« Avec les orties du temps » par Louis BERTHOLOM.

 

« Avec les orties du temps/tout s’en vient/tout s’en va ».   A la lec­ture de ces trois vers, on croit enten­dre la voix de Léo Fer­ré dans le dernier livre de Louis Bertholom. Con­stat, en effet, du temps qui passe. Mais c’est, ici, la voix d’un poète bre­ton  (soix­ante ans d’âge) qui s’exprime en regar­dant – de ci de là – dans le rétro­viseur.  Pas de nos­tal­gie au rabais, plutôt le regard de quelqu’un qui nous dit (et red­it ) tout devoir à ses racines. « Mousterlin/de ma naissance/tes lam­i­naires sont mon ombilic/ma source élastique ».

Ain­si va le poète quim­pérois (né natif du pays foues­nan­tais) dans son « cos­mod­rome » cornouail­lais. Le temps file entre les doigts (sauf au cours de ces insom­nies dont il est affec­té) mais il garde pro­fondé­ment en lui la saveur et la pro­fondeur des temps révo­lus. C’est sa vraie planche de salut. Bertholom chante un pays à la fois géo­graphique et men­tal, « un pays au goût de mûres/de culottes cour­tes dans les ronciers » (…) « un pays de fontaines vertueuses/discrètes et patientes » (…) « Un pays où se cachent les chapelles/aux vit­raux pleins de visages/qui chantent dans le silence/des litur­gies paysannes ». Le Xavier Grall de Solo ou Genèse n’est pas loin. Par­lant de la Mer blanche près de Mouster­lin, Bertholom peut même écrire : « Ici est mon médicament/ma reli­gion, mon cosmos/mon lieu ancestral/avec la parole enfouie de la tourbe».

Le poète se fait aus­si, dans ce livre, l’apôtre de la lenteur, du silence, du lâch­er prise. « Cueil­lir le fruit de l’instant », écrit-il, « le savour­er jusqu’au trognon » (comme on le ferait de la plus belle des pommes des verg­ers foues­nan­tais) et «  regarder avec non­cha­lance s’énerver le monde », « Se rire sans ver­gogne de la grande bousculade/des cris, des pal­abres futiles, des com­péti­tions ». Le poète préfère célébr­er l’amitié et la fra­ter­nité. « Portez l’amour en bou­ton­nière/al­longez-vous sur des parter­res odorants/respirez les sourires ». Il y a chez lui une forme d’hédonisme tran­quille qui n’empêche pas quelques ruades quand il s’agit de défendre cette langue bre­tonne que « la République une et indivisible/persiste à vouloir enter­rer comme jadis/soldats bre­tons dans la boue de Conlie ».

Mais le verbe, glob­ale­ment,  s’est assa­gi. Cela se ressent dans son écri­t­ure: plus ramassée, plus ellip­tique, moins ten­tée par l’emphase ou l’ivresse (comme ce fut le cas, par­fois, dans de précé­dents recueils). Bertholom élague. Il peut ain­si attein­dre le noy­au dur de sa démarche poé­tique: dire notre bon­heur (et par­fois aus­si notre mal­heur) d’être au monde, ici et main­tenant. Certes le temps file, mais il y a ce que nous sommes devenus dans ce « pays lyrique/qui se cueille sur les lèvres/des vivants et des morts ». Parole de « vieux » sage.

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Jean-Pierre BOULIC : « Ce pays comme univers »

 

 Un vrai poète ressasse tou­jours un peu les mêmes émo­tions intimes. Et pour­tant cha­cun de ses livres a une tonal­ité dif­férente du précé­dent. Un vrai poète se recon­naît aus­si – d’emblée — au ton de sa voix, à sa res­pi­ra­tion, à sa façon de pos­er les mots sur la page. Avec Jean-Pierre Boulic, poète bre­ton du Pays d’Iroise, il n’y a pas de sur­prise. Sa poésie – forte en images et en sym­bol­es – s’ancre inten­sé­ment dans un ter­roir, un pays, un micro­cli­mat émotionnel.

Ce ter­ri­toire a la dimen­sion d’un univers, nous dit aujourd’hui le poète dans un livret d’une petite ving­taine de poèmes. « Ce pays comme univers/D’un homme pas­sant ». Un pays qui le fait pass­er, imper­cep­ti­ble­ment, de la terre à la mer. Un pays avec sa « gorgée de paysages » et sa « mer insai­siss­able ». Juin est là avec « la fenai­son des couleurs ». Juil­let, bien­tôt, où « respire la nuit légère de l’été ».

Il y a ici, sous la plume de Jean-Pierre Boulic, une vraie ivresse des mots pour dire cette « gloire » qui le ceint de toutes parts. « On va sans bagage/Le cœur nu/Comme l’air égrène/Ses piz­icat­ti ».  La nature, sans doute, mais aus­si les hommes et les femmes dans leurs plus hum­bles gestes. « Elle allait glaner/Au temps où l’orge se moissonne/Buvant à la cruche des ouvriers/L’eau de sa soif ». La douleur aus­si est là, la souf­france, quand « Sur tes doigts/Passe un vent frisquet/Femme brisée ».

