> Fil de lecture : Louis BERTHOLOM, Jean-Pierre BOULIC, Roland HALBERT.

Fil de lecture : Louis BERTHOLOM, Jean-Pierre BOULIC, Roland HALBERT.

Par |2018-10-17T11:44:24+00:00 12 novembre 2016|Catégories : Critiques|

 

 

« Avec les orties du temps » par Louis BERTHOLOM.

 

« Avec les orties du temps/​tout s’en vient/​tout s’en va ».   A la lec­ture de ces trois vers, on croit entendre la voix de Léo Ferré dans le der­nier livre de Louis Bertholom. Constat, en effet, du temps qui passe. Mais c’est, ici, la voix d’un poète bre­ton  (soixante ans d’âge) qui s’exprime en regar­dant – de ci de là – dans le rétro­vi­seur.  Pas de nos­tal­gie au rabais, plu­tôt le regard de quelqu’un qui nous dit (et redit ) tout devoir à ses racines. « Mousterlin/​de ma naissance/​tes lami­naires sont mon ombilic/​ma source élas­tique ».

Ainsi va le poète quim­pé­rois (né natif du pays foues­nan­tais) dans son « cos­mo­drome » cor­nouaillais. Le temps file entre les doigts (sauf au cours de ces insom­nies dont il est affec­té) mais il garde pro­fon­dé­ment en lui la saveur et la pro­fon­deur des temps révo­lus. C’est sa vraie planche de salut. Bertholom chante un pays à la fois géo­gra­phique et men­tal, « un pays au goût de mûres/​de culottes courtes dans les ron­ciers » (…) « un pays de fon­taines vertueuses/​discrètes et patientes » (…) « Un pays où se cachent les chapelles/​aux vitraux pleins de visages/​qui chantent dans le silence/​des litur­gies pay­sannes ». Le Xavier Grall de Solo ou Genèse n’est pas loin. Parlant de la Mer blanche près de Mousterlin, Bertholom peut même écrire : « Ici est mon médicament/​ma reli­gion, mon cosmos/​mon lieu ancestral/​avec la parole enfouie de la tourbe ».

Le poète se fait aus­si, dans ce livre, l’apôtre de la len­teur, du silence, du lâcher prise. « Cueillir le fruit de l’instant », écrit-il, « le savou­rer jusqu’au tro­gnon » (comme on le ferait de la plus belle des pommes des ver­gers foues­nan­tais) et «  regar­der avec non­cha­lance s’énerver le monde », « Se rire sans ver­gogne de la grande bousculade/​des cris, des palabres futiles, des com­pé­ti­tions ». Le poète pré­fère célé­brer l’amitié et la fra­ter­ni­té. « Portez l’amour en bou­ton­niè­re/al­lon­gez-vous sur des par­terres odorants/​respirez les sou­rires ». Il y a chez lui une forme d’hédonisme tran­quille qui n’empêche pas quelques ruades quand il s’agit de défendre cette langue bre­tonne que « la République une et indivisible/​persiste à vou­loir enter­rer comme jadis/​soldats bre­tons dans la boue de Conlie ».

Mais le verbe, glo­ba­le­ment,  s’est assa­gi. Cela se res­sent dans son écri­ture : plus ramas­sée, plus ellip­tique, moins ten­tée par l’emphase ou l’ivresse (comme ce fut le cas, par­fois, dans de pré­cé­dents recueils). Bertholom élague. Il peut ain­si atteindre le noyau dur de sa démarche poé­tique : dire notre bon­heur (et par­fois aus­si notre mal­heur) d’être au monde, ici et main­te­nant. Certes le temps file, mais il y a ce que nous sommes deve­nus dans ce « pays lyrique/​qui se cueille sur les lèvres/​des vivants et des morts ». Parole de « vieux » sage.

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Jean-Pierre BOULIC : « Ce pays comme uni­vers »

 

 Un vrai poète res­sasse tou­jours un peu les mêmes émo­tions intimes. Et pour­tant cha­cun de ses livres a une tona­li­té dif­fé­rente du pré­cé­dent. Un vrai poète se recon­naît aus­si – d’emblée – au ton de sa voix, à sa res­pi­ra­tion, à sa façon de poser les mots sur la page. Avec Jean-Pierre Boulic, poète bre­ton du Pays d’Iroise, il n’y a pas de sur­prise. Sa poé­sie – forte en images et en sym­boles – s’ancre inten­sé­ment dans un ter­roir, un pays, un micro­cli­mat émo­tion­nel.

Ce ter­ri­toire a la dimen­sion d’un uni­vers, nous dit aujourd’hui le poète dans un livret d’une petite ving­taine de poèmes. « Ce pays comme univers/D’un homme pas­sant ». Un pays qui le fait pas­ser, imper­cep­ti­ble­ment, de la terre à la mer. Un pays avec sa « gor­gée de pay­sages » et sa « mer insai­sis­sable ». Juin est là avec « la fenai­son des cou­leurs ». Juillet, bien­tôt, où « res­pire la nuit légère de l’été ».

