> Fil de lecture de Pierre Tanguy : sur Antonia POZZI, et SÔSEKI

Fil de lecture de Pierre Tanguy : sur Antonia POZZI, et SÔSEKI

Par |2018-10-16T17:15:53+00:00 29 avril 2016|Catégories : Critiques|

 

Antonia Pozzi : « La vie rêvée »

 

Des comètes ont tou­jours illu­mi­né le ciel de la poé­sie euro­péenne. Courtes tra­jec­toires en écri­ture qui ont, pour­tant, lais­sé de pro­fondes empreintes. C’est le cas, par exemple, de René Guy Cadou (mort à trente-et-un ans) ou du hon­grois Attila Jozsef (écra­sé par un train à trente-deux ans). C’est aus­si le cas de l’italienne Antonia Pozzi qui se sui­cide à l’âge de vingt-six ans après avoir ava­lé plu­sieurs com­pri­més de bar­bi­tu­riques. Nous sommes le 2 décembre 1938 près de Milan. Mais elle nous laisse un impor­tant Journal de poé­sie, édi­té pour la pre­mière fois en Italie en 1943 puis réédi­té en 1948 avec une pré­face d’Eugenio Montale. Le grand poète ita­lien sou­li­gnait à ce pro­pos les deux facettes de ce Journal de poé­sie. « On peut le lire comme le jour­nal d’une âme et on peut le lire comme un livre de poé­sie ».

Préfaçant aujourd’hui l’édition fran­çaise de ce livre (cou­vrant la période 1929-1933), Thierry Gillyboeuf, – qui en est aus­si le tra­duc­teur – parle, à juste titre, d’une poé­sie « dia­riste ». Il s’agit bien, en effet, d’un récit de vie sous une forme poé­tique, celui d’une ado­les­cente qui com­mence à écrire à dix-sept ans puis d’une jeune femme éprise d’amour. « Toute sa poé­sie, sou­ligne Thierry Gillyboeuf, oscille, comme sa vie, entre espoir et dés­illu­sion, entre noir­ceur et lumière, entre aban­don et extase, entre ascèse et sen­sua­li­té ».

Antonia Pozzi est une fille de la bonne bour­geoi­sie mila­naise. Au lycée Manzoni, elle tombe amou­reuse de son pro­fes­seur de latin et de grec (Antonio Maria Cervi, qui a seize ans de plus qu’elle). Idylle qui mène­ra à une impasse mais lui ins­pire de très nom­breux poèmes. « Viens mon tendre ami : sur la route/​blanche et ferme que nous suivrons/jusqu’à ce que toute la val­lée soit d’azur » (poème de 1929 dédié « à A.M.C ».)

La jeune fille trouve une forme d’exutoire dans l’alpinisme où elle révèle aus­si de véri­tables talents. De très nom­breux poèmes sont consa­crés à la mon­tagne sous toutes ses formes et sous toutes ses cou­leurs. Ainsi le Cervin : « Tu te dresses contre la nuit/​comme un ascète absor­bé dans la prière/​Les nuages viennent jusqu’à toi/​en cavalant/​sur les crêtes noires… » (poème du 20 août 1933)

Mais la mon­tagne est aus­si le lieu d’expression de ses pro­fondes angoisses ou même de ses dési­rs mor­ti­fères. « Qu’il serait bon/​de se fra­cas­ser sur un rocher, et la mort serait/​vie lumi­neuse et cer­taine, à défaut d’esprit/qui dit qu’ici Dieu n’est pas loin ». Elle l’écrit le 28 août 1929 à Pasturo, ce vil­lage de Lombardie au pied de la chaîne des Grigne où sa famille avait une rési­dence.

De bout en bout dans ce Journal poé­tique, on res­sent ce pro­fond mal-être. D’autant qu’une rela­tion ami­cale (qu’Antonia espé­rait amou­reuse) avec le phi­lo­sophe Dino Foramggio tour­ne­ra court et la plon­ge­ra dans un pro­fond cha­grin. Sa mort sur­vien­dra peu après mais elle nous laisse une œuvre lumi­neuse mar­quée essen­tiel­le­ment, comme le sou­ligne avec force Thierry Gillyboeuf, par une « quête insa­tiable d’amour ».

