pâture. On croit lire de la prose mais, en réa­li­té, on en est assez loin. Car sous les faits  les plus ano­dins qu’elle nous relate, elle fait sur­gir cette part d’imaginaire  qui trans­porte le lec­teur ailleurs. « Le vrai mys­tère du monde est le visible », disait Oscar Wilde que Dorianne Laux cite en exergue de l’un de ses poèmes.

C’est bien ce visible que le poète remet sans cesses sur le métier. Il peut prendre les cou­leurs d’une sta­tion-ser­vice, d’un arrêt de bus, d’un bar loin du monde, d’une rue pas­sante… Nous sommes, ici, de plain pied dans le vrai monde. Dans la « vraie vie », sou­vent celle de notre corps et de nos dési­rs. Celle, aus­si,  de nos angoisses fon­cières. « Si on me don­nait les cendres de mon père/qu’en ferais-je ? » s’interroge Dorianne Laux reve­nant de la cré­ma­tion du père d’un ami.

De sa famille et l’enfant qu’elle fut, il est aus­si beau­coup ques­tion. « J’ai douze ans, deux pièces d’argent chantent/​dans le creux de ma paume ». De sa mère aimante, elle dresse un por­trait tou­chant. « Ma mère cui­si­nait avec du lard qu’elle conservait/​dans des boîtes de café sous l’évier de la cui­sine ». Cette mère jouait aus­si du pia­no. « Mon enfance fut illu­mi­née de mots tels que arpeggio/​ses doigts glis­sant de la touche noire d’un dièse/​à celle, blanche, d’une note ordi­naire ».

La petite musique qu’entonne Dorianne Laux est aus­si  -et beau­coup – celle de la vie amou­reuse. « Dans la pièce où nous nous sommes allon­gés, la lumière/​projette des tâches jaunes sur les stores baissés/​Nous trans­pi­rons, accro­chés l’un à l’autre, escaladons/​ de nos doigts les échelles glis­santes des côtes ». Mais, sur le même thème de la rela­tion amou­reuse, elle peut aus­si écrire (et faire cet aveu) : « C’est le cha­pitre déli­cat du mariage : tailler les rosiers/​en connais­sance de cause et ratis­ser les feuilles mortes/​tout aus­si bien ».Avec des airs à ne pas y tou­cher, Dorianne Laux sait ain­si déli­vrer quelques véri­tés bien sen­ties. « C’est peut-être ce que nous taisons/​qui nous sauve », écrit-elle si jus­te­ment. Ce que nous por­tons, par contre, elle le dit dans ses poèmes.

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