Il y a ici, sous la plume de Jean-Pierre Boulic, une vraie ivresse des mots pour dire cette « gloire » qui le ceint de toutes parts. « On va sans bagage/​Le cœur nu/​Comme l’air égrène/​Ses pizi­cat­ti ».  La nature, sans doute, mais aus­si les hommes et les femmes dans leurs plus humbles gestes. « Elle allait glaner/​Au temps où l’orge se moissonne/​Buvant à la cruche des ouvriers/L’eau de sa soif ». La dou­leur aus­si est là, la souf­france, quand « Sur tes doigts/​Passe un vent frisquet/​Femme bri­sée ».

Jean-Pierre Boulic nous parle « d’accueil, d’amour, de bon­té ». Il élar­git tou­jours  les hori­zons. Cela ne sur­prend pas de la part d’un auteur de livres aux titres évo­ca­teurs : Cette simple joie, Un petit jar­din de ciel, En mar­chant vers la haute mer (aux édi­tions La Part Commune)…  Le chant bleu de la lumière (Minihi Levenez) et tant d’autres dans la même veine.  Si « Bretagne est uni­vers », comme le dit le poète Saint-Pol-Roux, il y a mille façons de le décli­ner. Jean-Pierre Boulic le fait à sa façon. Vivre en ce pays, c’est ain­si par­ve­nir, un jour, à « Tisser la louange/D’un brin fleu­ri de gyp­so­phile ».

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Haïku et pein­ture : Le Toulouse-Lautrec de Roland Halbert

 

Quel rap­port entre Toulouse-Lautrec (1864-1901) et le haï­ku japo­nais ? A prio­ri aucun, car ce que l’on connaît du célèbre peintre se résume le plus sou­vent à sa taille (1,52 m) et à ses tableaux de dan­seuses de music-hall ou de scènes dans des lieux de plai­sir pari­siens. Mais Toulouse-Lautrec, nous rap­pelle aus­si le Larousse, fut un « des­si­na­teur au trait syn­thé­tique et ful­gu­rant ». On ne s’étonnera donc pas que le poète et haï­kiste nan­tais Roland Halbert ait por­té un inté­rêt par­ti­cu­lier à ce peintre (le haï­ku n’est-il pas l’art de la ful­gu­rance expri­mé en trois vers ?). Intérêt rehaus­sé – et ce n’est pas la moindre des choses – par les pen­chants japo­ni­sants de Toulouse-Lautrec lui-même.

Pour en par­ler, Roland Halbert nous pro­pose un livre comme on n’en fait pas, asso­ciant à trente-six pein­tures du maître des notes de lec­ture et des haï­kus (« le fouet ver­bal du haï­ku répon­dant au trait enle­vé de Lautrec dans sa cap­ture ins­tan­ta­née », écrit l’auteur). Le tout consti­tue, ajoute Roland Halbert, « un haï­bun cri­tique, consa­cré aux liens directs ou indi­rects, aux rap­ports fla­grants ou dis­crets de Toulouse-Lautrec avec le Japon ».

Car – faut-il le rap­pe­ler – une belle par­tie de l’expression artis­tique à la join­ture du XIXe et du XXe siècle est mar­quée par le japo­nisme. Lautrec connaît les estampes ou les encres sur papier réa­li­sées par les grands maîtres du pays du Soleil-Levant. Il s’en ins­pire même, à l’image de cette encre de Chine au pin­ceau, datée de 1894, inti­tu­lée « Paysage japo­nais à la manière d’Hokusaï ». Le voi­ci, aus­si, pei­gnant sur un éven­tail une aqua­relle dont le papier est à arma­ture de bam­bou. Le voi­ci encore pei­gnant des cra­pauds, des hiboux, des che­vaux ou des samou­raïs comme pou­vaient le faire des peintres japo­nais. Le voi­ci sur­tout, note Roland Halbert, « comme tout haï­kiste, un météo-sen­sible tou­jours atten­tif à la sai­son, à l’heure, à la minute ». Toulouse-Lautrec « s’arrête tous les trois pas, sort de son filet un petit car­net, comme un haï­kiste à l’affût du moindre souffle, du moindre trem­ble­ment, du moindre bat­te­ment d’ailes ». Et quand Lautrec doit, en 1899, par­tir en cure de dés­in­toxi­ca­tion dans une cli­nique de Neuilly, Roland Halbert ne manque pas d’évoquer le haï­kiste japo­nais Santôka qui s’était réfu­gié dans un monas­tère pour faire son sevrage. Pensant à eux, il peut écrire ce haï­ku : « Maison de san­té /​ le seul loi­sir du prin­temps /​ écra­ser les mouches. »

On peut par­fois être déso­rien­té par ce livre qui fleu­rit dans tous les sens au gré des tableaux de Lautrec, mais on s’incline devant la richesse de son conte­nu. Roland Halbert nous a habi­tués à des livres un peu hors normes, à l’image de son Parloir aux oiseaux, cinq chan­te­lettres à François d’Assise ou de sa Petite Pentecôte de haï­kus. C’est encore le cas ici.

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