 

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« Oreiller d’herbes » : le voyage poé­tique de Sôseki

 

On en revient inlas­sa­ble­ment à Sôseki, à cet Oreiller d’herbes qu’il écri­vit en 1906 à trente-neuf ans, roman du voyage en mon­tagne d’un peintre, livre qui vaut d’abord par le regard que le célèbre écri­vain japo­nais porte sur la créa­tion artis­tique. « Lorsque le mal de vivre s’accroît, l’envie vous prend de vous ins­tal­ler dans un endroit pai­sible. Dès que vous avez com­pris qu’il est par­tout dif­fi­cile de vivre, alors naît la poé­sie et advient la pein­ture ».

Le ton est don­né dès les pre­mières pages de ce livre, édi­té par Rivages en 1987 (tra­duc­tion du japo­nais par René de Ceccatty et Ryoji Nakamura), publié en poche chez le même édi­teur l’an der­nier et aujourd’hui objet d’un beau livre illus­tré sous le titre Oreiller d’herbes ou le voyage poé­tique (édi­tions Philippe Picquier)

 

« Le poète a le devoir de dis­sé­quer lui-même son propre cadavre et de rendre publics les résul­tats de son autop­sie », écrit abrup­te­ment Sôseki. « Il y a, pour cela, divers moyens, mais le plus simple est de résu­mer en dix-sept syl­labes tout ce qu’on trouve à por­tée de main ». Eloge du haï­ku dont Sôseki sera un adepte et dont il par­sème son livre de quelques pépites. « C’est une folle/​qui agite le pom­mier pourpre/​couvert de rosée » (…) « Sans hésiter/​le prin­temps sombre/​dans la nuit, ô soli­tude ».

 

De la poé­sie occi­den­tale, il dit « qu’elle fait, à tout pro­pos, appel à la com­pas­sion, à l’amour, à la jus­tice, à la liber­té, autant de valeurs dis­po­nibles à la foire ce bas-monde ». A l’opposé, estime-t-il, la poé­sie extrême-orien­tale donne au lec­teur « l’impression de se déta­cher et de s’élever au-des­sus de la mêlée, en se lavant de toute vel­léi­té maté­rielle et de tout cal­cul ».

 

Sôseki, lui, retient ce qu’il y a de mieux dans l’une et dans l’autre. Il est d’extrême-Orient mais il connaît bien l’Occident pour y avoir vécu un temps (en Angleterre de 1900 à 1903) et être un spé­cia­liste de la lit­té­ra­ture anglaise. Les per­son­nages de son « roman-haï­ku » (comme il l’appelle) ne sont donc pas de simples « figu­rants dans le pay­sage de la nature » ou « les figures loin­taines d’un tableau », mais des êtres qui se com­portent à leur « guise » et s’agitent « en tout sens ».

Sa des­crip­tion de la nature se double donc de celle des êtres humains qu’il côtoie. Dans leur beau­té comme dans leur fai­blesse. Qu’il s’agisse d’un pos­tillon, d’une ser­vante d’auberge, d’un bar­bier ou d’un prêtre. Mais l’auteur revient inlas­sa­ble­ment à ce néces­saire « arra­che­ment aux choses » car il juge « les mor­tels empri­son­nés dans leurs pré­oc­cu­pa­tions ». Sôseki leur indique la voie de la pein­ture et celle de la poé­sie (« c’est une voie qui est ouverte à tous ») et fait de son « oreiller d’herbes » un hymne à la créa­tion artis­tique. Chemin fai­sant.

 

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Oreiller d’herbes ou le voyage poé­tique, Sôseki, tra­duit par Elisabeth Suetsugu, pein­tures d’une édi­tion japo­naise de 1926 en trois rou­leaux, édi­tions Philippe Picquier, 200 pages, 23 euros.

A noter, aus­si, la paru­tion en novembre der­nier du livre Haïkus de Sôseki à rire et à sou­rire,

avec des illus­tra­tions de Minami Shinbô, édi­tions Philippe Picquier, 88 pages, 12,50 euros.

 

 

La vie rêvée, Journal de poé­sie, 1929-1933, tra­duit de l’italien par Thierry Gillyboeuf, Arfuyen, 316 pages, 20 euros.

 

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