Jean-Pierre Boulic nous par­le « d’accueil, d’amour, de bon­té ». Il élar­git tou­jours  les hori­zons. Cela ne sur­prend pas de la part d’un auteur de livres aux titres évo­ca­teurs : Cette sim­ple joie, Un petit jardin de ciel, En marchant vers la haute mer (aux édi­tions La Part Com­mune)…  Le chant bleu de la lumière (Mini­hi Lev­enez) et tant d’autres dans la même veine.  Si « Bre­tagne est univers », comme le dit le poète Saint-Pol-Roux, il y a mille façons de le déclin­er. Jean-Pierre Boulic le fait à sa façon. Vivre en ce pays, c’est ain­si par­venir, un jour, à « Tiss­er la louange/D’un brin fleuri de gypsophile ».

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Haïku et pein­ture : Le Toulouse-Lautrec de Roland Halbert

 

Quel rap­port entre Toulouse-Lautrec (1864–1901) et le haïku japon­ais ? A pri­ori aucun, car ce que l’on con­naît du célèbre pein­tre se résume le plus sou­vent à sa taille (1,52 m) et à ses tableaux de danseuses de music-hall ou de scènes dans des lieux de plaisir parisiens. Mais Toulouse-Lautrec, nous rap­pelle aus­si le Larousse, fut un « dessi­na­teur au trait syn­thé­tique et ful­gu­rant ». On ne s’étonnera donc pas que le poète et haïk­iste nan­tais Roland Hal­bert ait porté un intérêt par­ti­c­uli­er à ce pein­tre (le haïku n’est-il pas l’art de la ful­gu­rance exprimé en trois vers ?). Intérêt rehaussé – et ce n’est pas la moin­dre des choses – par les pen­chants japon­isants de Toulouse-Lautrec lui-même.

Pour en par­ler, Roland Hal­bert nous pro­pose un livre comme on n’en fait pas, asso­ciant à trente-six pein­tures du maître des notes de lec­ture et des haïkus (« le fou­et ver­bal du haïku répon­dant au trait enlevé de Lautrec dans sa cap­ture instan­ta­née », écrit l’auteur). Le tout con­stitue, ajoute Roland Hal­bert, « un haïbun cri­tique, con­sacré aux liens directs ou indi­rects, aux rap­ports fla­grants ou dis­crets de Toulouse-Lautrec avec le Japon ».

Car – faut-il le rap­pel­er – une belle par­tie de l’expression artis­tique à la join­ture du XIXe et du XXe siè­cle est mar­quée par le japon­isme. Lautrec con­naît les estam­pes ou les encres sur papi­er réal­isées par les grands maîtres du pays du Soleil-Lev­ant. Il s’en inspire même, à l’image de cette encre de Chine au pinceau, datée de 1894, inti­t­ulée « Paysage japon­ais à la manière d’Hokusaï ». Le voici, aus­si, peignant sur un éven­tail une aquarelle dont le papi­er est à arma­ture de bam­bou. Le voici encore peignant des cra­pauds, des hiboux, des chevaux ou des samouraïs comme pou­vaient le faire des pein­tres japon­ais. Le voici surtout, note Roland Hal­bert, « comme tout haïk­iste, un météo-sen­si­ble tou­jours atten­tif à la sai­son, à l’heure, à la minute ». Toulouse-Lautrec « s’arrête tous les trois pas, sort de son filet un petit car­net, comme un haïk­iste à l’affût du moin­dre souf­fle, du moin­dre trem­ble­ment, du moin­dre bat­te­ment d’ailes ». Et quand Lautrec doit, en 1899, par­tir en cure de dés­in­tox­i­ca­tion dans une clin­ique de Neuil­ly, Roland Hal­bert ne manque pas d’évoquer le haïk­iste japon­ais San­tô­ka qui s’était réfugié dans un monastère pour faire son sevrage. Pen­sant à eux, il peut écrire ce haïku : « Mai­son de san­té / le seul loisir du print­emps / écras­er les mouches. »

On peut par­fois être désori­en­té par ce livre qui fleu­rit dans tous les sens au gré des tableaux de Lautrec, mais on s’incline devant la richesse de son con­tenu. Roland Hal­bert nous a habitués à des livres un peu hors normes, à l’image de son Par­loir aux oiseaux, cinq chantelet­tres à François d’Assise ou de sa Petite Pen­tecôte de haïkus. C’est encore le cas ici.

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Pierre Tanguy

Pierre Tan­guy est orig­i­naire de Lesn­even dans le Nord-Fin­istère. Ecrivain et jour­nal­iste, il partage sa vie entre Quim­per et Rennes. En 2012, il a obtenu, pour l’ensemble de son œuvre, le prix de poésie attribué par l’Académie lit­téraire de Bre­tagne et des Pays de la Loire. Ses recueils ont, pour la plu­part, été pub­liés aux édi­tions ren­nais­es La Part com­mune. Citons notam­ment “Haïku du chemin en Bre­tagne intérieure” (2002, réédi­tion 2008), “Let­tre à une moni­ale” (2005), “Que la terre te soit légère” (2008), “Fou de Marie” (2009). Dernière paru­tion : “Les heures lentes” (2012), Silence hôpi­tal, Edi­tions La Part com­mune (2017).

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